‹ Théâtre des salonsChapitre 39 sur 76 · CLÉMENCE, HORACE · texte numérisé non relu

CLÉMENCE, HORACE

clémence. Elle entre à reculons sans voir Horace ; elle tient dans ses bras Aristote.

Mon cher petit camarade de solitude, quel est le plaisant personnage qui a pu t’infliger ainsi le nom d’un rhéteur froid et insipide? Dans un beau jour d’humeur morose, j’ai voulu donner un coup de ciseau dans ton extrait de baptême; puis j’y ai renoncé; il m’a paru piquant et bizarre de laisser à un délicieux animal pétri de grâces le nom du bonhomme Aristote. — Aristote!... Mon king-Charles se nomme Aristote! — T'appeler Aristote, mon bijou, ça me fait le même effet que si je donnais à mon cher futur époux le comte Horace de Mareuil le nom de son barbier ou de son tailleur. L’affection que j’ai pour toi est tendre; tu obéis à tous mes caprices ; quand je suis heureuse , tu deviens fou de joie ; quand je pleure sans sujet , tu me regardes avec une gravité profonde qui semble interroger mes ennuis. Toi, tu vaux mieux que les femmes envieuses, que les hommes égoïstes et jaloux; lu vaux mieux que les ingrats, tu vaux mieux que les perfides ; loin de mordre la main qui te caresse, tu lèches la main qui te châtie: aussi je t’aime... et je... Ab!

Horace, à part.

Et cependant je lui ai fait lire Aristote!...

CLÉMENCE

Vous ici !

HORACE

Sans doute, je n’en ai pas le droit... mais!... j’ai pour moi le fait accompli. J’étais au salon, prêt a subir trois heures de whist avec les lunettes bleues de votre tante et les croix de votre parrain le général . Ils voulaient me faire prendre place... Je pris la fuite ; j’aurais pu aller faire un plongeon sous le pont des Arts... Je préférai me jeter dans les bras... de votre petit salon. Le procédé est despotique, j’en conviens... Mais, quand un mariage est si proche..., quand... (A part.') Décidément, il ressemble au neveu de la duchesse !

CLÉMENCE

Avez-vous un morceau de sucre sur vous?

HORACE

Vous dites?

CLÉMENCE

Je dis : Avez-vous un morceau de sucre sur vous?... de canne ou de betterave... candi même, si vous y tenez... candi!

HORACE

Un morceau de sucre ?...

CLÉMENCE

Oui.

horace j furieux.

Oh ! c’en est trop... décidément, c’en est trop. Un morceau de sucre!... voila que vous me prenez pour le rejeton ingénu d’un marchand de denrées coloniales... Non! non!... Je ne suis plus le comte Horace, votre ami, votre fiancé... Je suis un sous-lieutenant en retrait d’emploi; je passe mes jours et mes nuits à quelque estaminet de la rue de la Huchette... Et j’introduis adroitement dans ma poche, entre ma chique et ma pipe, le morceau de sucre économisé sur mon gloria !

CLÉMENCE

Qu’est-ce qu’il y a?... je pense que vous perdez la tête.

HORACE

Où sommes-nous?..; et de qui s’agit-il ici, Dieu du bon goût et du savoir-vivre ? Un gentilhomme, un bon chrétien, s’entendre demander s’il a sur lui un morceau de sucre!...

CLÉMENCE

Horace, je n’ai pas voulu vous fâcher. Vous me parlez avec une amertume et une irritation qui m’étonnent et m’affligent. Vous me révélez pour la première fois des élans d’une animation presque folle..: et j’en tremble pour l’avenir. ( Elle s'assied et continue de caresser Aris totef) Voyons, Horace , venez me baiser la main et faire vos civilités à notre seigneur Aristote.

HORACE

Moi ! oh non ! — Pour vous baiser la main, Clémence, je passerai, si bon vous semble, k travers les feux croisés de deux vaisseaux de haut bord; mais je ne ferai mes civilités à votre seigneur Aristote.

clémence, très vivement.

Tiens... pourquoi cela?

LE COMTE

Parce que... parce que... je... je ne lui ai pas été présenté.

clémence, elle dépose gravement Aristote sur un fauteuil.

Oh !... c’est une raison, ça! Les convenances avant tout. Comte Horace de Mareuil, j’ai l’honneur de vous présenter Aristote, mon king-Charles. Seigneur Aris-

tote , j’ai l’honneur de vous présenter le comte Horace de Mareuil, mon futur époux.

horace , à part.

Rien n’y manque... la mystification ira jusqu’au bout. ( Haut .) Soyez persuadé , mon gentilhomme, 'que l’honneur de vous connaître m’est tout a fait précieux. Seigneur commandeur, ne me ferez-vous point la grâce

d’accepter a déjeuner chez moi?... Quand il vous plaira venir au bois , j’ai dans mes écuries des arabes du plus parfait modèle... des équipages du meilleur goût... J’ai ma loge a l’Opéra , aux Italiens, à la Comédie-Française !...

CLÉMENCE

Ah ! Monsieur le comte, je crois que vous persiflez Aristote.

HORACE

Aristote !... Aussi pourquoi avez-vous un chien qui se nomme Aristote?... On n’appelle pas un chien Aristote!...

CLÉMENCE

C’est le nom d’un grand philosophe.

HORACE

Aristote!... allons donc!... J’en demande un pardon

bien sec a la tradition ; mais Aristote n’était pas un philosophe... C’était... c’était le vérificateur des poids et mesures de l’intelligence athénienne ; un fabricant de maillots et de faux mollets à l’usage d’un Apollon septuagénaire... Aristote!... J’ai, quant a moi, le plus souverain mépris pour son esthétique rhumatismale et sa poésie... osanore !

CLÉMENCE

Quel galimatias me faites-vous!... Écoutez, Horace, je ne vous prends pas en traître ; mais, je vous le déclare, si vous ne vous résolvez à devenir l’esclave de mon Aristote, cessez de prétendre à mon cœur. Depuis quelques jours , je vois avec peine que vous faites méchant visage au plus candide, au plus ingénu, de tous les êtres. Quand j’approche son front soyeux de mes lèvres, vos yeux pétillent de colère... Pour le présent, je trouve votre procédé presque ridicule ; pour l’avenir, je le trouve d’un mauvais présage. Entre gens bien nés qui s’aiment comme nous faisons, qui essayent de réaliser dans leur amour les plus romanesques rêveries, le moindre incident a de l’importance... Ce qui paraît puéril aux petites gens occupés de leurs affaires est pour nous autres d’une gravité souveraine. Je vous ai aimé, je vous aime ; je consens à entrer avec vous dans ce grand chemin de l’idéal que votre imagination sème de fleurs; mais je ne veux pas y entrer avec une petite humiliation pour mes caprices et un grave soupçon de votre caractère. Mes caprices,

je veux que vous les aimiez; je veux que l’élévation de votre esprit les domine, et que l’indulgence de votre cœur me contraigne seule de les oublier.

HORACE

Mais vous ne sentez donc rien de mes transports!... et vous ne voyez donc pas que votre méphistophélique Aristote ressemble, mais à s’y méprendre...

CLÉMENCE

A qui?

HORACE

Eh ! mais, au neveu de la duchesse !... Chère et adorable Clémence, écoutez-moi , et ne taxez pas de folie ce que j’appelle, moi, une répulsion toute naturelle.

Presque promise au neveu de la vieille duchesse de Rouvray, vous contraignîtes vos parents à une rupture délicate. L’amour que je vous avais inspiré semblait vous rendre tout possible. Vous vous montriez fière, animée d’une décision intrépide. Tout fut aplani; nous fûmes engagés l’un à l’autre. Nous nous marions dans huit jours...

Mais , à l’époque où elle vous faisait la cour pour son neveu, la duchesse... qui demeure au Marais, place Royale, non loin du Jardin-des-Plantes; la duchesse... qui vit au sein d’une ménagerie, d’un phalanstère de levrettes, deking-Charles et de perroquets; la duchesse,

dis-je , vous fit présent d’un petit chien, emblème doux et mythologique d’une fidélité inaltérable. Or, chère Clémence, il est un axiome de droit qui assure que le principal emporte l’accessoire. Le neveu de la duchesse était le principal , Aristote n’était que l’accessoire ; donc, a l’heure où vous disiez a la duchesse : Reprenez votre neveu! il fallait lui dire en même temps: Reprenez votre king-Charles ! C’est logique. Ne vous fâchez pas, et faites-moi la grâce de me comprendre. Ce n?est pas ma faute, à moi, si vous m’avez inspiré un amour dont Pexcès touche a la démence. Ce n’est pas ma faute si je trouve une ressemblance étonnante entre votre petit chien et le neveu de la duchesse; ce n’est pas ma faute si chaque baiser que vous imprimez sur la face naïve de votre Aristote me porte au cœur comme un outrage! Bonne Clémence, je vous en supplie a mains jointes, rendez Aristote aux délices de la place Royale ; faites-le reporter chez la duchesse... Déjà, vingt fois, vous m’avez refusé cette grâce ; mais ce soir je vous en supplie à deux genoux : car, enfin, votre Aristote est mon cauchemar; et dans un amour... si platonique, je ne vois pas pourquoi vous vous entêtez à ramener sans cesse... Aristote.

Clémence, écoutez un peu, s’il vous plaît, et jugez enfin si je vous aime. Moi, j’ai vingt chevaux arabes, anglais ou normands, dans mes écuries; j’ai quelque chose comme deux cents limiers dans mes sept ou huit... chaumières. J’ai des volières d’un prix inestimable... Dites un mot, je dépeuple mes écuries, je vends tout,

et je vais me promener a Longchamp sur un cheval de cinquante écus ; je troque mes aboyantes meutes contre le barbet du premier aveugle; je fais mettre a la crapaudine mes tourterelles d’Australie... Mais, par pitié... cessez de m’infliger Aristote !

CLÉMENCE

Je vous réponds par un seul mot : Jamais ! — Demandez-moi d’aller au bal de l’ambassade russe avec une robe de quinze francs , je le ferai , si bon vous semble ; commandez-moi de sacrifier pour vous mes plaisirs, ma vanité, je le veux bien... Mais jamais je ne supporterai de vous le plus violent, le plus fou, le plus désordonné , de tous les caprices. Votre prétention est injuste, déraisonnable , insensée , inconvenante , et je ne veux pas y céder.

horace, effrayé.

La la... méchante, ne vous emportez pas. 11 en sera ce que vous voudrez... Vous avez raison, j’ai des accès de folie... Je me repens, et je vous demande pardon. Gardez Aristote ; il est charmant ce petit animal... Donnez... donnez... que je le baise aussi , moi, sur ses oreilles velues. Viens, mon petit; viens, cher habitué du Portique... Viens me dire ce que tu sais de la cause et de la substance... Viens me parler politique: tu en sais aussi long que beaucoup d’autres, va!... Il est gentil, cet amour de king-Charles , il est tout a fait gentil.

CLÉMENCE

Voila de l’entente cordiale , ou je ne m’y connais plus. Puisque tout est si bien d’accord... voyons, grand enfant, ce que je puis faire pour vous. Il est huit heures, je vais donner un coup d’œil au salon, je vais parler à ma tante, organiser sa partie , et revenir bavarder jusqu’à dix heures... Restez avec Aristote... je vais revenir, je le renverrai.

HORACE

Vous le renverrez ?. . .

Oui ; mais nous n’en serons pas plus seuls : car, si je renvoie Aristote, nous n’en resterons pas moins en tiers.

HORACE

Avec?...

CLÉMENCE

Avec Platon.

HORACE

Méchante ! Encore huit jours de platonique !

CLÉMENCE

Je reviens , je reviens.

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