SCÈNE VI
EU WIN , SABINE, portant des fleurs .
SABINE
Croyez-vous que je voudrais de ce triste bonheur?
ERWIN
Triste.... pas pour toi !
SABINE
Pour tous !
ERWIN
Mon enfant, je vieillis... Avant de mourir, je veux que ton sort...
SABINE
Mon sort! laissez faire a la Providence! Avant de mourir, dites-vous. Est-ce que je vous laisserai mourir? A force de soins, de tendresse, je rendrai votre vie éternelle, mon père! — Tenez, voici de belles fleurs pour vos vases étrusques. ( Elle les pose dans des vases.') Cette draperie est magnifique , mais les plis pourraient en être plus gracieusement relevés. ( Elle arrange la draperie qui masque à demi la fenêtre.) — Qui mettrait dans cet atelier le désordre, la vie et la joie, la jeunesse et les roses? Tenez, mon père , il me semble que je fais partie des fleurs de votre jardin , des oiseaux de la volière, des rayons de soleil qui entrent dans cette maison , et surtout des fibres de votre cœur !
erwin, Vembrassant.
Chère enfant! réfléchis, pourtant... le baron est puisant.
SABINE
Et orgueilleux !
ERWIN
Il le présentera à la cour.
SABINE
L’empereur a visité votre atelier, mon père.
ERWIN
Tu auras des équipages, des dentelles, des diamants.
SABINE
Des diamants! Vous oubliez mes yeux, mon père! Vous n’y songez point: m’exiler, moi, l’enfant heureuse et libre, dans un castel enfumé, où, pour unique œuvre d’art, je verrai les armes de mon mari au-dessus du portail et les gargouilles au bord du toit... moi, fille du premier artiste, du premier architecte, de Strasbourg et
de l’Allemagne! Jamais . Tout me retient ici : vous,
d’abord! puis cette chère maison où ma mère a vécu paisible et heureuse , où elle est morte en me disant de la remplacer près de vous... cet atelier où, comme Dieu, vous avez le pouvoir d’animer la matière ! ces fieux serviteurs qui m’aiment... ces pauvres qui me bénissent, et qui le matin attendraient vainement leur aumône! Vous voyez bien que je ne veux pas, que je ne puis pas partir... Ne me mariez jamais si...
ERWIN
Si...
SABINE
Si je ne... Ah! onze heures! et votre déjeuner?... A propos, Luigi ne vous a-t-il pas demandé un congé?
ERWIN
Non.
SABINE
Soyez bon pour lui . il est votre meilleur élève,
et .
ERWIN
Tu le protèges ?
Sabine, riant.
Peut-être ! Je reviens.
Elle va sortir par la droite, et voit Luigi : la dernière rose qu'elle tenait s'échappe de sa main ; elle sort toute trem btante et sans le regarder. — Luigi ramasse la rose , et la cache dans son sein.