‹ Théâtre des salonsChapitre 56 sur 76 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

LA COMTESSE , une lettre à la main.

Encore une lettre de mon mari! Il veut absolument venir demeurer chez moi, malgré la promessse de n’en jamais parler. S’il lient toutes les autres comme celle-là, ce n’est pas rassurant.

Elle s'assied et écrit.

« Cher Léonce ,

« Non, non ! et tant que je vivrai, non ! Quand je se- « rai morte , vous pourrez venir vivre avec moi , si cela « vous convient. Pourquoi revenir sur une parole don- « née? Vous savez que je n’ai consenti a me remarier « qu’à cette condition de ne pas habiter la même maicc son que mon mari. Vivre ensemble amène vite la « satiété ; c’est l’abus du bonheur. Vous l’avez compris « ainsi et vous avez trouvé mon plan de vie charmant.» (. Parlant .) C’est vrai , il était dans l’admiration de cette idée originale, nouvelle. (Ecrivant.) « Nous nous voyons « presque toute la journée; je ne fais rien sans vous le « soumettre. Je me suis jusqu’à ce jour maintenue « comme le principal de votre vie, et vous voulez que « j’en devienne l’accessoire ! Non, merci... Vous avez « une femme qui est votre maîtresse et une maîtresse « qui est votre femme : c’est une économie de personnes « pour le moins. Le monde ne se doute de rien, puis- <c que la semaine dernière j’ai été demandée en mariage « par le comte de Vaudrev, ce qui doit vous faire grand « plaisir, car il est fort difficile, et cette demande con- « firme votre choix comme la coquetterie de certaines w femmes confirme le mien. »

Un Domestique apporte une lettre. La Comtesse lit.

Une lettre de mon bien cher ami l’abbé Durochet,

qui me prie de recevoir... ( Au Domestique.} Faites entrer cette dame au salon, priez-la d’attendre.

Le Domestique sort.

Allons! où en étais-je? Ah! c’est cela. « Cette petite « comédie que nous jouons , et qui donne tant de pi- « quant a nos relations, vous pèse. Pourquoi? » (Parlant.) Je le sais bien. Il n’a pas le droit de gronder mes gens, d’entrer chez îhoi comme chez lui, a toute heure, d’arborer la robe de chambre... Tiens ! je vais lui mettre cela. (Elle écrit.) « Cela vous déplaît de n’avoir encore « pu jouir du sans-gêne du coin du feu, les pantoufles, « la robe orientale... Vous vous croyez donc bien séduite sant dans ce costume de pacha manqué ? Hélas ! qu’on « y trouve de déceptions, ne fut-ce que les déceptions « morales ! L’esprit en déshabillé , c’est l’avant-coureur « du ronflement en famille. Réservons ces joies intimes « pour notre vieillesse. Si vous ne faisiez plus de frais « pour moi , vous en feriez peut-être pour d’autres. Moi « aussi, je l’avoue, plaire est un de mes bonheurs. Si je « ne le trouvais plus près de vous, je le chercherais cc peut-être ailleurs. Je ne me croirai jamais aimée au- « tant que je veux l’être par l’homme qui me verra plus « qu’il ne le voudra. Je vous en prie , ne revenons plus « sur ce sujet, ou je suis malade pendant huit jours, « convalescente toute une semaine, maussade comme « un vieux colonel en retraite pendant un grand mois.

«\ Je vous attendrai tantôt, a trois heures : nous se-

« rons seuls jusqu’à quatre , et je vous retiendrai à dî- « ner avec une de mes cousines.

« Votre femme insoumise,

« Clémence. »

Elle sonne , le Domestique entre.

Remettez cette lettre pour M. le nfarquis de Cerny , et dites à Baptiste de faire entrer la personne qui attend. ( [Il sort.') Pourvu que celte lettre ne fâche pas Léonce !

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