‹ Théâtre de VoltaireChapitre 54 sur 339 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

madame DURU, LE MARQUIS.

MADAME DU RU

Mais, mon très cher marquis, comment, en conscience, Puis-je accorder ma fille à votre impatience , Sans l'aveu d'un époux? le cas est inouï.

LE MARQUIS

Comment? avec trois mots, un bon contrat, un oui ; Rien de plus agréable , et rien de plus facile. A vos commandements votre fille est docile : Vos bontés m'ont permis de lui faire ma cour : , Elle a quelque indulgence, et moi beaucoup d'amour : Pour votre intime ami dès long-temps je m'affiche; Je me crois honnête homme, et je suis assez riche. Nous vivons fort gaîment, nous vivrons encor mieux , Et nos jours, croyez-moi , seront délicieux.

MADAME DURU

D'accord , mais mon mari ?

LE MARQUIS

Votre mari m'assomme.

Quel besoin avons-nous du conseil d'un tel homme?

MADAME DURU

Quoi ! pendant son absence?

LE MARQUIS

Ah î les absents ont tort; Absent depuis douze ans, c'est comme à peu près mort. Si dans le fond de l'Inde il prétend être en vie, C'est pour vous amasser, avec sa ladrerie , Un bien que vous savez dépenser noblement: Je consens qu'à ce prix il soit encor vivant; Mais je le tiens pour mort, aussitôt qu'il s'avise De vouloir disposer de la charmante Erise. Celle qui la forma doit en prendre le soin ; Et l'on n'arrange pas les filles de si loin. Pardonnez...

MADAME DURU

Je suis bonne, et vous devez connaître Que pour monsieur Duru, mon seigneur et mon maître, Je n'ai pas un amour aveugle et violent: Je l'aime... comme il faut... pas trop fort... sensément ; Mais je lui dois respect, et quelque obéissance.

LE MARQUIS

Eh, mon dieu ! point du tout : vous vous moquez, je pense; Qui, vous? vous, du respect pour un monsieur Duru? Fort bien. Nous vous verrions, si nous l'eu avions cru , Dans un habit de serge, en un second étage , Tenir sans domestique un fort plaisant ménage* Vous êtes demoiselle; et quand l'adversité. Malgré votre mérite et votre qualité

ICTE I , SCKNK I. 93

Avec monsieur Duru vous fit en biens commune , Alors qu'il commençait à bâtir sa fortune. C'était à ce monsieur faire beaucoup d'honneur; Et vous aviez, je crois, un peu trop de douceur De souffrir qu'il joignît avec rude manière A vos tendres appas sa personne grossière. Voulez-vous pas encore aller sacrifier Votre charmante Erise au fils d'un usurier, De ce monsieur Gripon , son très digne compère? Monsieur Duru, je pense, a voulu cette affaire; Il l'avait fort à cœur; et, par respect pour lui, Vous devriez, ma foi, la conclure aujourd'hui.

MADAME DURU

Ne plaisantez pas tant; il m'en écrit encore,

Et de son plein pouvoir dans sa lettre il m'honore.

LE MARQUIS

Eh ! de ce plein pouvoir que ne vous servez-vous Pour faire un heureux choix d'un plus honnête époux ?

MADAME DURU

Hélas! à vos désirs je voudrais condescendre; Ce serait mon bonheur de vous avoir pour gendre; J'avais, dans cette idée, écrit plus d'une fois; J'ai prié mon mari de laisser à mon choix Cet établissement de deux enfants que j'aime. Monsieur Gripon me cause une frayeur extrême ; Mais, tout Gripon qu'il est, il le faut ménager, Ecrire encor dans l'Inde, examiner, songer.

LE MARQUIS

Oui; voilà des raisons, des mesures commodes;

Envoyer publier des bans aux antipodes

Pour avoir dans trois ans un refus clair et net !

q4 LA FEMME QUI A RAISON.

De votre cher mari je ne suis pas le fait; Du seul nom de marquis sa grosse ame étonnée Croirait voir sa maison au pillage donnée. Il aime fort l'argent; il connaît peu l'amour. Au nom du cher objet qui de vous tient le jour, De la vive amitié qui m'attache à sa mère, De cet amour ardent qu'elle voit sans colère , Daignez former, madame , un si tendre lien : Ordonnez mon bonheur, j'ose dire le sien : Qu'à jamais à vos pieds je passe ici ma vie.

MADAME DURU

Oh cà , vous aimez donc ma fille à la folie ?

LE MARQUIS

Si je l'adore, 6 ciel ! pour combler mon bonheur Je compte à votre fils donner aussi ma sœur. Vous aurez quatre enfants , qui , d'une ame soumise, D'un cœur toujours à vous...

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