‹ Théâtre des salonsChapitre 46 sur 76 · LE DUC, YVONNE · texte numérisé non relu

LE DUC, YVONNE

LE DUC

Et maintenant, chère belle, que notre contrat est signé , je voudrais avoir avec vous un moment d’entretien.

YVONNE

Je suis à vos ordres, Monsieur le duc.

LE DUC

Point du tout, ma jolie petite duchesse , c’est moi qui suis a vos pieds... Le tuteur était votre maître, le mari . n’est que votre esclave... La cérémonie religieuse , elle ne pourra point avoir lieu avant huit jours , car je veux que toute la cour y assiste, et la cour est en deuil d’un prince d’Allemagne, mort assez mal a propos... Cela vous donnera le temps nécessaire pour essayer vos toilettes... Je veux que vous soyezlaplus brillante, comme vous êtes la plus belle... Il faudra que je vous mette aussi au courant de certains usages qu’on n’apprend point au couvent, et qu’il faut savoir a la cour. — Mais jusqu’ici, ma chère enfant, je n’ai pu vous parler qu'en présence de mademoiselle Nicolette Bergerat, excellente personne, sans doute, et dont j’apprécie tout le mérite, mais dont la surdité exige des efforts un peu fatigants pour ma poitrine de soixante ans.

YVONNE

C’est que... Monsieur le duc, elle ne m’a jamais quittée.

LE DUC

Il y a commencement à tout.

Je crains toujours de lui faire de la peine, a cette pauvre Bergerat...

LE DUC

Vous l’aimez donc bien?

YVONNE

Orpheline quelques mois après ma naissance, je n’ai eu qu’elle à aimer.

LE DUC

Et moi, votre tuteur !

YVONNE

Oh ! vous, Monsieur le duc, je ne vous voyais guère que deux fois par an.

LE DUC

C’est vrai... Et maintenant... m’aimez-vous?... soyez franche.

YVONNE

Je n’ai jamais menti.

LE DUC

Eh bien? •

YVONNE

Je ne vous aime pas encore ; mais cela vaut mieux , il paraît, que quand on s’aime beaucoup. Beaucoup, cela passe ; tandis que, lorsqu’on ne s’aime pas du tout...

Cela reste.

LE DUC

YVONNE

Non, Monsieur le duc... cela vient.

le duc, lui baisant la main.

Charmante... Mais, encore une fois, votre gouvernante... je ne Fai point épousée , ma chère enfant.

YVONNE

Oh ! Monsieur le duc, elle n’est point gênante, cette pauvre Bergerat... Elle est toujours avec moi, mais c’est comme si elle n’y était pas.

LE DUC

Comment donc?

YVONNE

A peine assise, elle s’endort. Voyez plutôt. Si on ne la dérange pas, elle est capable de dormir la toute la journée. J’aurais pourtant bien voulu lui montrer mes cadeaux de noces; mais elle s’est endormie pendant la lecture du contrat.

LE DUC

Ah ! ne l’éveillez pas. Elle a un air de béatitude qui fait plaisir a voir.

YVONNE

N'est-ce pas, qu’elle est drôle ainsi? Au couvent, nous lui avons fait bien des tours pendant qu’elle dormait... Une fois... c’était bien méchant, mais si drôle !... nous lui avons fait une paire de moustaches... Ma bonne, qui ne se regarde jamais, l’a gardée toute la journée... Nous avons bien ri, mes bonnes amies et moi... Mais voilà que madame la supérieure demande ma bonne chez elle... Elle arrive et fait une grande révérence... et puis les moustaches... La supérieure était bien fâchée , mais elle avait envie de rire aussi...

LE DUC

Vous vous amusiez au couvent?

, YVONNE

Pas aux classes, mais à la récréation nous jouions aux barres... Je courais joliment... aussi l’on disait que j’étais un petit diable, mais cela n’est pas vrai, n’est-ce pas?

LE DUC

Eh ! je n’en sais encore rien; mais, en tout cas, un joli petit diable.

YVONNE

Oh! jolie... je sais bien que je ne le suis pas, personne ne me l’a jamais dit.

Et votre miroir, donc ?

YVONNE

Mon miroir est un menteur, et je n’y crois plus depuis un certain jour.

LE DUC

Racontez-moi cela...

YVONNE

Ma bonne Nicolette me dit que vous amèneriez au parloir le chevalier de Meilleraye, votre neveu... que, sans doute , on nous marierait ensemble ; et c’était tout naturel, votre neveu et votre pupille , cela allait tout seul. Alors, je m’habille de mon mieux; vous venez au parloir avec lui. Pendant ce temps, le cœur me battait... Enfin, le chevalier s’en va avec vous. On ne m’en a jamais reparlé depuis; mais j’ai bien compris; il m’avait trouvée laide... Ainsi , vous voyez bien qu’il ne faut pas se fier au miroir.

LE DUC

Et cela vous a fait du chagrin ?

YVONNE

J’ai pleuré au moins une grande demi-heure ; mais

Emmeline, ma bonne amie du couvent, m’a dit que si je pleurais comme cela , cela me rendrait les yeux rouges, cela m’enlaidirait décidément, et que cela donnerait raison au chevalier. Elle dit qu’il a eu tort, et que certainement ce jeune homme-la n’a pas la vue bonne... Mais comme Emmeline m’aime beaucoup , je crois bien qu’elle me voit en beau.

LE DUC

Elle vous voit comme vous êtes.

YVONNE

Et votre neveu?...

LE DUC

Mon neveu est un fou !... Mais vous-meme, comment l’avez-vous trouvé ?

YVONNE

Mais, je l’ai trouvé très bien , tout à fait aimable , et c’est même a cause de lui, mon cher tuteur, que je vous ai épousé.

LE DUC

Hein !

YVONNE

C’est encore une idée que m’adonnée Emmeline. Si tu aimes tant le chevalier, m’a-t-elle dit, tu n’as qu’a épou-

ser son grand-oncle, lu seras sa grand’tante , et du le verras tant que tu voudras. — Elle a beaucoup d’esprit, Emmeline !

Ainsi donc, vous ne regretterez rien ?

YVONNE

Moi, point du tout !... Vous avez l’air si bon, qu’avec vous, je causerai comme avec Emmeline... Nous irons a la cour... Je serai présentée au roi... Je lui ferai la révérence... Comme ça... J’aurai de beaux diamants. On me trouvera gentille... Le chevalier y sera, et quand il reconnaîtra cette petite fille qu’il a trouvée si laide , et que je lui dirai d’un air de protection : Bonjour, neveu... il sera bien fâché, et moi bien contente.

LE DUC

Eh bien , c’est un plaisir que vous allez vous donner bientôt, car je lui ai écrit... Il va venir...

YVONNE

Comment! il va venir, et moi qui ai encore ma robe de couvent... qui suis encore en petite fille... Il me trouvera laide une seconde fois, et il ne reviendra plus

sur son opinion...

LE DUC

J’ai prévu tout cela. Vous trouverez dans votre appartement les plus charmantes parures de chez la Duchat. De plus , une femme de chambre de Paris , qui , en un clin d’œil, fera de la petite pensionnaire la plus charmante duchesse...

YVONNE

Oh! comme vous avez de bonnes idées !

Que voulez-vous? a mon âge, on n’a plus que ça.

YVONNE

Voulez-vous bien ne pas parler de votre âge, Monsieur le duc , il ne faut pas le dire.

LÉ DUC

Oui , vous voulez que je fasse comme ces enfants qui croient qu’on ne les voit pas parce qu’ils ferment les yeux... Non , ma chère Yvonne ; je sais fort bien , et je n’oublie pas que vous avez quinze ans et que j’en ai soixante.

YVONNE

Eh bien, pas du tout, Monsieur le duc; entre mari et femme on partage tout : nous avons soixante-quinze

ans a nous deux , voila ce qu’il faudrait mettre dans votre tête.

le duc , regardant par la fenêtre.

Mais, si je ne me trompe, voici la voiture du chevalier qui entre dans la cour. Il ne va pas tarder a monter ici. Un instant, ma chère enfant, pour des motifs fort graves, et que je vous expliquerai plus tard , je désire que le chevalier vous croie ma femme depuis quelques mois... Me promettez-vous de ne pas me démentir ?

YVONNE

Je vous le jure.

Et maintenant, allez vous habiller, ma toute belle : vous trouverez sur votre toilette un écrin... je désire qu’il soit de votre goût.

YVONNE

Ah ! vous êtes le plus charmant de tous les maris.

Elle sort.

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