LA COMTESSE , MADAME DE NITRY
le domestique , annonçant.
Madame de Nitry !
LA COMTESSE
Veuillez vous asseoir, Madame. Vous venez de la part de l’abbé Durochet, et je tiens a faire pour vous tout ce qu’il me demande. Contez-moi vos chagrins; il les dit cruels. Toute mon influence auprès de mon oncle le président vous est acquise par la recommandation du bon abbé ; mais j’ai besoin de quelques détails sur votre procès pour les transmettre à mon oncle et l’intéresser à votre cause.
MADAME I)E NITRY.
Madame la comtesse, c’est l’histoire de bien des femmes. Un mariage d’amour avec un homme charmant, deux ans de bonheur, un fils beau comme son père, ma vie consacrée a ces deux êtres... Mais, hélas ! mon mari fut rappelé en Algérie , à la tête de son régiment ; la santé de ma mère me retenait en France. Au bout d’un an , je pus rejoindre mon mari ; mais l’absence, la perte de ses habitudes de famille, trop de liberté, l’avaient bien changé. 11 avait retrouvé à Alger d’anciennes relations , son cœur ne m’appartenait plus : je le gênai , mes pleurs lui déplurent. Un jour, exaspéré par mes reproches, il me maltraita. Mon frère, capitaine dans les zouaves, se trouvait à Alger ; il vint m’arracher à celte vie d’humiliations et me força à demander ma séparation.
LA COMTESSE
Pauvre femme! comment, si jeune, si jolie!...
MADAME DE NITRY.
J’y consentis, espérant par cette menace rappeler mon mari a ses devoirs, sinon envers moi , du moins envers son enfant; mais, de plus en plus entraîné par ses malheureuses affections, il accepta; et je viens ici, brisée, désolée , demander aux tribunaux de ne pas m’accorder ce que j’ai sollicité, ou au moins de retarder le juge-
ment : car, tout coupable qu’est M. de Nitry, c’est le père de mon enfant ! et plus tard, si on le renvoyait en France , en retrouvant sa maison , la vie intérieure facile et douce que la femme aimante sait donner autour d’elle, peut-être se repentirait-il... C’est un être faible : les hommes ont tous la faiblesse de l’habitude.
LA COMTESSE
C’est vrai 1 c’est ce qui fait notre force.
MADAME DE NITRY.
Et de même que je l’ai perdu en Algérie, parce qu’il y a rencontré d’anciennes chaînes, peut-être le retrouverai-je ici, où il reprendrait sa vie d’autrefois.
LA COMTESSE
Comment 1 vous consentiriez?...
MADAME DE NITRY.
Cette abnégation vous fait pitié. Oui, en effet, plaignez-moi, mais ne me croyez ni lâche ni vile. C’est au contraire par l’énergie de mon caractère , de ma raison , parle courage que me donne mon amour pour mon fils, que je suis arrivée à cette volonté ferme de ramener la paix et l’union entre son père et moi.
LA COMTESSE
Oh ! comme cet enfant vous bénira , vous aimera !
MADAME DE NITRY.
J espère que plus tard il me saura gré de ces sacrifices ; sa petite tendresse me paye déjà. Puis, Madame, les années amènent tant de modifications dans les caractères! Mon mari n’est qu’égaré ; un jour viendra où il appréciera ma modération et sera peut-être le meilleur des
hommes, comme il Ta été déjà pour moi pendant deux ans.
LA COMTESSE
Oui, je vous comprends et je vous admire.
MADAME DE NITRY.
Ah ! Madame , conseillez bien à toutes les femmes que vous aimez de ne jamais quitter leurs maris, s’ils sont jeunes surtout! Excusez-moi, je suis ennuyeuse comme tout ce qui est triste; mais imaginez-vous que vous venez de lire un roman mal écrit, dont vous jugez l’auteur avec indulgence.
la comtesse , rêveuse.
Oui.. . oui... Comment, vous croyez?... Pardon, pauvre charmante femme , comment ne pas vous aimer? Comptez sur moi , sur mon oncle. Cette séparation , il la fera remettre; mais, croyez-moi, de même que vous venez de me dire des choses qui peuvent m’être utiles, sans vous en douter, permeltez-moi de. vous donner un conseil...
Moi aussi, j’ai souffert, mais pour une cause différente. Un mari qui ne me quittait pas, j’avais deux ombres : nous en étions réduits à mourir d’ennui ou à nous détester. Je pris ce dernier parti. Mon mari prit l’autre. Je devins veuve... Mais c’est assez vous parler de moi : je vais m’occuper près d’amis puissants de faire revenir M. de Nitry en France, il y retrouvera un ange et le bonheur. Mais, croyez-moi, il faut qu’il ait peur de les perdre après les avoir retrouvés. Il a besoin d’une leçon ; vous serez encore heureuse; et à nous deux, car nous voilà deux à présent ( Elle lui tend la mam.), nous trouverons bien un moyen de rendre cet homme raisonnable.
MADAME DE NITRY.
Que vous êtes bonne ! merci... J’espère, et vous quitte à moitié consolée. ( Elle se lève.)
la comtesse , se levant.
Vous viendrez me voir ce soir, si je n’ai pu aller vous porter des nouvelles auparavant.
Madame de Nitry sort.