ERWIN, LE BARON
Ils entrent par la gauche.
LE BARON
C’est décidé, votre fille me plaît, le manoir de mes ancêtres est triste... Je me passe la fantaisie d’y conduire une jolie margrave.
LRWIN.’
Monseigneur, je serai heureux d’une pareille alliance... Il ne vous reste qu’à obtenir le consentement de Sabine...
LE BARON
Vous la consultez ?
N’est-ce pas de son bonheur qu’il s’agit ?
LE BARON
On est toujours heureux en ménage. Tenez , maître , la dernière margrave de blekensburg n’a jamais versé une larme de sa vie. Elle avait seize ans quand je l’épousai ; trois années plus tard elle mourut de la poitrine sans avoir poussé une seule plainte, et, j’en suis sûr, sans avoir oublié un seul jour de remercier Dieu de son bonheur. Je la quittais le matin pour la chasse ou la promenade , je rentrais le soir bien harassé ; je soupais, arrosant le gibier de bonne bière ou de vin du Rhin ! Et toutes les journées étaient pareilles! — Je suis franc, un peu brusque peut-être , bon camarade , hardi chasseur et buveur intrépide... J’ai tout ce qu’il faut pour plaire , je plairai. Je compte une suite d’aïeux irréprochables, et remontant si haut qu’un tableau de famille
dont j’ai hérité représente nos premiers parents dans le paradis terrestre , et porte écrit sur le cartouche : « Adam et Eve de Flekensburg ! »
ERWIN, riant .
Je ne fais pas partir de si haut ma généalogie. Je suis moi-même mes ancêtres... Les lettres de noblesse que l’empereur m’a offertes , sans rien ajouter à la gloire du sculpteur, feraient seulement d’un artiste médiocre un mauvais gentilhomme! Gardez votre écusson, Monsieur de Flekensburg , le mien est un bloc de marbre portant en chef maillet d’or et ciseau ; il a pour couronne des palmes enlacées , pour supports les génies de la sculpture et de l’architecture. — Vous me demandez la main de Sabine, et vous estimez me faire grand honneur ! Je l’apprécie... Cependant, ne lui faites pas trop sentir le poids de votre antique noblesse, ou vous me veniez décliner la satisfaction de m’unir a votre famille.
LE BARON
Tarteiff ! maître Steinbach, vous avez la réplique vive et le trait mordant. Je vous pardonne : vous aimez Sabine , vous regrettez de la quitter... Je compiends cela, et je vous excuse. Soyez tranquille, je la rendrai heureuse , je la présenterai a la cour, elle aura les diamants héréditaires des margraves; je possède des burgs , des vassaux, des équipages, des thaï ers ! J’ai cinquante
neuf ans à peine... D’ailleurs Jes barons allemands n’ont pas d’âge. Je voulais mettre mes hommages à ses pieds avant de me rendre au Conseil... Ce temps me manque. — Vous savez que nous devons choisir parmi les plans envoyés par les artistes celui qui convient le mieux pour le tombeau de notre dernier archevêque... Avezvous concouru ?
ERWIN
Non , Monsieur le baron ; la Colonne des Anges a laquelle je travaille absorbe toutes mes heures.