SCÈNE I
Sabine , seule.
Au lever du rideau, elle est occupée à donner par intervalles des coups de ciseau à la statue qu'elle achève. — Elle s' in ^ terrompt pour regarder son œuvre.
Encore un coup de ciseau, et j’aurai fini... si ie fini
pouvait être clans l’art I — Jamais général sur le point de livrer sa dernière bataille ne s’est senti plus inquiet du succès. — Mon bonheur est lié à celte statue... mon bonheur et mon amour. La gloire et Luigi résument pour moi toutes les félicités humaines. — Ce bras tombe bien... Peut-être faudrait-il plus de douleur dans l’expression du visage?... Non! l’espérance sourit à la jeune fille, même au sein de sa douleur. — Quel sera l’étonnement de mon père en voyant que j’ai profilé, sans qu’il s’en doute , des savantes leçons qu’il prodigue a ses élèves!... Je regardais , j’écoutais avec avidité ; le soir , rentrant furtivement à l’atelier, je copiais, aux lueurs de ma lampe, les modèles créés dans la journée. — Souvent, en face de moi, je voyais une autre lumière : celle de Luigi, qui sculptait pour vivre les statuettes qu’il vend a des juifs brocanteurs. — Ma pensée se trouvait alors doublement en communication avec la sienne ! Je me rappelais les encouragements ou le blâme distribués à chacun des disciples de l’art... J’imitais le groupe le meilleur, la statue la plus belle... Celle que Luigi choisissait m’attirait davantage. Mon ciseau rendait sa pensée, j’admirais ces œuvres jumelles comme nos âmes , pures comme elles ! comme elles remplies du double feu de l’enthousiasme et de la jeunesse !... Si Luigi avait dû partir, et que la sculpture et la peinture n’eussent pas été inventées , je les aurais trouvées en fouillant dans mon cœur ! — Une femme les créa: cette femme aimait ! — Qu’on nous donne un point d’appui, mieux
que les hommes nous soulèverons le monde ; ce point d’appui qu’il nous faut pour réaliser des prodiges, c’est l’amour! — O belle jeune Grecque, toi qui rêvais les divinités de l’Olympe , souris aux anges éthérés qui peuplent cette demeure ! — Protège mon amour, loi qui aimas ! Essuie mes larmes, toi qui as pleuré... Quel amour ne donne pas plus de douleurs que de joies ? — Si Luigi ne m’aimait pas? — Si cet enfant de l’Italie, si lier, si noble et si beau, n’avait d’autre passion que celle de l’étude? — Si devant l’idéal s’effacaient toutes les réalités de la terre? Pauvre Sabine, de quoi t’auraient servi ton amour et la persévérance?... La matinée s’écoule... Mon père va venir dans l’atelier... Cachons encore ma statue... ( Elle tire un rideau et fait glisser devant un bahut.') J’entends la voix du baron... Si je pouvais savoir....
Elle soulève mie portière à droite et disparaît.