‹ Théâtre des salonsChapitre 1 sur 76 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

£ Un musulman, voyageant en France, assistaàun bal c donné dans un noble salon. Lorsqu’on lui demanda ^ ses impressions sur cette fête, il répondit qu’il était 5fort étonné que des gens assez riches pour payer des

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danseurs se fatiguassent eux-mêmes à ce rude exercice.

f Pendant assez longtemps on a jugé la comédie de <§. salon de la même manière que le Turc jugeait la danse.

On l’a raillée , décriée ; on n’a pas tari d’épigrammes contre ceux qui, sans s’adonner exclusivement au théâtre et sans en faire leur métier, affrontaient le feu de la rampe, et cherchaient des plaisirs et des succès dans des travaux scéniques.

Toutes ces clameurs n’ont, Dieu merci! inquiété personne. La critique, du reste, était sans portée pour juger des fêtes de famille, qui échappent à l’appréciation publique; trop de gens étaient intéressés à la réussite de ces essais pour que les railleries de quelques esprits chagrins eussent beaucoup de chances de succès. On passa outre, et personne ne s’en plaignit, si ce n’est les railleurs, que leur profession de foi à l’égard des théâtres de salon en éloignait logiquement, et qui s’aperçurent trop tard qu’ils n’avaient fait que bouder contre leurs plaisirs.

La comédie de société, délaissée pendant quelque temps, après avoir tenu une place des plus importantes dans les plaisirs , non-seulement du grand monde,

mais de la bourgeoisie , mais du peuple même , a repris au contraire toute sa vogue, tout son empire. Quelles distractions plus élevées, plus fécondes, pourraient, mieux qu’elle, occuper les loisirs de cette partie de la société surtout dont le principal souci est le choix de ses plaisirs? Elle réunit dans une similitude de goûts les opinions les plus divergentes; elle porte au culte de la littérature et de l’art des gens que les intérêts matériels absorbaient tout entiers; elle est un temps d’arrêt nécessaire aux préoccupations de la vanité et de l’ambition, aux soucis de la bourse, aux émotions du turf. Son action moralisatrice se fait sentir parmi tous ceux qu’elle rassemble sous le drapeau de l’art. Il existe à Paris des sociétés d’ouvriers qui, à certains jours, s’organisent en troupes théâtrales; les heures de loisir que remplissent, chez les autres, les plaisirs du café ou du cabaret, sont employées par ces comédiens improvisés à l’étude des œuvres remarquables de notre littérature. Le goût s’épure, le sentiment du beau amène le sentiment du bien, et les mœurs sont singulièrement corrigées et adoucies par ce tra-

vail intelligent, source féconde de jouissances élevées, de plaisirs purs, qu’aucun regret ne vient déflorer. On n’a qu’à voir les sociétés dont je parle pour s’apercevoir de l’immense différence qui existe entre leurs mœurs et celles des ouvriers qui n’ont pas contre leurs habitudes de dissipation et de plaisirs matériels la ressource des occupations intellectuelles dont nous parlons.

Le goût du théâtre est un goût universel ; les choses de la scène sont peut-être les seules qui , avec la politique, occupent tout le monde ; et encore doutons-nous que la politique éveille aussi constamment l’intérêt que le théâtre.

u Le plaisir est une chose importante, a dit quelque « part A. Karr; quand il s’agit de politique, on permet « facilement aux novateurs de déraciner le vieil arbre « qui nous donnait de l’ombre, avant même d’en avoir « planté un autre; le public ne sera pas d’aussi bonne « composition sur ses plaisirs que sur ses intérêts. »

Mais si ce goût est universel , chez quelle autre na-

tion que la France pourrait-il prendre autant de développement? Les traditions de notre scène sont tellement glorieuses qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que le culte du théâtre ait chez nous des racines profondes, et à ce qu’il entre dans notre organisation éminemment artistique avec toute l’autorité d’un sacerdoce. Notre répertoire, nos comédiens, sont les pourvoyeurs ordinaires des scènes de l'Europe entière; nos chefs-d’œuvre sont populaires à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Londres, à Madrid, comme ils le sont à Paris. Corneille, Molière, Racine, Voltaire, n’appartiennent pas seulement à la France : ils sont au monde entier. Les plus grands personnages ont épelé nos rôles ; des princes, des rois, des empereurs, non-seulement se sont entourés d’acteurs français, mais encore ont pris d’eux des leçons pour répéter les œuvres de nos auteurs. L’histoire intime des palais de l’Europe est pleine de ces souvenirs.

Ici, c’est mademoiselle Carton, qui, au camp de Malkberg, en 1730, fait répéter les scènes de Voltaire ;

ses comédiens sont les rois Auguste de Pologne et Frédéric-Guillaume de Prusse, les princes leurs fils, et le comte de Saxe, — qui se constituent en troupe permanente pour jouer les pièces de notre scène.

Là, c’est Aufresne , qui forme une troupe à Saint- Pétersbourg, et qui voit, dans le palais même des czars, sa sœur jouer avec la grande Catherine.

Ailleurs , c’est Monvel , comédien français , devenu lecteur du roi Gustave, qui aide de ses conseils les répétitions de la troupe française, répétitions présidées par le roi lubmême.

A Vienne, c’est la sœur de Fleury, qui donne des leçons de déclamation à la future reine Marie-Antoinette.

C’est encore Frédéric II, qui déclame devant Lekain et lui demande des conseils.

A Rome même, près du Vatican, une congrégation

religieuse joue le répertoire français, y compris Molière lui-même!... (1).

Aujourd’hui, nos dramaturges et nos vaudevillistes sont encore les fournisseurs, — à peu près désintéressés, — de tous les théâtres de l’Europe, comme nos comédiens en sont les hôtes les plus appréciés.

Avec de semblables souvenirs , avec de telles traditions que le présent perpétue , une seule chose serait surprenante : c’est que le théâtre n’entrât pas intimement dans l’essence de notre caractère, et ne fût pas pour nous un véritable plaisir national.

Ce fut sous de hauts et puissants patronages que naquit la comédie de société ; son berceau est à la maison de Saint-Cyr; ses parrains furent Louis XIY, madame de Maintenon et Racine. Voici, j’espère, une noble origine. Elle est arrivée jusqu’à nous en passant

(1) Laffitte, Les Théâtres de société. ( Monde dramatique , 2* année.)

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par tous les palais, par tous les châteaux, par tous les salons où se réunissaient les illustrations de la naissance et du talent.

Le XVIIIe siècle fut l’époque transcendante de sa splendeur; elle avait pris des proportions telles, — elle s'était tellement nationalisée dans toutes les classes de la société, — qu’outre les salons du grand monde, où elle avait reçu ses premières lettres de naturalisation, elle avait des interprètes dans la finance, dans la bourgeoisie, dans le peuple. Il s’était formé trois troupes d’acteurs amateurs qui acquirent bientôt une .sorte de célébrité. L’une était installée à l’hôtel de Jabach, rue Saint-Merry ; elle eut l’honneur de fournir le. plus grand tragédien du temps : Lekain ; — la seconde jouait à l’hôtel de Clermont-Tonnerre, au Marais; — la troisième à l’hôtel de Sovecourt, au faubourg Saint-Honoré.

Ces trois troupes d’amateurs obtinrent un succès tel qu’il effraya les comédiens du roi, et que, sur les sollicitations de ces derniers, leurs représentations furent

frappées d’une interdiction qui ne fut levée que sur les instances de l’abbé Chauvelain, leur protecteur.

Quant aux salons qui donnaient alors l’hospitalité à la comédie, c’étaient ceux des illustres parmi les illustres : c’étaient ceux des Condé, des Vendôme, de madame de Bouillon, de la duchesse de Villeroy; c’étaient surtout les résidences princières d’Anet et de Sceaux, où la duchesse du Maine tenait sa cour plénière de goût et de bel esprit, et où les œuvres les plus remarquables de l’époque venaient chercher l’approbation ou affronter les spirituelles railleries de l’aréopage le plus fin, le plus délicat, le plus élégant, le plus éclairé, qu’on pût réunir. — C’était à Sceaux que Voltaire soumettait son Œdipe au jugement de la docte et charmante duchesse, fort bon juge en matière littéraire, et surtout en théâtre; — du cardinal de Polignac, — de M. de Malézieu, — de Ghaulieu, — de M. de Lamotte, etc., etc. — C’était là que se jouait La Prude , où madame du Châtelet, madame de Staël, et Voltaire lui-même, avaient des rôles; — Les Originaux , joués

par madame du Châtelet, le vicomte de Chabot, le marquis d’Asfeld, le comte de Croix, le marquis de Courtanvaux, etc.; — Rome sauvée, dans laquelle jouait Lekain, que Voltaire s’était attaché; — des opéras de Rameau et de Destouches, et des ballets dans lesquels paraissait pour la première fois une petite fille de treize ans, qui devait être plus tard la célèbre danseuse Guimard (1).

Puis venaient les théâtres de madame de Montesson, du duc d’Orléans, de Monsieur, frère du roi, du financier Lavalette, delà Guimard, etc., où les auteurs apportaient les prémices de leurs œuvres , ne se souciant pas de les livrer au public avant d’avoir obtenu les suffrages ou les conseils des esprits d’élite qui composaient ces charmantes réunions.

Et de ces théâtres intimes surgissaient des talents qui allaient enrichir nos scènes publiques: le salon de

(1) Longchamps. — - 2r volume.

la duchesse de Villeroy servait de berceau à Préville; Lekain était découvert par Voltaire dans la petite troupe de l’hotel de Jabach, dont nous avons parlé; Molé s’était manifesté sur le théâtre de Lavalette ; celui de la Guimard avait produit Fleury, le charmant comédien qui nous a laissé des mémoires si piquants, et qui, mieux que personne, pouvait nous instruire sur le rôle immense que jouèrent de son temps les théâtres de société. ;

Sous le Consulat et l’Empire, la comédie de salon fut encore fort en vogue; Joséphine et l’Empereur aimaient beaucoup ces récréations. Aussi, dans toutes les classes de la société, quand, par hasard, le canon faisait trêve, salons officiels, salons du monde, maisons luxueuses des financiers, logements étroits des bourgeois, arrière-boutiques des commerçants, engageaient-ils leurs troupes d’amateurs , et donnaient-ils, sur une plus ou moins grande échelle, cours à ce goût du théâtre , qu’aidaient à propager les illustres hôtes delà Malmaison.

1815, avec ses tristesses, ferma la plupart des hôtels où se jouait la comédie bourgeoise. La cour était dévote ; les salons craignirent de paraître mondains. La vogue passa du théâtre aux sermons, et la fiction dramatique, fille du péché, fut frappée d’interdit.

Mais cela ne dura pas longtemps : en 1820, en même temps que les salons se rouvraient à la comédie exilée, de tous côtés se formaient dans Paris des sociétés d’amateurs , dont les représentations à la salle Chantereine, à la salle Doyen, rue Transnonain, à la salle Ginart, etc., etc., étaient de plus en plus suivies.

Depuis cette époque, le goût du théâtre a pris une extension immense ; la comédie de salon est devenue la distraction à la mode, et, pour citer les hôtels où elle est le complément indispensable des fêtes de l’hiver, il faudrait faire une nomenclature complète des gens d’esprit qui donnent des fêtes à Paris. Nous laissons à de moins paresseux que nous le soin de dresser cette liste.

Du moment où le théâtre de salon devenait une puissance, il fallait bien le traiter en puissance. Puisqu’il a , dans nos mœurs , dans nos goûts , sa raison d’être, il lui fallait les moyens d’être : il devenait indispensable de lui faire un répertoire.

On a bien , nous dira-t-on , le répertoire courant de la scène parisienne, et rien n’empêche qu’on ne fasse, parmi les pièces jouées sur les grands théâtres, un choix d’œuvres qui se puissent adapter aux théâtricules des salons.

Nous partageons complètement à cet égard l’avis de Carmontelle :

« On n’a pas été longtemps, dit-il dans la préface de « ses Proverbes , à s’apercevoir que nos petits théâtres « ne pouvaient s’accommoder des pièces de la comédie « française ; que, pour bien jouer ces grands ouvrages, « il ne suffisait pas d’avoir retenu quelques inflexions « et quelques gestes des acteurs en réputation , et « qu’aux yeux d’un parterre plus poli que l'autre, mais

« plus malin et plus disposé encore à punir les pré- « tentions ridicules, on était nécessairement écrasé par « le souvenir sans cesse renouvelé du jeu des comète diens de profession. Pour échapper à ces comparai- « sons mortifiantes, il n’y avait qu’un seul moyen, c’é- « tait de se composer un répertoire particulier de petc tites pièces faciles à apprendre et à jouer, où le tact lent naturel des acteurs de société pût se développer « librement; où les torts de la mémoire, les fautes de « l’inexpérience , l’inégalité des moyens et le défaut <t d’ensemble, nuisissent moins à l’agrément de la re- « présentation; enfin où il fût permis, sans trop s’extt poser au ridicule, de montrer autant et aussi peu de « dispositions naturelles et acquises qu’on en pourrait « avoir. »

C’est en s’appuyant sur ces principes que Carmontelle, et, plus tard, Th. Leclerc, ont fait pour les salons une collection très complète de petites pièces et de proverbes, qui ont obtenu un très grand succès, et qui se jouent encore quelquefois.

Mais cela ne suffit pas aux exigences du présent ; pour ces oeuvres légères surtout, il y a un courant d’esprit qu’il faut suivre : la forme change, le dialogue d’hier paraît suranné aujourd’hui; il y a tel ordre d’idées qui se fait jour àla place de tel autre abandonné; l’esprit, enfin, a une mode, une actualité. C’est cette actualité que , dans les salons plus que partout ailleurs, il faut suivre.

Alfred de Musset et Octave Feuillet ont donné à ces petites oeuvres, dont la place est au salon et au boudoir . bien plus qu’au théâtre, une forme si charmante, si vive, si coquette, si chatoyante, qu’on s’est enthousiasmé à bon droit pour leur manière , et que chacun s’est efforcé de courir, comme eux, les petites routes du drame intime , et de traiter les nuances les plus ténues du coeur féminin. Quelques essais ont été heureux; c’est, à vrai dire, le moins grand nombre; beaucoup d’aspirants à la succession de notre pauvre grand poète, — qui s’étaient mis à la recherche de son esprit, — ont manqué de souffle et se sont perdus dans

les méandres du chemin ; beaucoup d’autres ont cru l’avoir trouvé, qui n’ont produit néanmoins que de pâles pastiches ou d’indignes caricatures de sa manière.

Mais à côté de ces imitations mal réussies beaucoup de petites pièces originales ont été faites, spécialement pour les salons, par de charmants esprits qui ne dédaignent pas de se manifester dans des œuvres légères, faites pour intéresser un nombre restreint d’auditeurs.

C’est parmi ces dernières que nous avons choisi le recueil que nous offrons aujourd’hui à nos lecteurs. Publiées hebdomadairement dans notre journal Les Salons de Paris , ces petites comédies ont reçu l'accueil le plus favorable , et le but que nous nous sommes proposé, — celui d’établir un répertoire du théâtre des salons, — a reçu l’approbation la plus générale et la plus flatteuse.

Nous espérons qu’on nous saura gré d’avoir réuni en un seul volume les feuillets épars de cette collection.

Les noms les plus recommandables ont signé ces œuvres, dont la plupart ont reçu déjà la sanction de la société d’élite à laquelle elles étaient destinées. Nous nous mettons sous l’invocation de ces noms aimés du public, et avons le ferme espoir qu’ils nous porteront bonheur.

Puissions-nous avoir réussi à rendre quelques services aux amateurs de la comédie de salon : c’est la meilleure récompense de nos efforts, c’est le seul but auquel nous aspirions.

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