LES PARADES
E me crois fondé, feu qualité de Gilles, à devenir :^' Auteur ; je me donne âsse'^ de casse eut dans un courant de Vannée, pour me placer parmi nos Poètes de prose , et même j'ai :^'un avantage dessur eux ; c'est que chacune de leurs Pièces ne tombe qu'une fois, et que moi je tombe tous les jours. Le Sesque conviendra :{'avec moi que c'est un agrément. Il y a d'aucunes femmes de vertu qui me confient qu'elles ne sont jamais plus aises que quand elles tombent; et quand c'a leur arrive, elles ne manquent pas de me dire: à toi, Gilles.
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Voilà pour quoi on voit tant de Dames s'être fait des façons de beaux esprits , parce qu'elles en ont les manières ; et c'est jf'i propos des talens dont elles font parade, que je vais essayer un bout de dissertation sur les Parades.
Parade :[' est :j['une chose et i^'un mot; c'est :('en quoi c'a vous a son mérite, parce qu'il y a bien des mots qui ne sont pas des choses, et qu'en fait de ce qui s'appelle commerce du monde, ce sont les choses qui font les liaisons.
Une Parade ^'est donc :^'un mot moral, en ce que c'a annonce :('une bonne Pièce, pour engager à f entrer dedans, et puis qu'après c'a on vous en coule : voilà ce qui arrive tous les jours dans les meilleures maisons , où ^'on ne voit que des parades, surtout lorsque la femme est jolie. C'a n'a pas honte de vous avancer à tous ceux qui y viennent, qu'elle est leur servante; c'est :{'une parade qu'un pareil propos, car elle n'est la servante de personne , et queuque fois elle est la maitresse de tout le monde. Quant à l'égard des maris, leur honneur p{' est le Gilles de la maison; c'est lui qui reçoit les soufflets. Il n'est pas nécessaire d'être vêtu de blanc pour être mon camarade ; si c'étoit-là l'uniforme, le noir seroit jf'à trop
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bon marché : il n'y aurait que Messieurs les Abbés qui le porteraient ^'avec raison; premièrement, c'est parce que tous la plupart le portent bien; et puis secondement , c'est que sans s'en vanter ils font bien des Gilles sur le pavé de Paris. A propos de c'a, c'est :{' encore des parades que les gens d'Eglise : qui dit fun homme d'Eglise, dit :{'un homme qui y va; et l'on m'avouera que c'est là des gouailles aussi risibles, que si :{'oyi voyait ^'un Mahomet dédié f'à :{'un Cardinal.
Je crois avoir démontré que la Parade est fun mot moral : il s'agit ^'à présent d'entrer dans la nature, et ce n'est pas là ce qui m'embarrasse.
La nature de la Parade , de même que le Misantrope , suit la nature de celui qui la traite, et c'est :{'en quoi elle l'emporte sur celle des Auteurs modernes, parce que ces derniers en sortent presque toujours, et que ce n'est pas là comme on fait faire du chemin à ses Pièces. Tout c'a vient de la mauvaise éducation des enfans; ce qui ne leur arriverait pas, s'ils avaient lu le Traité des Culbutes de M. Drolin : je me souviens que c'était :{'un bien joli :^' Arlequin que ce M. Drolin ; j'apprenais à écrire
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pour sçavoir lire , lorsqu'il composoit son Traité des Culbutes avec Mamselle ^' Isabelle : elle étoit bien légère, cette :^' Isabelle là, et cependant je remarquois qu'elle avoit toujours le dessous. Voilà pourquoi je ne fus pas surpris, lorsque j'entendis dire par le beau monde dans le préau, que M. Drolin avoit fait un Traité des Culbutes.
On peut ^'aisément conclure de tout ceci combien les Parades sont :{' utiles à la jeunesse. Premièrement , elles se jouent toujours en dehors , comme j'ai :{'eu l'honneur de le faire entendre plus haut, ce qui fait qu'on y entre pour rien; et c'a ne laisse pas que de faire plaisir à bien du monde, ce qui me donne occasion de répéter qu'il y a l'une quantité d'honnêtes femmes qui sont comme les Parades; je l'ai éprouvé moi-même. Une Beauté de près de six pieds, nommée Fanchon l'Oseille, nous fît l'honneur de suivre notre Spectacle pendant toute la Foire dernière; je fis de d'même , je la suiva, et vous alle^ entendre ce qui en arrivit. Elle voulut l'aller voir le fameux Joueur de Gobelets; et comme elle avoit de l'esprit, elle lui tint ce discours : On dit que Monsieur sçait l'escamoter l'un
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âne? A votre service, Mademoiselle : c'a n'est pas de refus, Monsieur; mais je veux sçavoir l'escamotage, parce que je me donnerai le plaisir de jouer le rôle du Gobelet. C'a ne manqua pas, elle apprit l'escamotage : elle devint le gobelet, il n'auroit tenu qu'à elle de se faire queuque chose de mieux. Elle me fit l'honneur de méprendre pour sa muscade; c'a a donné sujet f 'à :{'une Parade intitulée : Fanchon Gobelet, et Gilles Muscade. Le grand mérite de cette Pièce, c'est que :{'on voit d'abord le lieu de la Scène, ce qui nous est fort recommandé dans la pratique de Chynstophe. On ne peut pas disconvenir que le Sesque a plus d'entente de ce Théâtre que les hommes, je n'en excepte pas Plaute, qui étoit pourtant contemporain de Rabelais. C'est pour c'a que tous les matins je vais montrer :{'en ville à jouer des Gobelets aux Dames : le goût des Sciences gagne tous les jours. Tous les talens agréables ont des droits dessur elles : il n'y a qu'à voir comme elles apprennent à frotter les chambres, à trotter, à galopper, et même ^'à ruer, quand la gentillesse le demande. C'est ce qui me détermine à leur offrir ce petit Recueil de Parades, dont l'objet ;^'est mieux rempli que celui
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de la Comédie', car qu'est-ce que la Comédie? C'est la peinture des mœurs : on dit qu'elles ne sont pas bonnes pour le présent, et je demande qui est-ce qui a de plus mauvaises mœurs qu'une Parade? par conséquent elle est la peinture du siècle. Cela me fait ^{'espérer que les Beautés protégeront mon Essai : si elles le trouvent trop court, il sera aisé de l'allonger; c'a ne dépaysera pas le Gilles du grand Jeu.