LA COMTESSE, LE COLONEL, UN DOMESTIQUE
LE DOMESTIQUE
Monsieur le colonel de la Reynière.
LA COMTESSE
Enfin, vous voilà! — Vous êtes très en retard, savezvous, colonel?
LE COLONEL
Madame, on arrive toujours assez tôt quand on est porteur d’une mauvaise nouvelle.
LA COMTESSE
Une mauvaise nouvelle! et laquelle?
LE COLONEL
La duchesse ne reçoit pas.
LA COMTESSE
Ali! quel fâcheux contre-temps... pour ma toilette! — Comment la trouvez-vous ?
Charmante.
LA COMTESSE
Et d’où vient que ce concert n’a pas lieu ?
LE COLONEL
On parle vaguement d’une rivalité , d’une scène violente...
LA COMTESSE
Entre madame de Mongy et la duchesse?
LE COLONEL
Oui.
LA COMTESSE
Pour ce jeune compositeur italien?
LE COLONEL
Précisément.
LA COMTESSE
Et qui l’emporte?
LE COLONEL
L’une et l’autre.
la comtesse, riant.
Ah î ah! c’est délicieux. De là, reproches, larmes, désespoirs...
LE COLONEL
Et relâche !
LA COMTESSE
Tout bien réfléchi, une aventure scandaleuse vaut mieux qu’une matinée musicale : la première divertit
toujours, et la seconde ennuie souvent. Nous gagnons a perdre. — Tenez, colonel, si vous le voulez, nous resterons ici, je vous ferai les honneurs de ma toilette.
LE COLONEL
Que vous êtes bonne, comtesse !
LA COMTESSE
N’êtes-vous pas toujours le bienvenu , mon cher La Reynière ?
LE COLONEL
Ici, sans doute; mais autrefois c’était différent. — Autres temps, autres sentiments, Madame; le cœur des femmes a son thermomètre.
Nous sommes en pleine amitié, colonel ; — l’aiguille marque : Invariable.
LE COLONEL
Convenez, Madame, que cette amitié ne m’a été accordée qu’après de longues hésitations. Il vous a fallu me retrouver ici, au milieu des malades, accablé moimême d’infirmités, pour me tendre une main secourable.
LA COMTESSE
Ah! colonel, le chapitre de vos infirmités m’a toujours
très intriguée... Oui, vraiment, je suis curieuse de savoir par quel coup du sort le colonel de la Reynière , que j’ai connu, il y a quatre ans a peine, un des plus intrépides valseurs de nos salons a la mode, un de ces hommes qui font époque tant par la grâce de leur esprit que par l’élégance de leurs manières, se trouve tout a coup métamorphosé en un pauvre goutteux, languissant sous le poids de ses souffrances ; ce qui ne l’empêche pas, quand l’occasion s’en présente , de franchir des barrières, de traverser des ravins, de chasser à courre, et d’être l’âme de nos folles entreprises. Lorsque vous parlez de vos accès de goutte, colonel , on vous raille; on prend votre visage a la lettre. Mais regardez-vous donc , et dites-moisi vous avez l’air d’un malade... Allons, là, bien franchement, pourquoi avez-vous la goutte?
LE COLONEL
Vous voulez une confession générale , comtesse , vous l’aurez. — Il y a trois ans , je rencontrai une femme adorable. Veuve a vingt-deux ans , elle joignait aux grâces de la jeune fille cette distinction de manières que donnent une grande fortune et le droit de l’indépendance. Cette femme avait une cour nombreuse et choisie. — Chacun sollicitait un de ses regards , mendiait un de ses sourires. On ne parlait que de son esprit et de sa beauté. — Je la vis et je l’aimai. -—Auprès d’elle, je recommençai l’histoire de beaucoup d’autres. J’étais sincère, on me railla, on me persifla ; quelques succès,
bien a tort mérités, avaient attiré sur moi l’envie et la malveillance de mes rivaux... On me suivit avec curiosité dans cette voie, qu’une passion véritable m’ouvrait enfin. Par malheur, j’y marchai seul ; j’avais affaire à un esprit sceptique , à un cœur cuirassé d’indifférence. — L’ennemi triompha, je fus battu et désespéré... Quelque temps après , je partis pour l’Afrique, en proie au plus poignant chagrin ; le regretso mesure a l’amour, Madame. Alors, une pensée de mort vint m’assaillir... Oui, comtesse, le suicide se dressa devant moi... Loin de le fuir, je m’avançai vers lui , car il m’apparaissait comme un sauveur. J’allais succomber, j’allais lui dire: Prendsmoi ! quand, tout à coup, la goutte vint a mon secours ; la douleur physique eut raison de la douleur morale. — Bien portant, la vie m’était insupportable ; malade, elle me devint précieuse. Ce que n’avaient pu faire les plus sages raisonnements, une volonté de soldat, ce malencontreux accès le fit... Oui, Madame, riez, moquez-vous de moi , la goutte m’a guéri de l’amour; c’est un service inappréciable qu’elle m’a rendu... et voilà pourquoi je suis goutteux.
LA COMTESSE
A quelque chose malheur est bon... Vous accréditez les proverbes.
LE COLONEL
C’est la sagesse des nations, Madame.
LA COMTESSE
Convenez , colonel , que vous êtes pour les remèdes violents... Ce que c’est que d’avoir fait la guerre sous le soleil brûlant de l’Afrique, et d’être à trente-cinq ans colonel de dragons. — Bravo ! monsieur de la Revnière, vous chassez l’ennemi a coups de canon et renvoyez le sentiment a grand renfort de goutte. C’est très ingénieux, au moins.
LE COLONEL
Ah çà ! [comtesse , maintenant que vous connaissez l’origine de mes infirmités, me direz-vous d’où vient que vous le savez condamnées à me sauver la vie?
LA COMTESSE
Confession pour confession, c’est trop juste. Eh bien ! colonel, parce que je ne vous aimais pas.
LE COLONEL
C’est toujours à l’aide de cette phrase que vous autres femmes vous nous exposez a nous couper la gorge ou ii nous faire sauter la cervelle. — Ah ça! je vous déplaisais donc bien ?
LA COMTESSE
Au contraire, colonel, je vous trouvais en tout point digne de plaire et d’être aimé.
LE COLONEL
Telle est l’oraison funèbre que vous voulez bien prononcer sur les restes inanimés de mon amour : je vous suis obligé , ma chère comtesse. Respect à ceux qui ne sont plus.
Ne raillez pas , colonel , car je crois que je vous eusse
aimé, si 1 amoui avait eu son droit de visite sur mon cœur,
le colonel , lu saluant avec un sêvieux comique. Vous m elevez un autel, Madame..., c’est trop.
LA COMTESSE
Par malheur, il ne l’avait plus, ce droit qui fait la joie et l’orgueil de tant de femmes.
le colonel , soupirant.
Vous me l’avez cruellement prouvé.
LA COMTESSE
Je vous le prouverais encore, colonel.
LE colonel.
Je m’en tiens à une première expérience, la goutte
ne me sauverait peut-être pas la vie une seconde fois.
LA COMTESSE
Vous avez raison, colonel ; arrêtons-nous-en là dans l’intérêt de votre santé.
LE COLONEL
Vous êtes bien bonne d’en prendre enfin quelque souci , puisque mes infirmités signent votre brevet de vertu.
Je suis assez vertueuse, colonel.
le colonel , en soupirant.
Et pourquoi l’avez-vous été autant ?
LA COMTESSE
Oh ! ce serait trop long à vous raconter.
LE COLONEL
Il pleut, Madame..., causons.
LA COMTESSE
Eh bien ! cher colonel , si la goutte vous a guéri de l’amour, apprenez que l’amour devait seul me guérir de l’amour.
LE COLONEL
Guérison radicale ?
LA COMTESSE
Radicale.
LE COLONEL
Et peut-on vous demander quel en a été le médecin?
LA COMTESSE
Celui, que mon cœur avait choisi, — rêve de jeune fille que le mariage s’est chargé de dissiper. — Oui , colonel, j’ai versé sur la route du sentiment, et j’ai promis de ne plus entreprendre ces sortes de voyages.
Monsieur de Narbonne passait pour un homme distingué.
LA COMTESSE
Oh ! sans doute; je ne veux pas calomnier sa mémoire. Par malheur, en demandant ma main, il n’avait en vue qu’un mariage de convenance : j’étais riche et de noblesse; tandis qu’en l’épousant, moi, je croyais a un mariage d’amour. D’abord, j’acceptai les soins et la politesse de monsieur de Narbonne comme la preuve de sa
tendresse. Mais bientôt l’illusion disparut. Le comte se chargea de me désabuser : pour y arriver, il lut à haute voix devant moi le livre de toutes les passions humaines. Quelques jours après notre mariage, le goût des chevaux s’empara de lui. Il fit courir un peu partout et faillit se ruiner. Entouré d’éleveurs, de maquignons, de jockeys et de cochers , il n’avait plus le temps de s’occuper de sa femme... l’écurie l’emportait sur le boudoir. Il est vrai que les plus beaux chevaux de Paris promenaient mon chagrin du boulevard au bois de Boulogne... Après avoir aimé les chevaux, monsieur de Narbonne aima les arts ; la peinture occupa un instant son esprit. Il ne sortait jamais sans avoir, en face de lui , dans sa voiture, un portrait du temps passé ou quelque page d’un grand maître. Lorsque je priais le comte de m’accompagner à la promenade , il me répondait : Je suis désolé , ma chère amie , de ne point me rendre à votre désir, mais je sors un Mignard et vais voir un Yan Dyck a l’atelier d’un de mes amis. Demain, je serai a vos ordres. — Le lendemain, le comte avait deux Raphaël a promener; un autre jour, trois Gérard Dow et un Canaletto... C’était un musée ambulant que sa voiture. Comme tant d’autres, cette fantaisie s’évanouit. Alors il voyagea, et je restai seule a Paris... Enfin, en l’espace de quelques années, monsieur de Narbonne but a la coupe passionnée de toutes les sciences , de tous les arts. 11 eut tous les caprices , tous les désirs; il puisa à pleines mains dans les trésors de la fantaisie ; et, le jour ou il ne lui
resta plus qu’un sentiment a éprouver, qu’un amour a partager, car je l’aimais toujours, monsieur de Narbonne mourut, me laissant à vingt et un ans libre et désenchantée... A force de souffrir, mon cœur est devenu indifférent ; la douleur qu’on étale à mes yeux me semble moins amère que celle que j’ai ressentie... Je veux ma supériorité dans l’infortune. Oui , colonel, je mets une sorte d’orgueil a avoir beaucoup souffert , et me crois , dès lors, en droit de railler les petites misères des uns et les sottes grimaces des autres... A ceux que mon insensibilité révolte je réponds : J’ai fait mes preuves, j’ai gagné mon bâton de maréchal de France au service delà résignation... Ouvrez-moi les portes des Invalides, colonel.
LE COLONEL
Vous aurez mieux, comtesse, vous serez canonisée par les malheureux que vous avez faits. Ah çal il ne vous est donc jamais arrivé de penser au chapitre des compensations?
LA COMTESSE
Si fait , comme aux romans , pour n’y pas croire.
LE COLONEL
J’aurai donc toujours la goutte ?
C’est probable.
LA COMTESSE
Et vous n’aurez jamais d’amant ?
LA COMTESSE
C’est certain.
LE COLONEL
Cependant, on vous aime ici.
LA COMTESSE
Le temps que nous sommes jeunes, nous autres veuves, on nous aime partout. Les uns en veulent à notre fortune, les autres à notre crédit; nos courtisans se composent d’ambitieux ou de vaniteux.
LE COLONEL
J’en sais qui n’ont ni ambition ni vanité. Il y a sous vos fenêtres un pauvre amoureux que vos rigueurs désolent, un autre colonel de la Reynière.
LA COMTESSE
Dites à son médecin de lui préparer une bonne maladie, cela le guérira... Et quel est cet intéressant rêveur?
LE COLONEL
Vous le savez aussi bien que moi.
LA COMTESSE
Non vraiment.
Après ça, il se perd dans la foule de vos adorateurs : il n’y a pas un seul incurable aux Eaux -Bonnes qui ne soit ensorcelé par vous.
LA COMTESSE
Excepté vous, colonel.
LE COLONEL
Oh! moi, j’ai donné ma démission. Le docteur Samuel croit soigner des paralytiques, ce sont des amoureux qu’il traite. Je passe mon temps à panser les plaies que vous faites; je suis l’infirmier, Je confident, de vos mourants... Je me venge de vos rigueurs d’autrefois en pratiquant la charité envers mes rivaux. Ce cher marquis de Champvillars surtout m’intéresse infiniment. Il y a quinze ans que je le connais; c’estun ami d’enfance. Je demande grâce pour celui-lâ, comtesse; je lui ai trouvé toute la sincérité et tout l’amour que je me suis connus autrefois près de vous ; ce qui n’a pas sauvé le colonel peut servir le marquis. Que diable ! il estcharmant, ce bon Champvillars : de l’esprit, du cœur, une grande fortune, un beau nom, et, de plus, une consti-
tution délicate, très délicate. Songez-y, comtesse, un accès de goutte le tuerait.
LA COMTESSE
Vous êtes fou, colonel; le marquis est l’amant de la nature, voila tout; un promeneur sentimental, une idylle vivante. Il chante sa ballade a la lune, et vous crovez qu’il rêve d’amour sous mes fenêtres! Vous en faites un Roméo cherchant une Juliette... Quelle erreur! C’est un paysagiste.
Vous êtes son point de vue préféré.
LA COMTESSE
Il regarde de même les étoiles.
LE COLONEL
Parce qu’il leur dit qu’il vous aime.
LA COMTESSE
A quoi bon, je vous prie, se servir d’intermédiaires aussi éloignés?
LE COLONEL
S’il croit aux étoiles!
LA COMTESSE
Eh bien ! ne sommes-nous pas les étoiles de la terre, nous autres femmes?
LE COLONEL
Prenez garde, comtesse, si Champvillars vous écoutait, il risquerait un aveu.
LA COMTESSE
Il ne risquerait rien.
Je vous dit qu’il vous aime.
# LA COMTESSE
Je vous dis que non.
LE COLONEL
Morbleu ! Madame, je déclare qu’il vous adore.
LA COMTESSE
Vous badinez.
LE COLONEL
Que le diable m’enlève s’il n’est pas fou de vous!
LA COMTESSE
La, la, colonel, ne vous emportez pas, je vous en prie : vous avez la goutte.
LE COLONEL
C’est vrai ; ménagez-moi donc et convenez que j’ai raison.
LA COMTESSE
Je suis muette.
LE COLONEL
Donc, Madame, Champvillars vous aime. Je me porte garant de ses sentiments, moi, le colonel de la Reynière, qui n’ai jamais menti. Voyons, comtesse, pourquoi ne vous plairait-il pas?
LA COMTESSE
Parce que j’ai fait vœu de n’aimer personne.
LE COLONEL
Les vœux sont comme les serments, on les viole.
LA COMTESSE
Quelle morale, colonel!
LE COLONEL
A votre âge, ne pas aimer, comtesse, ne pas croire à l’amour d’un cœur sincère, c’est un crime.
LA COMTESSE
Mais de cet amour j’en voudrais au moins une preuve, colonel.
LE COLONEL
Je vous en donnerai mille.
LA COMTESSE
Mauvaises.
LE COLONEL
Excellentes, irrécusables. Le marquis ne vous suit-il pas partout?
S’il aime la promenade!
LE COLONEL
Ne vous regarde-t-il pas sans cesse ?
LA COMTESSE
J’ai toujours a mon corsage les Heurs les plus rares : M. de Champvillars est horticulteur.
LE COLONEL
Au seul bruit de vos pas, ne le voyez-vous pas tressaillir?
LA COMTESSE
Le marquis est essentiellement nerveux.
LE COLONEL
Vous me feriez perdre patience. Encore une fois, Madame, il vous aime.
LA COMTESSE
II vous l’a dit?
LE COLONEL
Non, non. D’ailleurs, qu’est-ce que cela prouverait? Mais il vous a peinte a moi avec un enthousiasme qui n’appartient qu’a l’amour. Parlez -vous, il reste la, immobile, retenant son souffle pour mieux compter les mots qui tombent de vos lèvres ; êtes-vous gaie , il est joyeux; êtes-vous rêveuse, il devient triste ; vous plaignez-vous, il se trouble et s’inquiète. Si ce malaise se prolonge, si vous ne paraissez ni au bal ni a la promenade, il assiège votre porte, demandant a vos gens le bulletin de votre santé. La nuit, on l’aperçoit errant sous votre fenêtre ; et , le matin , chacun s’étonne à le
voir si pâle et si souffrant occupé de vous seule, de vous qui méconnaissez son amour. — Voyons, comtesse, êtesvous convaincue?
LA COMTESSE
Nullement, mais je suis émerveillée de votre éloquence.
LE COLONEL
Avec vous , Madame , les victoires sont difficiles k remporter.
LA COMTESSE
Renoncez-y, colonel.
LE COLONEL
Non , Madame ; je suis persévérant, et, puisqu’il vous faut des témoins plus convaincants encore que ma perspicacité , ceci suffira, je l’espère.
LA COMTESSE
Voyons!
LE COLONEL
Ces lignes sont de Champvillars, et détachées , sans doute, de son journal intime.
LA COMTESSE
Gomment se trouvent-elles entre vos mains ?
LE COLONEL
Le marquis les aura perdues, je les ai trouvées. Voulez-vous que je vous les lise ?
LA COMTESSE
A quoi bon ? Cependant , si cela peut vous être agréable, je vous écoute.
le colonel , lisant.
« Hier, au bal, elle était la plus belle entre les plus belles. »
LA COMTESSE
Et qui vous dit qu’il est question de moi? En vérité vous ne doutez de rien, colonel, et parce que vous lisez sur les tablettes d’un rêveur, d’un fou, cette phrase banale : « Elle était la plus belle entre les plus belles », vous croyez bel et bien qu’il s’agit de la comtesse de Narbonne!... Mais toutes les femmes sont les plus belles entre les plus belles, c’est convenu... Il n’y a que vous qui vous y mépreniez... Oh! vous êtes d’une naïveté de rosière! J’ai lu cent lettres d’amour du même auteur, adressées à cent femmes différentes, auxquelles
on ne reconnaît aucun mérite, qui commençaient de la sorte ; c’est le prospectus de la déclaration d’amour, la circulaire de tout homme qui veut se faire aimer. A ses amis on donne cela en forme de programme. Cette immortelle phrase fait le digne pendant a cette autre de rigueur, qui se dit toujours dans un premier tête-a-tête : « Madame, je vous aime comme un insensé! » Que vous soyez duchesse ou bourgeoise, fille d’opéra ou grisette, ces messieurs ne changent rien a leur rédaction. Dans la comédie de l’amour ce sont les trois coups du régisseur. Oui, vraiment, toutes les éditions du sentiment contiennent cette même phrase, petit et grand format, chapitre premier, entrée en matière. C’est à l’usage de tous les âges, de toutes les conditions; cela ne manque jamais son effet : l’applaudissement est sûr.
LE COLONEL
Raillez, raillez, comtesse ; mais que direz-vous de ce qui suit : « Cette couronne de camées s’harmonisaif si « bien avec l’ébène de ses cheveux... »?
la comtesse, vivement.
Eh bien ! encore un coup, qu’est-ce que cela prouve? Des camées, tout le monde en porte ; des cheveux noirs, tout le monde en a...
le colonel, indifféremment.
Je vois, comtesse, qu’on ne saurait vous convaincre,
et, tout bien réfléchi, vous avez peut-être raison ; oui, plusj’y pense, cela ne signifie pas grand’chose... ces lignes ont pu être inspirées par une autre que par vous, madame deSénécourt, sans doute....
LA COMTESSE
Elle est blonde !
LE COLONEL
C’est vrai. Mademoiselle Jumillac alors ?
Elle est rousse !
LE COLONEL
Je l’avais oublié.
la comtesse , avec indifférence.
Donnez-moi ce fragment de journal.
le colonel.
Vous tenez a le lire ?...
LA COMTESSE
Moi ? en aucune façon ; mais à quoi bon le garder si précieusement? (Elle le prend.) Quelques pensées sans
suite échappées au courant de la plume, de ces fadeurs (|ui sentent les devises du Fidèle Berger et sur lesquelles on bâtit de folles suppositions. Mon Dieu ! que les hommes d’esprit sont de grands enfants faciles à tromper! qu’ils font du bruit pour rien! qu’ils voient faux et jugent plus taussement encore ! et que notre raison a fort à faire poulies remettre dans le bon chemin ! Tout cela n’est qu’un enfantillage, colonel , et nous n’en parlerons plus. On brûle ces sortes de sentimentalités littéraires et l’on en jette la cendre au vent.
Elle cache le papier dans son sein.