LES MÊMES, JULIEN DE PERSAC
LE DOMESTIQUE
LE DOMESTIQUE
M. le vicomte Julien de Persac.
le comte, à part.
Ah! mais, il est très bien ce garçon-la; un nom de vieille roche, et des meilleurs. Bonne tête, douce et intelligente... Beau cavalier. Allons, du courage, faisons contre mauvaise fortune bon cœur... et laissons venir la tempête.
le vicomte, bas à la baronne .
lndiquez-moi une heure où vous serez seule : j’ai à vous parler très sérieusement.
la baronne.
Mon cher vicomte, M. le comte Raymond de Fleury,
à qui j’ai i’honneur de vous présenter, est pour moi un ami tellement sûr, tellement dévoué , si digne d’une affection vive et respectueuse, que je ne saurais avoir de secrets pour lui. Il a droit d’entendre tout ce qu’un homme bien élevé peut avoir a me dire.
LE VICOMTE
Vous le voyez, Monsieur le comte, je suis poussé jusque dans mon dernier retranchement ; et, après des paroles si honorables pour celui qui en est l’objet, je ne saurais même ajourner la communication intime que j’ai résolu de faire a madame. Permettez-moi, Monsieur le comte, de vous serrer la main, et d’engager de la sorte à mon profit quelque chose de votre bienveillance.
LE COMTE
Monsieur!... croyez... (il part.) Bon, me voilà en tiers dans une entrevue matrimoniale... Othello devient le notaire de Desdémone ! (Haut.) Monsieur, je suis heureux de vous connaître; vous avez un air qui prévient en votre faveur, et, rien qu’à vous voir, on se sent attiré vers vous.
LE VICOMTE
Vous me comblez , Monsieur le comte. Autorisé comme je le suis, j’ose donc avouer que j’arrive chez madame avec des façons un peu solennelles, auxquelles
jo n’ai plus même la ressource de donner une tournure mystérieuse et diplomatique. Je sais, Madame, que vous ne répugnez pas absolument à contracter un nouveau mariage ; aussi je viens hardiment, presque à l’étourdie, et sans autre intermédiaire que l’affectueuse estime que vous avez bien voulu me témoigner, je viens, dis-je, vous demander votre main, pour... pour monsieur le vicomte Julien de Saint-Larry, le plus cher, le plus dévoué de ceux qui m’aiment, un jeune homme de laplus haute distinction et que je chéris d’une tendresse toute fraternelle.
LA BARONNE , à part.
Je tombe des nues.
le comte, de même.
Tiens! tiens ! ceci est nouveau.
LA BARONNE
Mais, Monsieur le vicomte, j’ai peine à comprendre...
LE VICOMTE
Pardon , Madame , je vais m’expliquer. J’ai eu l’honneur de vous rencontrer aux eaux d’Ems. Qui vous verrait sans être ébloui, madame, qui vous verrait sans vous suivre d’un œil surpris et charmé, qui vous ver-
rait sans livrer son âme émue aux transports d’une tendre rêverie, celui-là ne serait pas un homme. Revenu à Paris, et déjà tout confiant à l’ivresse d’une loyale espérance, j’ai rencontré mon ami, j’ai presque dit mon frère, le vicomte de Saint-Larry. Julien vous avait vue à Venise, Madame, et il vous avait aimée. Le premier il me fit la confidence de son amour; le premier il me dit: J’épouserai la baronne Héloïse de Villeneuve, ou j’irai me faire tuer en Afrique. Madame, bien que Julien et moi nous soyons nés le même jour de deux mères qui s’aimaient d’une amitié qu’elles nous ont si bien inspirée , Julien dit que je suis son aîné, parce qu’il est blond, que je suis brun, et que son caractère est plus réservé. Il dit que, dans le royaume de notre amitié, c’est moi qui gouverne. Il va donc sans dire que c’est lui qui règne; aussi, Madame, je viens vous prier de lui donner une couronne dont il est plus digne que moi.
le comte , à part.
Ah! mais, il m’intéresse, moi, ce jeune homme... Il m’intéresse beaucoup.
LA BARONNE
Monsieur le vicomte, je ne saurais vous exprimer combien votre procédé me touche. M. de Fleury peut vous dire, je l’y autorise, ce que je lui révélais tout à l’heure. Je lui disais : Je connais deux jeunes gens
d’un égal mérite, d’un rang égal dans le monde. J’accepterais volontiers l’un d’eux pour époux; mais j’ai de la peine à me décider. Le comte, qui aime à railler, voulait que je confiasse au hasard le soin de tout mon bonheur; j’aime mieux ne le devoir qu’au généreux élan d’une loyale amitié. Monsieur de Persac, vous êtes un homme charmant. Si j’avais deux cœurs, je voudrais vous en donner un tout entier; je vous réserve toutefois une petite place dans celui qui désormais appartient a M. le vicomte de Saint-Larry.
le comte , à part .
Oh!... mes pauvres espérances, les voilà qui s’en vont en fumée... Allons, ne soyons pas égoïste ; et dans un pareil mariage, où l’on n’a pas le bonheur d’être partie, on peut accepter d’être témoin. Elle sera heureuse; et c’est encore mon vœu le plus ardent.