LA COMTESSE, LE MARQUIS
le marquis, avec affection.
Ce pauvre de la Reynière, il souffre beaucoup!
la comtesse , avec aigreur.
Oui, beaucoup... pour un goutteux de fantaisie. Vous êtes très compatissant, Monsieur le marquis.
LE MARQUIS
Je plains toutes les souffrances , Madame , quoique a vrai dire, celles qui frappent le cœur me semblent plus dignes encore de sympathie et de respect.
LA COMTESSE
Oh! de quel ton vous me dites cela, Monsieur. Me croyez-vous donc insensible ou cruelle ?
Dieu m’en garde , Madame !
la comtesse, avec une certaine raillerie
En vérité, Monsieur, vous prenez parfois un accent qui ressemble presque à une accusation... (Le marquis fait un mouvement.') Je crains que ces longues promenades, la nuit, sous un ciel brumeux, n’influent d’une façon fâcheuse sur votre esprit et n’assombrissent par trop vos idées. Que ne faites-vous comme tout le monde?... Marchez le jour et dormez la nuit.
le marquis, d'une voix très émue.
Ah! Madame, puisque le hasard nous réunit, puisque je suis enfin seul avec vous, je sens que j’aurai le courage de vous ouvrir mon cœur. Un mot, un seul mot, vous donnera l'explication de l’existence étrange que je mène ici , et après l’avoir écouté, au lieu de me railler, vous aurez peut-être pitié de moi... (La comtesse fait un mouvement.) Je vous aime...
la comtesse, avec une sorte de dignité.
Monsieur...
le marquis, avec feu .
Oh ! je le sais, vous ne me croyez pas ! c’est toujours ainsi. On nous demande la vérité, à nous autres hommes, et, lorsque nous la montrons du doigt, on nous crie : Mensonge!... N’importe, je parlerai, il y a trop longtemps que je souffre. Oui, depuis le premier jour où je vous ai vue, tout repos a été perdu pour moi... Vous êtes le rêve adoré que je poursuis tout éveillé ; depuis trois mois, vous tenez mon cœur palpitant sous votre regard glacé... Pour ma raison chancelante, vous êtes l’espérance et le doute... le jour éclatant et la nuit profonde. (Avec un sanglot .) Oh ! je souffre, je souffre... et vous ne me croyez pas.
la comtesse, froidement.
Vous vous trompez, Monsieur, je vous crois. le marquis, avec élan .
Oh ! merci , merci! (Avec tristesse .) Et vous me plaignez ?
la comtesse, de meme.
Et je vous plains.
le marquis.
Alors, c’est un arrêt?...
La comtesse se tait.
le marquis, avec reproches.
Il est donc vrai, Madame?...
LA COMTESSE, sans le regarder, et avec émotion.
Marquis, je suis touchée de votre amour, convaincue de sa sincérité; oui, vous étiez digne d’un meilleur sort! Mais je ne puis... je ne veux pas aimer... Oh! n’insistez plus, je vous en prie ; ne me demandez pas pourquoi je suis ainsi, ne cherchez pas a pénétrer dans les secrets de mon cœur. Que ce soit pour vous un livre à tout jamais ferme... Seulement , sachez que, sous cet esprit légèrement frondeur, cette raillerie souvent amère, se cache une âme droite, un jugement sûr, qui reconnaît le bien et le mal à mesure égale. (Avec tendresse.) Oui, marquis, je vous plains, et, à défaut d’une affection plus tendre, je vous offre une amitié de sœur. (Lui tendant la main.) Voire main, marquis, votre main. Mon Dieu! vous avez la fièvre...
LE MARQUIS
Non, ce n’est rien.
la comtesse, avec crainte.
Marquis, relevez votre courage, cherchez des distractions, des plaisirs... Ne restez pas ainsi dans un cercle d’idées qui peut vous être fatal... Vous êtes pâle, vos
traits sont altérés, votre main brûle la mienne , en vérité vous m’effrayez. Si vous saviez combien je m’intéresse à tout ce qui vous touche , vous feriez quelque chose pour moi; et d’abord vous guéririez votre esprit... Mon Dieu! mais vous êtes insensé de vous être pris à m’aimer si fort. {Avec coquetterie .) Est-ce que je le mérite? est-ce que j’en vaux la peine? Vous avez ici même tant de femmes aussi jeunes et plus belles que moi qui n’attendent qu’un mot pour vous faire comprendre qu’elles vous aiment! Je suis obligée de vous refuser ce qu’une autre vous accorderait de grand cœur. Quel sot arrangement du destin, et que le hasard fait mal les choses ! Il vous doit des dédommagements, marquis, etil vous en donnera. Je gage qu’un jour je vous rencontrerai tenant amourement sous votre bras une belle jeune femme orgueilleuse de votre nom et de votre tendresse. {En soupirant.) Allez, ce bonheur-la vous vengera de mon indifférence.
le marquis, avec énergie.
Madame, à une seule femme je reconnais le droit de s’appeler la marquise de Champvillars, et cette femme a refusé mon nom. Croyez-le, je ne chercherai point dans le mariage l’oubli d’un sentiment auquel je tiens plus qu’a ma vie, et, repoussé ou non, de près comme de loin, vous y pourrez toujours faire appel.
IL salue et sort.