LE DUC, LE CHEVALIER
LE CHEVALIER
Eh! bonjour, mon cher oncle! Que vous arrive-t-il, et troù vient ce billet pressant? Les chemins sont effondrés... Le vent fait grincer les girouettes... Il fait humide et froid... Enfin, le mois de décembre n’a jamais fait aussi laide grimace. Cependant vous quittez Versailles! vous vous installez ici, et, qui plus est, vous m’y faites venir. Vous n’avez pourtant pas la plus légère atteinte de goutte, la moindre apoplexie... Tout ceci doit cacher un mystère... C’est pourquoi je suis aceouru... J’adore les mystères.
IL se jette sur un fauteuil.
Eh bien , chevalier, tu as du malheur, car c’est pour en faire cesser un que je t’ai fait venir; et je ne te laisserai point attendre... Je suis marié, mon cher, et je veux te présenter à ta grand’tante: voilà tout le mystère.
LE CHEVALIER
Bah ! quelle plaisanterie !
LE DUC
Je ne savais pas que tu trouvasses le mariage si plai sant !
LE CHEVALIER
Oh! mon cher oncle , vous avez encore mon refus sur le cœur... Vous me parlez d’une créature charmante, je vous sais homme de goût , je vous crois sur parole , je vous suis au couvent des Ursulines, et qu’est-ce que j’y trouve? une espèce d’Agnès ! qui ne sait dire que deux paroles : oui et non , et qui encore ne sait pas les placer à propos; une provinciale coiffée avec des coquillages de porcelaine de Saxe , une mode d’il y a cinquante ans!
LE DUC
Eh ! palsambleu! si la mode était vieille, la femme était jeune... Cela ne ressemble pas, il est vrai, à la comtesse de Soissons : elle ne se coiffe pas en porcelaine de Saxe, mais a la dernière mode... à la débâcle .
LE CHEVALIER
Vous exagérez, mon oncle... La comtesse est encore fort bien... J’aime les beaux couchers de soleil.
Oui... mais pour elle, il y a longtemps que le soleil de la beauté est couché...
LE CHEVALIER
Allons, vous lui en voulez, a cette chère femme, et cependant elle vous a beaucoup aimé.
LE DUC
C’est, je crois, la seule raison de ton amour pour elle... Tu t’es toujours amusé a aller sur mes brisées... Ça le distrait.
LE CHEVALIER
Cela vous fâcherait— il , mon cher oncle?
le duc , prenant une prise de tabac.
Moi, point du tout... J’ai moissonné... tu glanes, rien de mieux.
LE CHEVALIER , piqué.
Dans tous les cas, si le soleil de beauté de la comtesse est couché, celui de notre petite baronne n’est pas encore levé... Une tournure gauche, de petites mains rouges, un air étonné... J’aynerais autant épouser une poupée de cire ; au moins , je la mettrais près du feu.
LE DUC
Il t’a plu de refuser une des plus riches héritières de France... un des plus beaux noms de la noblesse bretonne ; et cela, quand tu es plus d’à moitié ruiné...
LE CHEVALIER
Et vo.tre héritage, mon oncle.
LE DUC
Eh bien, c’est ce qui te trompe... tu ne l’auras pas.
LE CHEVALIER
Je le sais bien, pardieu !... Vous êtes de taille a enterrer dix neveux comme moi... Je n’hériterai point, mais mes créanciers croient que j’hérite , et cela me suffit.
LE DUC
Va toujours... Je t’attends au premier rhumatisme ! Comment fuiras-tu tes créanciers quand la goutte te retiendra sur ton fauteuil ?
LE CHEVALIER
Je ne les fuirai pas!... ils me tiendront compagnie , ils ne passeront pas un jour sans me voir, sans s’inquiéter de ma santé...; et, si je viens a mourir, quel désespoir... profond... Je serai sûr d’être regretté sincèrement.
LE DUC
Mais si tu aimes tant la vie de célibataire , moi j’en suis las !... Je suis marié , te dis-je !
LE CHEVALIER
Parole d’honneur? .
LE DUC
Qu’y a-t-il donc la qui t’étonne?
LE CHEVALIER
C’est que vous m’avez dit si souvent : «Je vais me marier ! )> que je ne vous crois pas alors que vous dites : « Je suis marié. »
LE DUC
Si j’ai tant hésité... c’est à cause de toi... Tu as trop de confiance en mes goûts , tu aimes trop ce qui me plaît!... et je ne me souciais pas que ta tante te plût trop.
LE CHEVALIER
Ah bah! et quel moyen avez-vous trouvé ?
LE DUC
Quoi qu’il en soit, je te défie de lui plaire et de me l’enlever. Et pour te prouver la confiance de mon bonheur, je vais la chercher moi-même, et je te l’amène.
Il sort.