‹ Théâtre des boulevardsChapitre 53 sur 156 · SCENE DERNIERE · texte numérisé non relu

SCENE DERNIERE

CASSANDRE en Leandre, ISABELLE

en Catin.

ISABELLE à part,

JE crois avoir sous cet habit assez Tair de Catin; mon mari n'a qu'à venir. Mais que vois- je! N^est-ce pas là mon cher Leandre ?

Oui sans doute, car c'est son habit et sa perruque. Qu'il est bien mis ! qu'il est magnifique ! c'est sans doute pour me donner dans l'œil.

CASSANDRE à part.

Oui, c'est elle-même, c'est ma Catin; en attendant que j*aille trouver ma femme, il faut que je lui fasse un petit dbmplîment.

La figure de Leandre ne lui feroit pas oublier la tendresse qu'elle m'a promis qu'elle auroit pour moi.

ISABELLE à part*

Leandre ne me reconnoft pas, il me prend pour Catin. Voyons s'il est capable d'être fidèle, et de refuser une fille qui le priera d'avoir de l'amour pour sa tendresse.

CASSANDRE

Charmante Catin, vous voyez Monsieur

Les deux Doubles, 119

Leandre qui vient mettre son cœur dans vos pieds^ et dont la flamme brûle sans cesse sans pouvoir éteindre l'ardeur qu'il a d'être vot* serviteur.

ISABELLE

Monsieur, il y avoit long-tems que je souhaitois que vous m'en disassiez deux mots, et je suis bien-aise que vous trouviez que je suis chaussure à vof pied.

CASSANDRE

Quand on est aussi belle que vous Têtes, Mamselle, on ne doit pas s'étonner si l'on convient à tout le monde; et vous êtes trop cWmante pour n'être pas une selle à tous chevaux. Mais, Mamselle, comme je suis jeune et de condition, je vous prie d'avoir la bonté de ne pas faire croquer le marmot à ïuon amour, car j'ai beaucoup d'autres choses à faire.

Monsieur, je sçais bien qu'un petit Gentilshomme n'a pas trop de tems à lui, c'est pourquoi je vous dirai que je vous aime de tout mon cœur, moyennant quoi j'espère que vous ferez attention qu'une fille comme luoi doit être bien habillée et bien nourrie pour bien aimer un homme de qualité.

120 Les deux Doubles,

CAS8ANDRE

Je suis capable de vous donner, Mamselle, une robe de taffetas et un dindon dans Toccasion, ainsi qu'à cela ne tienne.

ISABELLE

Je voudrois encore mettre dans le marché, que vous n'en conterez plus à cette pimbêche de Mamselle Isabelle, à qui vous envoyez des billets doux.

CASSANDRE bOS,

Ma femme reçoit des lettres de Liandre, et Catin, aussi-bien qu'elle, se bat les fesses de mon amour. Motus [haut). Voilà qu'est fait, Mamselle, et je vous promets de lui donner des coups de pied dans les fesses à z'isabelle sans vot* respect.

ISABELLE bas.

Ah, gueux de perfide Leandre !

CASSANDRE

Mais à condition que vous chasserez de chez vous le bon homme Cassandre, à qui vous avez déjà accordé de petites faveurs.

ISABELLE bas.

Il est donc vrai que mon vieux mari va se redresser en ville. Paix {haut), Pouvez-vous

Les deux Doubles. m

croire v)u'on se laisse aller à une vieille carcasse disloquée comme lui. Ayez de l'assurance dans la certitude de mon amour.

CASSAKDSB.

Vous aimerez donc toujours Leandre ?

ISABELLE

Jusqu*à tems que finisse la fin de ma vie, pourvu que voiis aimiez toujours Catin.

CASSANDRE

Jusqu^à la mort du tombeau i

CASSANDRE, ISABELLE ensemble •

1SJLB. I Ah ! infidèle Leandre, me connois-

) tu!

CASs.| Ah! perfide Catin, reconnois-tu

\ Leandre ?

ISABELLE

Mon mari !

Ma femme !

ISABELLE

Fort bien, mon mari^ vous croyez être avec Catin.

CASSANDRE

Fort bien, Madame ma femme, vous pensiez être avec Leandre.

122 Les deux Doubles,

ISABELLE lui donnant un soufflet»

A Leandre, tien, voilà pour toi.

CASSANDRB luî donnant un coup de pied au cul. A Catîn, tien, donne-lui c'a.

ISABELLE lui donnant un coup de poing-.

Tien, mets ç*a à sa chapelle.

CASSANDRE lui donnant un soufflet.

Tien, accroche c'a à son bénitier.

ISABELLE lui arrachant sa perruque.

Tien, envoye-lui cela par la poste.

CASSANDRE lui arrackant son bonet.

Voilà pour en payer le port.

ISABELLE

Vilain chien, gueux de punais, vieux Fiacre.

CASSANDRE

Vieille fouine, carogne, masque, double de vilaine.

ISABELLE

Tu crois donc que je ne te reconnoissois pas, vilain cornard ?

Les deux Doubles, I23

CASSANDRE sc radoucissatit,

Quoi^ tu sçavois que c*étoit ton mari ? )e le Youdrois, car pour moi je sçavois bien que tu z'étois ma chère femme*

ISABELLE

Est-ii vrai, mon cher mari, c*étoit pour rire ce que nous en faisions ?

CASSANDRE

Foi d'homme d'honneur, je crois qu'oui.

Embrassons-nous.

ISABELLE

Volontiers^ mon cher époux : en tout cas tu aurois grand tort de chercher fortune ailleurs, car je t'assure qu'une Isabelle et une Catin, c'est la même chose.

CASSANDRE

C'est tout de même. Va mon enfant, et tu peux compter que le plus beau Leandre n'est souvent qu'un vrai bon homme Cassandre.

Rentrons dans la maison, ma poule, et faisons tous nos efforts pour nous raccommoder plus étroitement.

Page 1