‹ Théâtre des boulevards. Réimprimé pour la premìere fois et précédé d'une notice (volume 2)Chapitre 2 sur 137 · LES PARADES · texte numérisé non relu

LES PARADES

ous avez été surprise, Madame, et ^f^ c'est avec raison, de ce qui fut dit devant vous il y a deux jours au sujet des Parades. Une personne du monde que son goût naturel porte aux choses agréables, doit nécessairement ignorer ce qui n'est connu que de ceux qui blazés pour ainsi dire sur les Ouvrages du Théâtre, s'amusent du ridicule de malheureux farceurs, tels qu'ont été les Acteurs de cette espèce de

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pièce. Cependant pour vous mettre au fait de cette plaisanterie , il me vient en tête de vous en entretenir et de vous instruire, comme si la chose en valoit la peine, d'autant plus que je suis peut-être le seul dans Paris qui s'occupe sérieusement de choses aussi frivoles, et de ce qu'on appelle dans le monde des misères.

Tout est recommandable dans la Re'publique des Lettres, et quoi qu'à plusieurs égards on pousse ce principe trop loin, l'histoire de l'esprit est tout autant recherchée qu'aucune autre. Ce principe joint à votre étonnement, m'engage à vous faire part. Madame, de quelques réflexions trèssérieuses sur les Parades ; car enfin c'est un genre de pièce; je sçais bien que l'on me dira qu'elles ne méritent pas ce nom ; mais pardonnez-moi ce titre , non-seulement pour avoir plutôt fait , mais encore parce que je ne sçais pas les batiser autrement. Quoiqu'il en soit, je vais remonter au déluge.

L'on songe avec plaisir à la première

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invention de la Comédie chez les Grecs, l'on se fait une idée riante de ces premiers chariots des Anciens, sur lesquels le plaisir pur qu'inspiroit la récolte, faisoit inventer des plaisanteries trouvées très-bonnes par ceux qui les regardoient, et Ton n'en peut douter quand on imagine que les Spectateurs et les Acteurs étoient également occupés de la même idée d'abondance et de... Après une image aussi simple, on suit avec plaisir ce théâtre informe, on entre avec lui dans les Villes qui lui donnèrent azyle, l'on voit les Acteurs se débarbouiller de la lie pour prendre un caractère plus moral, plus fin, et par conséquent plus amusant.

On se représente aisément les Citoyens embrasser avec avidité un délassement autant agréable qu'instructif, les gens d'esprit en prendre la direction, et flatter leur amour propre par le succès rapide qui les a rendus tout à la fois les inventeurs et les modèles d'un art aussi composé : pourquoi donc l'esprit charmé du détail de

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cette histoire, ne seroit-il pas instruit de l'enfance et des progrès d'un théâtre aussi recommandable et aussi nombreux que l'est aujourd'hui le Théâtre François ? Il est à présumer que jamais les Gaules non plus que l'Italie, n'ont perdu les idées des Spectacles et des Scènes, soit par un principe naturel, soit par une tradition qu'ils n'avoient pas conservée sur des choses plus importantes. Si je voulois me donner les airs de l'érudition, je pourrois vous indiquer, Madame , des passages de plusieurs anciennes Chroniques, qui prouvent que jamais les farces et les mommeries n'ont été interrompues, et que dans le tems de la première race , on en représentoit aux repas des grands Seigneurs , et cela de la même façon que depuis un tems immémorial, cet usage est établi chez les Chinois.

Mais en laissant ces éclaircissements aux compilateurs aussi bien qu'aux véritables Sçavans , vous me permettrez sans peine de suivre mon objet dans des tems

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moins obscurs, et de ne vous entretenir que de ceux dont l'Imprimerie, cet Art à qui nous avons tant d'autres obligations, nous a conservé les productions de l'esprit en ce genre, et vous serez peut-être persuade'e. Madame, comme je le suis moi-même, que les François auroient euxmêmes inventé, s'ils n'avoient pas été précédés ; mais si je ne remplis pas cette idée, je vous représenterai du moins les rapports qui se trouvent dans l'enfance de l'un et de l'autre Théâtre ; ils ont commencé par des farces, et tous deux se sont établis par le secours de la Religion. Il est / vrai que les tems barbares et l'ignorance nous ont long-tems aveuglés nous autres François , il est encore vrai que nous n'avons commencé à bien faire en ce genre avec ordre , précision et convenance que lorsque les pièces des Anciens devenues plus familières ont fait sentir la nécessité des règles qu'ils s'étoient imposées à euxmêmes. Cependant que n'avoient point fait Corneille et Rotrou , sans avoir trop

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de connoissance ? Le premier n'eût-il pas inventé ce grand Art ? Car enfin quelles ont été les ressources de son génie ? Mais avant le tems auquel il a formé notre Théâtre, n'avons-nous pas des farces de la plus grande beauté , et du naturel le plus exquis. Le Pathelin, la Cornette, prouvent seules ce que peut faire l'esprit quoique dénué d'instructions et de secours.

Voilà donc des farces perpétuées depuis des siècles, nous en avons les preuves authentiques depuis les deux derniers, et c'est de ce dernier article, purement le fonds de mon sujet, que je dois vous entretenir.

Toutes nos plus anciennes pièces, la Mère sotte ^ etc., sont terminées par une farce. Gringalet, Guillot Gorjus, Jean- Farine , Bruscambille , et même tous les fameux Acteurs de la passion et des misteres, ont été recommandables par des farces, à un, deux, ou plusieurs personnages, elles sont presque toutes imprimées, et lesbibliotheques en sont remplies.

Le Théâtre par la suite un peu plus

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civilisé , bannit les farces pendant un tems, et par parenthèse, ce fut Molière qui re'tablit l'usage des farces en petites pièces après les grandes, dont les Grecs nous avoient donné l'exemple ; mais ce même Théâtre avoit conservé un Acteur, qui prenant si l'on veut son idée du prologue des Anciens, car on leur attribue tout, venoit seul haranguer l'assemblée, et par toutes sortes de turlupinades, il faisoit rire pour disposer favorablement les Spectateurs en faveur de la pièce qu'on alloit représenter, il n'avoit aucun autre dessein; car presque jamais il ne parloit de l'ouvrage, ni du sujet, et finissoit toujours par demander silence. Tant il est vrai que notre nation a toujours été bruyante au Spectacle , comme nous le voyons aujourd'hui. Chaque troupe avoit donc alors son Harangueur, qui pour l'ordinaire parloit de tête et d'impromptu. Nous en avons la preuve dans la pièce du Baron de la Crasse, où cet Acteur est luimême tourné en ridicule.

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Cette espèce de farce ou de prologue ayant été bannie avec raison des Théâtres de Paris, les Acteurs Forains l'ont conservée, mais d'une autre façon ; car pour attirer le peuple dans leurs tripots, ils paroissoient sur un balcon très-étroit et le plus long qu'il leur étoit possible, et c'est là qu'ils jouoient des farces de tête sur des plans qu'ils en avoient conservés par tradition, ou qu'ils avoient eux-mêmes composées.

Voilà, Madame, ce qui véritablement porte le nom de Parade; mais aujourd'hui ce grand Spectacle ne subsiste plus à Paris. Les bâtimens que l'on a faits dans la cour de la Foire Saint Germain, et que l'on appelloit le préau, ont occupé le terrein des loges de ces baladins, et par conséquent il n'en reste aujourd'hui que le souvenir dans la tête de ceux qui , çapaj^, blés de saisir le ridicule et d'en profiter par tout où ils se trouvent, ont sçû jouir ^du mauvais langage de la fausse prononciation, et cependant affectée des carac-

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teres d'amoureux , et de la confiance de ces malheureux Acteurs, aussi-bien que de la se'curité avec laquelle ils débitoient des choses éloignées de toute sorte de vraisemblance. Voilà, Madame, dans la plus exacte vérité, ce que c'est qu'une Parade, et ce qui a donné lieu à la plaisanterie dont vous avez entendu parler avec un si grand étonnement.

J'ai l'honneur d'être, etc.

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