LA BARONNE, LE COMTE
le comte, s'asseyant après un salut .
Ouf!
LA BARONNE
Ouf! voila une éloquence de nouvelle fabrique. On
entre chez une femme du monde, une amie ; on la salue avec humeur, on la regarde avec colère ; on se laisse choir dans un fauteuil; et pour premier compliment on s'écrie : Ouf! — C’est sans doute en haine du régime parlementaire.
LE COMTE
De quoi vous plaignez-vous?... Je ne me révolte pas : je fais une manifestation.
LA BARONNE
Eh bien ! voyons. Je suis en humeur débonnaire ; je vous admets à la barre, et... vous avez la parole.
LE COMTE
Que voulez-vous que j'en fasse?... Je ne la prendrais que pourme plaindre et vous accuser. Êtes-vous cruelle ! et est-il possible qu’une âme si pure , un esprit si droit, un si merveilleux sens de toutes choses, vous laisse de la sorte livrée a la passagère ivresse des plus décevantes chimères ! Jamais intelligence plus que la vôtre ne fut au-dessus des petites hypocrisies et des petites improbités du vulgaire ; et cependant jamais imagination ne fut plus dominée par ces hypocrisies et ces improbités de la nature qu’on nomme la futile jeunesse et la futile beauté. Ace point que, si un bon hasard n’y met ordre,
vous allez épouser quelque godelureau sorti tout armé de la boutique de son tailleur, quelque Lovelace plus jeune que vous qui vous préférera demain ses chevaux anglais, et dans dix ans ses maîtresses. Vous n’y pensez pas, chère Héloïse, et, pour le rapide enthousiasme de quelques chétives journées d’été , vous allez sacrifier impitoyablement les jours dorés d’un bel automne. Ne vous en déplaise, avant trois ans vous aurez atteint l’extrême frontière de la trentaine, ce bel âge si abondant, si plein de véritables délices, quand il n’emporte pas avec lui tout un pâle cortège de terreurs prématurées. Une vieille femme de trente ans, et un jeune mari de quarante-six, c’est le paradis sur la terre , c’est l’idéal du gouvernement: caria, du moins, l’heureux monarque règne sans orage; il fait le bonheur de son peuple, il en est passionnément adoré , et jamais à ses regards soupçonneux n’apparaît le spectre des révolutions. Femmes du monde , vous voulez régner, c’est justice; faites-le du moins avec les véritables conditions du règne, un empire absolu sur l’objet de votre domination , un pouvoir sans limites, mais non pas un pouvoir subi... un
pouvoir aimé, vénéré, adoré. — Or ça, vous avez résolu de vous remarier, c’est clair... Si vous prenez un mari plus jeune que vous, demain vous aurez un esclave , dans deux ou trois ans un maître , et dans dix ans un bourreau. Si au contraire vous épousez très résolument un jeune vieillard, demain vous aurez un amant fou d’ivresse , dans deux ou trois ans le plus tendre de tous
les époux; dans dix ans le plus dévoué de tous les amis, qui, au déclin de vos belles années, coupera devant vous ronces et broussailles sur le chemin des hivers.
LA BARONNE
Ouf!
LE COMTE
Ah ! Madame... celui-là est décoché avec préméditation , et sans circonstances atténuantes.
LA BARONNE
Eh bien! condamnez-moi tout de suite!...
LE COMTE
Pas du moins sans vous avoir entendue.
LA BARONNE
En effet, il n’v a rien de plus charmant, rien de plus victorieux, que vos brillantes théories ! Un jeune mari de quarante-six fois douze lunes... Oh! oh! Et une vieille épouse de vingt-six ans... Mais voilà qui va le mieux du monde... C’est là, dites-vous, le paradis sur la terre... Cher comte, je crois que vous seriez mieux dans le vrai en disant que c’est... le... le chemin
du paradis, ou comme qui dirait le... purgatoire. Allons, je n’ai pas voulu vous fâcher; mais, si je ne vais pas plus loin , c’est que vous avez déjà compris, je suppose, tout ce que ma réserve doit imposer à la vôtre.
LE COMTE
Madame !...
LA BARONNE
' Ah ! si vous prenez vos grands airs , je vais me fâcher tout à fait... car je ne veux pas que vous m’intimidiez. J’ai une confidence à vous faire , un service à vous demander. Au lieu de me dire cent folies, veuillez comprendre que vous pourriez être mon père , que je serais heureuse d’être votre sœur, et que, s’il ne tenait qu’à moi, nous serions les meilleurs amis du monde.
le comte, froidement.
C’est beaucoup d’honneur que vous me faites.
LA BARONNE
Ah ! Je vous dirai donc en termes exprès que je suis bien résolue, selon le conseil que vous m’en avez plus d’une fois donné, à m’engager une seconde fois...
LE COMTE
Dans les liens du mariage?...
LA BARONNE
Parfaitement... si vous voulez bien le permettre.
LE COMTE
Je permets, Madame, je permets.
LA BARONNE
Et me faire l’honneur d’être mon conseil, mon guide, mon second père , et au besoin mon témoin.
LE COMTE
Je suis entièrement, Madame, et absolument à vos ordres.
LA BARONNE
C’est bien ainsi que je l’entends. Cher comte, j’ai connu dans le monde deux jeunes gens...
LE COMTE
Deux jeunes gens !...
LA BARONNE
Oh! calmez-vous : je n’ai pas songé une minute à les épouser tous les deux. Je les trouve très bien l’un et l’au-
— li¬
tre ; tous deux m’adorent; tous deux sont gens d’esprit, de bon goût, de bonne famille ; tous deux me plaisent au même titre...
LE COMTE
C’est-à-dire que vous n’aimez ni l’un ni l’autre.
LA BARONNE
Ah!... vous voulez me fâcher.
LE COMTE
Point, le voudrais vous éclairer.
LA BARONNE
Assez. Ma résolution est prise.
LE COMTE
Eh bien ! dites un mot, nommez-moi vos amoureux , et jouons-les à pile ou face ou en cinq points d’écarlé.
LA BARONNE
Ah! je vous demande un conseil, un conseil... paternel , et non un inutile persiflage.
LE COMTE
Je ne persifle pas, Madame, je m’incline. Si vous
faites, en ce moment, fausse route, je vous sais assex femme de cœur pour le reconnaître et au besoin vous en punir. Quant a moi, je me voudrais mal de mort si je cherchais à influencer vos décisions... Mon rôle n’est pas de vous contraindre... mais bien de vous observer.