‹ Théâtre des salonsChapitre 66 sur 76 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

MADAME SERVIÈRE, M. BEGAUD.

Tous deux devant la cheminée , M. Begaud sur un fauteuil , madame Servière couchée dans une bergère.

Et madame Duret, Monsieur Begaud?

M. BEGAUD.

Toujours fort aimable.

En vérité , je vous admire !

M. BEGAUD.

Moi, Madame?

Certainement.

M. BEGAUD.

Et qu’ai-je pu faire, s’il vous plaît, pour m’attirer cet honneur?

Non... mais c’est une remarque que depuis longtemps j’ai faite, et que je veux signaler. A vous entendre, le monde n’est peuplé que d’aimables gens.

M. BEGAUD.

J’en pourrais citer, et beaucoup, si l’on me mettait au défi.

C’est fort adroit. De cette façon, vous éludez la question et ne vous compromettez pas... Mais, savez-vous

jusqu’où cette grande indulgence peut vous mener?... le savez-vous?...

M. BEGAUD.

Pas encore... non, Madame.

A causer les plus grands désordres.

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M. BEGAUD.

Les plus grands désordres?

Oui , Monsieur; et je m’engage à. le prouver.

M. BEGAUD.

Je ne crois pas que jamais on puisse me faire un crime...

Laissez-moi poursuivre, puis soumettez-moi vos observations, j’y répondrai, si je le juge convenable. Commençons d’abord par admettre ceci : J’ai une fille, une fille a marier, et je serais bien aise, avant de m’engager, de savoir a quoi m’en tenir sur un jeune homme qui se met sur les rangs, et dont la famille, je le sais, vous est parfaitement connue... J attache, comme vous

devez le penser, le plus grand prix à votre appréciation ; c’est, en quelque sorte, l’avenir et le bonheur de cette chère enfant que je mets en vos mains. Ce n’est donc point l’impossible que je vous demande, mais tout bonnement une marque d’affection que je réclame de l’ancienne amitié qui nous lie. Loin de le faire, comme je suis en droit de l’attendre, vous hésitez, vous balancez, vous craignez de vous compromettre; et ce n’est qu’à bout de ressources, poussé dans vos derniers retranchements, que vous arrivez à me dire, comme s’il s’agissait d’un rien ou d’une bagatelle : « Oui, Monsieur un tel est « un fort joli cavalier; sa famille est charmante ; ce sont « de fort aimables gens, vous ne pouvez mieux rencon- « trer. » Me voilà aux anges, ravie, transportée; je donne mon consentement, vous signez au contrat, vous dansez à la noce, et je dors sur mes deux oreilles... Deux mois après, ma fille est de retour; son mari est un malotru, un misérable... nous plaidons en séparation... et tout cela, grâce à vous.

M. BEGAUD.

Grâce à moi ?

Parce que vous n’avez osé aborder franchement la question; parce que, toujours, vous avez voulu ménager et la chèvre et le chou. Est-ce vrai, oui ou non?... Ai-je enfin trouvé le défaut de la cuirasse ?... Vous ne

répondez pas, vous vous abstenez... C’est, je crois, ce que vous avez de mieux a faire. — Parlons d’autre chose. Aurons-nous cet été le plaisir de vous posséder?

M. BEGAUD.

Je ne sais encore si je pourrai me procurer ce bonheur.

MADAME SEKVIÈRE.

Vous avez tant à faire !

M. BEGAUD.

C’est, je crois, parce que je n’ai rien à faire...

Que vous n’avez plus un moment a donner a vos amis... Ce qu’il y a de plaisant, c’est qu’au lieu de tourner à tout vent, comme vous le faites, personne, si vous l’aviez bien voulu, n’eût mené une vie plus heureuse, mieux remplie que la vôtre.

M. BEGAUD.

Je ne m’y suis jamais opposé.

Mais vous avez préféré, quoi?... Conserver votre in-

dépendance!... Elle est enviable, parlons-en !... Vivre seul, en dehors, comme un loup!...

M. BEGAUD.

Comme un loup ?

MADAME SERYIÊRE.

Tout cela, si vous voulez que je vous le dise, c’est de l’égoïsme.

M. BEGAUD.

De l’égoïsme?

Et pas autre chose. Quand je pense à cet essaim de jeunes et intéressantes personnes qui, toutes, se fussent fait un devoir, sinon un plaisir, d’embellir votre existence!

Je n’eusse pas mieux demandé.

Mais encore fallait-il en témoigner le désir... 11 est bien certain qu’une mère ne pouvait pas, décemment, vous jeter sa fille a la tête... Quand mon mari et moi avons voulu vous faire épouser mademoiselle Curbat, ne nous avez-vous point fait entendre qu’elle ne vous convenait pas?

M. BEGAUD.

Mademoiselle Curbat était certainement fort aimable. ..

Dites délicieuse, adorable! on n’était pas plus jolie.

M. BEGAUD.

Si vous voulez; mais elle avait contracté des habitudes de luxe et de dépense qui, je vous l’avouerai, m’effrayèrent...

Enfin elle a trouvé... et je ne crois pas quelle ait dissipé la fortune de son mari?

M. BEGAUD.

Il faut dire aussi que M. Fauboulet était a même...

Ne croyez donc pas cela. Lorsque mademoiselle Curbat devint madame Fauboulet, elle n’a point épousé des millions, comme on l’a prétendu; et la preuve, c est qu’il y avait cinq ans qu’ils étaient en ménage, que je leur prêtais encore mes couverts quand il leur venait du monde. Je suis loin de leur en faire un reproche, c’est seulement pour vous dire. Au reste, M. Fauboulet,

rendons-lui cette justice , possédait pour les affaires une certaine dose d’intelligence.

M. BEGAUD.

Je dirai plus , un talent merveilleux.

Ajoutons à cela que sa femme Fa merveilleusement secondé.

M. BEGAUD.

Certainement.

Bref, ils ont fait, à ce qu’on dit, une excellente maison.

M. BEGAUD.

Excellente.

J’en suis bien aise, mais je ne vois pas pourquoi vous n’auriez point été aussi heureux; vous avez des qualités que n’a pas et que n’aura de sa vie M. Fauboulet.

M. BEGAUD.

Vous êtes bien bonne.

Il est commun.

M. BEGAUD.

Vous croyez?

Il coupe son pain et dit mon épouse. A cela près, de bonnes petites gens, ces Fauboulet, que j’aime de tout mon cœur, mais qu’à Paris je n’inviterais pas...

M. BEGAUD.

Ils reçoivent beaucoup.

On me l’a dit, mais l’on ne s’y amuse point. On y va une fois, par curiosité ; on n’y retourne plus.

M. BEGAUD.

11 est certain qu’aujourd’hui...

Il n’y a plus de salons, il faut en faire son deuil. C’est ce que nous disions, dernièrement encore, avec la petite madame Bantel.

M. BEGAUD.

Elle est à Paris ?

MADAME SERVIÉRE.

Elle y était; je ne sais si elle y est encore , je ne l'ai plus revue.

M. BEGAUD.

Elle se portait bien?

MADAME SERVIÉRE.

Je crois que oui. Quand je dis oui, je l’ai trouvée horriblement changée.

M. BEGAUD.

Madame Ban tel?

MADAME SERVIÉRE.

Dans la rue, je ne l’eusse certes point reconnue.

M. BEGAUD.

Changée à ce point !

MADAME SERVIÉRE.

Je ne sais, de vous a moi, si elle est bien heureuse.

M. BEGAUD.

Son mari a oujours eu l’air de beaucoup l’aimer.

MADAME SERYIÈRE.

Mon Dieu! ces messieurs ont a peu près tous cet air-la ! A voir M. Servière, ne diriez-vous pas que je suis adorée ?

Est-ce qu’il en serait autrement ? Je ne le puis croire.

Je ne dis pas cela; mais a-t-il fallu que je prisse le dessus... J’ai toujours pensé, lors de son mariage, que madame Bantel avait une affection toute particulière pour un mien petit-cousin qui, je crois, ne la partageait point.

M. BEGAUD.

Vous croyez ?

Et quand, par dépit, elle aurait épousé ce pauvre M. Bantel, cela ne m’étonnerait pas, d’autant plus qu’il était alors fort joli garçon , le cher petit-cousin.

M. BEGAUD.

Je le crois.

Au fait, vous le connaissez

M. BEGAUD.

Si je le connais? Beaucoup, beaucoup !

Ah ! vraiment?

La jeune personne qu’il a épousée...

Mademoiselle Guibochet?

M. BEGAUD.

Est la petite-fille de madame Pamarin.

Mais oui.

M. BEGAUD.

Laquelle madame Pamarin est la belle-sœur de ma cousine.

Madame Militot ?

M. BEGAUD.

Madame Militot. Nous sommes presque alliés.

Je ne savais pas cela.

M. BEGAUD.

Ce sont, en somme, de fort aimables gens.

Dont je n’ai pas toujours eu fort à me louer.

M. BEGAUD.

Vous m’étonnez.

Mon cousin , comme je vous disais , était fort joli garçon.

M. BEGAUD.

Fort beau cavalier.

Mais qui, de sa vie, n’a jamais fait grand’chose.

M. BEGAUD.

Malheureusement pour lui.

Aussi, tout ce qu’a laissé son père...

M. BEGAUD.

Il l’a mangé.

MADAME SEBV1ÈRE.

A peu de chose près, et s’il n’eût pas eu le bonheur de rencontrer ce parti-là...

Peut-être eût-il été fort à plaindre.

MADAME SERYIÈRE.

Et nous aussi. Au surplus, monsieur son père, mon très cher et digne oncle... n’ayant jamais eu d’ordre...

M. BEGAUD.

Il lui eût été difficile d’en donner à monsieur son fils.

MADAME SERYIÈRE.

Et s’il a laissé quelque chose...

M. BEGAUD.

Ce n’est point à lui qu’il faut s’en prendre.

Non , mais à sa femme , la meilleure et la plus excellente créature qui fut au monde !

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