ERWIN , LUIGI
Pendant le commencement de cette scène , Erwin travaille tantôt à une maquette, tantôt à un dessin.
ERWIN
Ah! oui... la statue... Mon pauvre garçon, j’ai complètement oublié.. .
luigi, avec tristesse.
Vous étiez en affaires...
ERWIN
En affaires délicates, difficiles !
LUIGI
Douloureuses, maître !
ERWIN
C’est vrai, mon enfant! La vie elle-même est un tissu d’affaires douloureuses, il s’agit de les terminer le plus gaiement possible!
LUIGI
Crovez-vous que le baron fasse le bonheur de votre fille ? *
Cent mille florins de revenus !
LUIGI
Si Sabine devait en mourir?...
eu wiN , effrayé.
En mourir!.. ( Lentement .) C’est donc ton avis aussi ? ( Brusquement .) Qui te l’a demandé ? Je trouve plaisant que tu viennes te mêler des choses intimes de ma famille!
luigi, avec douceur.
Pardon, maître, la confidence que vous m’avez faite de vos projets... mon respect, ma reconnaissance... les sentiments que votre fille... enfin, tout en moi se révolte h la pensée de ce mariage... Quoi! l’ange de celte maison nous quitterait ! Erwin de Sleinbach resterait seul! Ah! les chefs-d’œuvres ne le consoleraient pas d’avoir perdu les baisers rie sa fille !
ER WIN
Je le sais trop! je me sacrifie pour elle î Qu’importent les douleurs du vieillard si la jeune fille est heureuse? Ah! la paternité a des joies cruelles, et l’immolation est une de celles-la!
LUIGI
Mais si vous vous trompiez! si le baron ne pouvait la rendre heureuse ! Il est vieux, il sera jaloux! — Il n’a plus d’illusions, il flétrira les siennes ! Il l'épouse comme il achèterait un oiseau rare pour le montrer aux curieux. Voila tout !
Ah ! voila tout !
LUIGI
Oui , pour le baron. Quant a Sabine, elle dépérira bientôt comme une plante privée d’air. Vous lui enlevez à la fois ce qui a fait jusqu’ici son bonheur et sa gloire ! Ah! maître, vous n’v avez pas songé! Il fallait garder près de vous cette pure jeune fille, couronne de votre vieillesse... Et, si vous vouliez lui laisser choisir un ami, un guide, un époux, il le fallait jeune comme elle, artiste comme vous, amoureux comme,...
ERWIN
Assez ! . .11 y a du bon dans ce que tu dis, mon enfant ; mais l’exaltation domine plus que le raisonnement dans tesîparoles. J’ai pensé ainsi jadis ! Nous avons tous vingt ans une fois dans la vie !
LUIGI
L’âge du bonheur!
ERWIN
Et des sottises.
LUIGI
Une dernière question, maître : que possédait votre femme ?
ERWIN
Une main blanche, des yeux bleus, des cheveux blonds et un excellent cœur.
Votre union fut heureuse ?
ERWIN
Oui! — Cependant nous connûmes les privations,
presque la misère. Alors elle redoubla de tendresse, moi de zèle. Les jours où le bahut restait vide, elle me disait ses ballades les plus douces. Les nuits que je donnais au travail la voyaient là, près de la lampe, travaillant pour apporter sa part à la tâche quotidienne. Si le courage me manquait, si mes bras laissaient tomber Pébauchoir , elle prenait Sabine dans son berceau, la mettait dans mes bras, et le père sauvait l’homme près de défaillir! L’heure du triomphe sonna... C’est à H usa que j’offris ma première couronne. — Encore aujourd’hui je dépose mes lauriers sur sa tombe... Oui, elle fut heureuse, car je l’aimai... Je fus heureux, car elle m’aima! C’estainsi que j’aurais voulu voir Sabine... Mais, Luigi, si l’on vante le mérite, si l’empereur m’offre des dignités que je refuse , si mon nom est populaire en Allemagne , je n’en suis pas moins un pauvre tailleur de pierres, ne possédant pas un florin d’économie. Mes jeunes élèves à aider, les pauvres de Sabine, des amis plus malheureux encore! que sais-je? Puis, je travaille presque comme le peuple, pour X amour de Dieu et les indulgences J Ma fille n’a d’autre dot que mon nom; il faut que ce nom lui procure , je dirai presque lui achète, un mari opulent. — Va! c’est triste , c’est navrant, pour le sculpteur et pour le père! Pourquoi Dieu ne fait-il pas les artistes riches comme des rois? — lisseraient libres de s’unir entre eux , et ne formeraient qu’une seule famille ! On la nommerait les enfants du génie!
LUIGI
Si j’avais eu quelque fortune , je vous aurais dit depuis longtemps : — J’aime Sabine comme vous avez aimé Husa, comme on aime une fois dans sa vie quand on a toutes ses croyances et toutesses illusions... Mais je suis pauvre , bien pauvre ! J’aurais longtemps gardé le silence , toujours peut-être ! si ce mot : Je marie Sabine, n’était venu comme un coup de foudre renverser mes projets et mes rêves! Je l’aime, Envin ! Adéfaut de richesse, Dieu m’a donné du talent ! accordez-moi deux années pour devenir célèbre.
ERWIN
Deux ans ! Je ne saurais me promettre six mois de vie... D’ailleurs, tu t’abuses, mon enfant! — Tu es un excellent praticien ; je puis en toute sûreté te confier la copie d’une statue ; mais tu ne crées pas ! jamais le feu sacré n’embrase ta poitrine! l’invention te manque, et l’invention sépare seule l’art du métier. Tu ne cherches pas sans fin l’idéal et le beau ! — Tu ne sens pas cette fièvre qui nous soutient ou nous tue... Tu ne luttes pas avec la pierre pour en faire une chair vivante. Non ! tu n’es pas artiste, mon pauvre enfant! Tout a l’heure tu m’as ému, je me suis senti entraîné vers un monde de souvenirs.. Oui, Luigi, tu aimes ma fille, je le vois , je le sens! Mais, si l’amour suffit à la félicité des
amants, il ne saurait faire le bonheur et la sécurité des époux.
LUIGI
Maître! laissez-moi un mois, un jour, une heure .
Ne mariez pas Sabine... Je l’aime! J’accomplirai quelque miracle pour la mériter et vous satisfaire... Si dans une heure je vous montre une œuvre digne de l’élève d’Erwin , digne du maître qui a rêvé la flèche de Strasbourg, pourrai-je espérer?
Une heure, soit! mais il me faut une belle chose : la garantie de l’avenir de ma fille ! Sait-elle?...
LUIGI
Rien, maître, rien! Aurais-je osé?...
erwin, à part.
Est-ce que de son côté?... ( Haut .) Dans une heure.