‹ Théâtre des salonsChapitre 40 sur 76 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

HORACE, seul avec Aristote.

De quoi se mêlait M. de Grammont quand il a fait reconnaître par une loi l’inviolabilité des carlins, des boule -dogues et des destriers de Montmartre? Siècle pervers !... siècle débile!... En notre charmante époque, le plus vil cocher de fiacre littéraire peut outrager impunément un homme d’esprit, une femme de talent, qui commettent le crime d’être aimés et applaudis; avec un mot perfide, avec une phrase a double sens, on diffame, on égorge, on abreuve de larmes toute une famille... la loi est muette. Mais donnez un peu, pour voir, un coup de cravache a quelque animal indocile... la loi vous met à l’amende. ( S'adressant au king-Charles .) Va, vil rebut de la création, regarde-moi d’un air d’insolence! fais-moi boire jusqu’à la lie le calice de ton triomphe... Tu es aimé , je le sens, j’en suis sûr; tu es plus aimé que moi! Moi, je suis un amant que l'on enchaîne par vanité ; demain, je serai un mari que l’on supportera par habitude... Toi, on te prodigue les caresses les plus folles... moi, on me marchande un camélia fané que je passe de longues heures a couvrir de baisers et de larmes. Non ! je ne supporterai pas plus longtemps un supplice à la fois si cruel et si parfaitement ridicule. Je ne resterai pas plus longtemps le rival de M. Aristote. Certainement, je suis fou, j’ai perdu la tête; la fièvre

d’amour m’a fait monter au cerveau tout un monde de dévorantes rêveries... Je souffre , j’ai honte, j’ai peur. Si quelqu’un pénétrait mon déplorable vertige, je serais perdu ; il n’y aurait pas assez de grelots en Europe pour y faire sonner ma confusion. Il faut en finir; et je saurai bien si, dans le cœur de la femme que j’aime, je suis capable de remplacer Aristote. — Oui, monstre; oui, perfide ; oui, traître, j’ai fait un mensonge quand j’ai refusé de te faire croquer du sucre... J’en avais apporté... du sucre... en voilà, du sucre... et tu en mangeras, du sucre... avec un assaisonnement vengeur qui va purger cette maison d’un rival détestable... Tiens, brigand; tiens, faussaire ; tiens, mange... mange... Oui, oui, frétille delà queue, va, lèche-moi les mains, détestable Machiavel... Tout à l’heure, nous allons voir une autre grimace... Attends, attends ! (Il ouvre son papier, verse le poison sur le sucre; il le tend à Aristote ; puis il hésite , puis il pousse un cri et jette le poison.') Ab! pauvre petite bête... comme il me contemple avec amour ! Quelle confiance !... quelle naïveté... Prends garde!... Chère Clémence, lui empoisonner son king-Charles !.. . Ah! je suis un bien grand insensé. Est-il possible que les petitesses de l’amour fassent descendre un homme bien élevé à ce degré d’extravagance? Horace, tu te prépares des chagrins cruels!... Aujourd’hui, c’est un king-Charles qui t’offense ; demain, ce sera une perruche, après-demain une levrette... Tu seras jaloux du satin qui frôlera les épaules de ta femme, jaloux de l’air qui touchera ses lèvres enlr’ouvertes...

Horace, Horace, calme-toi , redeviens un homme ! par pitié, redeviens un homme.,. — Pauvre petit chien, il n’y a cependant pas mauvaise intention de sa part!... Étais-je fou! étais-je cruel! Comme il est aimable et caressant! comme il est... (Jl le prend dans ses bras.')

Page 1