‹ Théâtre des salonsChapitre 59 sur 76 · LA COMTESSE, LE MARQUIS · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, LE MARQUIS

IA comtesse , allant à lui froidement.

Monsieur le marquis... (Voyant le Domestique sorti.) Cher Léonce , que je suis heureuse ! Cela me fait du bien de vous voir. Je pensais que ma lettre vous ferait bouder.

LE MARQUIS

Oui, je boude... mais je viens bouder ici,

LA COMTESSE

Merci ! (Lui tendant la main.)

Comment, en vous voyant, se résignera ne pas vous voir sans cesse , et se résoudre a perdre , sans crier, les rares occasions que vous me donnez d’être près de vous?

LA COMTESSE

Rares !... Nous avons été au Bois hier avec ma sœur, vous avez dîné avec moi chez elle , vous êtes venu passer la soirée ici avec quelques amis et vous n’êtes rentré chez vous qu’a trois heures du malin... Il est deux heures et demie , car je vois que vous avancez d’une demiheure, je ne vous attendais qu’à trois heures... Cela ne fait-il pas bien du temps? A peine ce qu’il en faut pour se coiffer, se faire un peu jolie, un peu nouvelle...

LE MARQUIS

Ne dirait-on pas que vous avez beaucoup de peine à prendre pour cela?.. . Avous entendre, on diraitque vous avez de faux cheveux, et que vous êtes une de ces poupées qui dépensent, pour améliorer leur personne, toutes les dispositions que la nature leur a données pour la peinture et la sculpture. Aussi, il faut voir ce qu’elles produisent ! Il y en a de toutes les écoles : il y a les Ingristes, les Courbétistes, fort peu de Raphaëls...

la comtesse, riant.

La la, calmez-vous. Je ne suis d’aucune école.

Voyons, venez ici etcausons. Qu’avez-vous fait ce matin?

Ils s'asseyent.

LE MARQUIS

Moi ! j’ai renvoyé tous mes amis comme des voleurs qui me prenaient mon temps et m’empêchaient d’être plus vite prêt pour venir ici. J’ai déjeuné a la hâte. Je me presse en tout , espérant que les heures suivront mon exemple... mais point... elles vont en tortue, et je n’ai pu attendre celle que vous m’aviez fixée.

LA COMTESSE

Cher empressé, queje vous aime ainsil... Vous voyez, je suis votre grande affaire , votre unique pensée : cela me fait du bien.

Elle se prélasse d'un air heureux et câlin dans son fauteuil .

LE MARQUIS

Mais; enfin, je ne puis vivre ainsi; je n’ai le temps de rien , je ne fais rien !

LA COMTESSE

Ah! qu’avez-vous donc tant a faire ? des visites, des cigarettes. Êtes-vous ministre?... Non. Au fait, vous êtes roi d’un vilain petit royaume qui est moi?... Quelles

autres grandes occupations vous réclament donc?

le marquis, étourdiment.

C’est ce que je vous disais... je n’en ai pas... Vous m’absorbez tout entier... Je ne puis vivre sans penser a vous une minute.

la comtesse , rêveuse.

Ah! oui, je conçois, c’est fatigant, fastidieux, mortel ! ( Se levant .) Eh bien ! cher Léonce , nous allons vous donner des distractions : vous allez devenir notre homme d’affaires, et, pour commencer, vous allez tout de suite, sans cela il serait trop tard, chez votre beau-frère, le ministre de la guerre, pour...

Moi, m’en aller... Ah! par exemple! J’arrive; vous m’avez dit que je serais seul avec vous une heure, une pauvre petite heure...

LA COMTESSE

Vous avez triché d’une demi-heure , vous me la devez.

LE MARQUIS

Non, Madame, je ne triche jamais... j’avance, voila tout; c’est permis. Envoyez-vous votre pendule chez le ministre parce qu’elle retarde? Vous direz ce que vous voudrez, mais je ne bouge pas.

Il ôte ses gants , pose son chapeau et s'assied.

LA COMTESSE

Ahî mon Dieu , ne nous fâchons pas ! Ce que j’en faisais, ..c’était pour vous complaire. Vous vous plaignez d’être inoccupé, et parce que je veux vous aider a tuer le temps, vous m’accablez de votre colère. Vous avez raison, je suis une affreuse femme, un vrai monstre!...

le marquis, calmé.

Non pas tout cela; seulement... un peu despote, mais si jolie , si bonne!...

LA COMTESSE

Oh! oh ! je ne peux pas toujours faire tout le bien que je voudrais... être bonne toujours !

LE MARQUIS

Je le crois bien : vous vous en refusez les moyens.

Ce n’est pas moi , Monsieur.

LE MARQUIS

Comment, ce n’est pas vous? Laissez-moi vivre près de vous, et vous serez bonne toujours... pour moi.

LA COMTESSE

Ah! vous recommencez.

LE MARQUIS

Parce que vous ne cessez pas.

LA COMTESSE

Il ne s’agit pas de cela. Je voulais vous faire faire une heureuse... rapprocher une femme de son mari, les réunir, et vous ne voulez pas.

LE MARQUIS

Ah! voilà qui est joli , par exemple ! C’est moi qui ne veux pas, à présent, quand je ne vous demande que cela !

la comtesse, câline et coquette.

Ah! ah! ah! Mais vous rabâchez, mon cher petit mari!... Il ne s’agit ni de vous, ni de moi, mais bien d’une charmante femme qui sort d’ici, et qui est digne de tout intérêt... C’est pour elle que je vous priais d’aller chez le ministre.

C’est comme cela que vous réunissez le mari et la femme!... Mais ce que vous faites d’une main, vous le défaites de l’autre... Pour réunir ceux que je ne connais pas, vous m’éloignez de vous, moi, que je connais. Non certes, je ne vous quitte pas.

LA COMTESSE

Vous me privez du bonheur de consoler une malheureuse femme, jeune, jolie...

LE MARQUIS

Elle serait venue elle-même, que je ne bougerais pas.

LA COMTESSE

Eh bien ! vrai, vous me faites de la peine.

LE MARQUIS

Écoutez... puisque c’est si vrai que ça’, venez avec moi chez ma sœur, et je pars... Or, à ce marché, je perds mon cher petit instant de tête-à-tête.

LA COMTESSE

Je ne puis sortir ; j’attends ma cousine, qui vient dîner avec moi.

LE MARQUIS

Eh bien ! quand la cousine sera là, j’irai...

LA COMTESSE

Mais il sera trop tard... Le ministre sera parti chez le roi.... Ah ça! vous qui regrettiez d’être inoccupé, voilà une chose bonne, généreuse à faire , et vous la

refusez pour rester près de moi, qui vous absorbe, vous annule!... Vous n’êtes pas conséquent...

LE MARQUIS

Ah! c’est trop fort... Vous me donnez une heure , et vous la passez à me chasser! Eh bien! Madame, je reste... je...

LA COMTESSE

Eh bien! il me vient une idée... Je vais trouver vite le ministre... Mais il faut, en effet, que vous restiez pour recevoir ma cousine, lui faire prendre patience. (Elle sonne. — A la femme de chambre qui entre :) Mon chapeau, mon mantelet; dites à Jean d’atteler.

le marquis, piqué.

Ah!... Est-elle jolie, votre cousine?...

LA COMTESSE

Oh! oh! oh! jolie... elle est fort à la mode dans sa province... Elle a une belle-fille de vingt-deux ans, qu’elle tenait au couvent parce qu’elle craignait sa beauté.

LE MARQUIS

La fille est jolie!... Mais, a propos... elles dînent ici, m’avez-vous dit... Alors, je prends mon parti de votre absence... Je vais leur faire ma cour; cela m’amusera...

la comtesse, piquée à son tour .

Voila les occupations que vous regrettiez... Faites, Monsieur... Mais, j’y pense: au lieu de voir le ministre, je ferais mieux de parler a son secrétaire, qui est si empressé près de moi ; l’affaire se fera beaucoup plus vite.

le marquis, très animé.

Quelle affaire est-ce donc?

LA COMTESSE

Je vais chercher le 3e régiment de dragons, qui reste trop longtemps à Alger pour sa santé; cela m’inquiète.

LE MARQUIS

Un régiment de dragons... pourquoi faire?

LA COMTESSE

Pour le faire défiler sous mes fenêtres, faire la parade. Cela vous occupera.

LE MARQUIS

Mais c’est déplacé, d’aller chercher cela.

LA COMTESSE

Vous n’avez pas voulu me remplacer. Allons... soyez tranquille, je ne veux que le colonel, qui est...

LE MARQUIS

Qui est?...

LA COMTESSE

Qui est le mari de la jolie femme dont je vous parlais tout à l’heure.

Elle sort en riant.

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