‹ Théâtre des salonsChapitre 31 sur 76 · LES MÊMES, LE MARQUIS, UN DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

LES MÊMES, LE MARQUIS, UN DOMESTIQUE

le domestique.

M. le marquis de Champvillars.

le marquis , saluant.

Que vous êtes bonne, Madame, d’avoir bien voulu me recevoir !

le colonel.

Ah! nous sommes les seuls élus, mon cher marquis; la comtesse avait défendu sa porte aujourd’hui.

le marquis , avec intérêt.

Seriez-vous souffrante, Madame?

LA COMTESSE

Àh ! quelle question!... Comme s’il était de toute nécessité d’être malade pour se priver de la visite d’un sot ou d’un ennuyeux. Il est des jours où, sans avoir la fièvre ou la migraine , on est heureux de causer intimement avec soi-même ; ces jours-là, quand quelques amis qui vous aiment ou quelques personnes aimables ne vous arrivent pas , on fait le relevé de ses péchés, l’addition de ses fautes. On regarde sa conscience en face, — car, le plus souvent, on ne la voit que de profil ; — on se confesse à son indulgence , et l’on se donne une absolution générale.

LE COLONEL

Ces jours, enfin, on fait l’inspection de son cœur.

LA COMTESSE

Le cœur ! Quel grand mot vous avez prononcé, et que vous en faites un abus étrange. Messieurs! Vous ne sauriez risquer un seul pas sur le terrain de l’amour sans vous appuyer sur ce mot-là. Vous avez l’air de ces honnêtes bourgeois qui, par les plus beaux jours de gelée ou de soleil, se promènent un parapluie

sous le bras. Je vous demande un peu ce que le cœur a a faire dans la plupart, de vos aventures sentimentales ? En vérité vous parlez a tout propos d’une chose dont vous n’usez point. C’est absolument comme si vous vantiez un fruit auquel vous n’auriez jamais louché.

le marquis, avec émotion.

Vous douiez de tout, Madame ; est-ce par esprit d’opposition seulement? ou bien est-ce pour nous laisser entrevoir de profonds mécomptes dans votre existence passée?

la comtesse, troublée.

N’abordons pas aux hautes régions des sentiments intimes, je vous en prie, et surtout ne regardons pas dans la vie de chacun à l’aide d’un verre rétrospectif. Le passé est un voile déchiré à plus d’un endroit, dont les débris flottent tristement à travers nos souvenirs.

LE COLONEL

Cela ressemble à l’étendard d’un pouvoir qui n’est plus quand le pays a changé les couleurs nationales. •

LA COMTESSE

En amour, colonel, les couleurs changent souvent; ce qui prouve que le sentiment est plus variable encore

que l’opinion. C’est une basse flatterie adressée aux hommes politiques. Cela semble leur dire : « Ne vous gênez pas, Messieurs; à quoi bon? les amants en font bien d’autres. »

LE COLONEL

Bravo! comtesse, maltraitez-nous bien, cela vous soulage.

LA COMTESSE

Et vous blesse si peu. D’ailleurs, je ne fais de tort h personne. Quoi que je dise contre l’amour, les amants n’en seront pas moins favorisés ; ils livrent chaque jour de nouvelles batailles, et remportent de nouvelles victoires. Je crois que le nombre en augmente, et qu’il y a plus d’amants aujourd'hui qu’il n’y en avait autrefois.

LE COLONEL

Cela tient à la vertu des femmes, qui est en yoie de progrès.

la comtesse , vivement.

Laissons cela, (du. marquis. ) Savez-vous, Monsieur, que le beau temps, en vous faisant une infidélité, vous rend un mauvais service, puisqu’il vous enlève à vos chères promenades.

LF. MARQUIS.

Dites plutôt, Madame, qu’il me favorise, puisqu’il me permet de vous rencontrer chez vous, et que vous daignez m’accueillir.

LA COMTESSE

Le fait est que , moi aussi , je suis insaisissable. J’aime le grand air, leslongues promenades; cette vie errante, vagabonde, plaît a mon imagination... elle me séduit, m’entraîne... Mais vous êtes plus infatigable encore, Monsieur : je me repose la nuit, tandis que vous...

LE MARQUIS

Il est vrai, Madame, et les habitants des Eaux-Bonnes doivent s’en plaindre. Errant sans cesse, arrivant sans qu’on m’attende, le jour, je surprends les tendres aveux des uns et les mordantes railleries des autres; la nuit, j’effarouche une sentimentale promenade, ou je retarde un galant rendez-vous : aussi m’appelle-t-on le promeneur maudit.

Ce qui ne diminue en rien le nombre de vos amis. le marquis, c wec amertume.

Des amis !

LA COMTESSE

. v * ri , ■ t * t

Vous n’y croyez pas ?

LE MARQUIS

Si fait; mais cela ne suffit pas, Madame.

le colonel, qui s'est assis et parcourt, les journaux.

Bien obligé, Cliampvillars! cette touchante profession de foi me récompense dignement des folles dépenses de sentiment que j’ai faites en votre honneur.

le marquis, lui donnant la main.

Pardon, colonel; mais il arrive un moment où l’amitié la plus loyale, le dévouement d’homme à homme le plus sincère, sans cesser d’avoir la même valeur, ne suffisent pas à notre existence. Alors l’imagination étend ses ailes vers le pays des désirs, cette terre trompeuse... ( Regardant la comtesse .) La, on poursuit une douce image... ( s'animant peu à pexî) que l’on voudrait saisir au prix même de sa raison. Si le sang de son cœur coule a ses pieds, on ferme les yeux pour ne rien voir; on étouffe les cris de sa douleur ; on marche toujours, toujours; et souvent, voyageur égaré, on regagne le port sans avoir abordé aux rivages de ses rêves... Et celle qui aurait pu devenir l’ange miséricordieux de votre vie, celle qui, d’un mot, pouvait la faire refleurir,

quitte a l’effeuiller plus tard au gré de ses caprices... ah ! celle-là vous raille cruellement, faisant de votre sincérité un masque, et de votre amour le hochet de son esprit frivole.

le colonel , à part.

Ça va bien. (Haut, avec une souffrance simulée.) Aïe... aïe... aïe...

la comtesse, vivement et très émue.

Qu’avez-vous, colonel?

le colonel, avec intention et se levant.

C’est'un accès...

LA comtesse, à part.

Mon Dieu! est-ce qu’il va nous laisser seuls? (Haut, cherchant à le retenir.') Colonel...

LE COLONEL

Vous le voyez, chère comtesse, c’est mon accès d’hier qui me reprend. Diable de mal ! j’étais si bien là, écoutant mon ami Champvillars, qui parle comme un chapitre de roman... Aïe... aïe... il faut que je vous quitte.

la comtesse, bas et plus doublée.

Colonel, je vous en conjure, restez, restez. (Voyant qu'il va sortir.) Je le veux !

Impossible, l’accès sera terrible, je sens cela! Adieu, marquis; adieu, comtesse...

LA COMTESSE

Mais...

le colonel, en criant.

Aïe... aïe... maudit mal Adieu ! adieu !

Il sort en se plaignant.

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