IOULIN
Peut-être bien. Ce monsieur que vous avez eu tout l’hiver a vos trousses?
3IADAME SERVIÈRE.
À mes trousses?
M. MOULIN
Je voulais dire avec vous, aux Italiens.
Nous étions abonnés.
Un amateur?
Très bon musicien. Il adore la musique.
M. MOULIN
11 l’adorera longtemps. A ces âges-la, lorsqu’on se met à adorer, ça n’en finit plus, je vous en préviens.
Vous tirez souvent des conséquences...
M. MOULIN
Des choses les plus innocentes? C’est vrai. Et madame Fagan , qu’en faites-vous ?
Il y a un temps infini que je ne l’ai vue.
M. MOULIN
Je la crois en délicatesse avec madame Moulin.
Madame Fagan?
M. MOULIN
Oui.
Qui vous le ferait croire ?
Je n en entends plus jamais parler.
Seraient-elles brouillées?
M. MOULIN
J’en ai peur.
Elles ne se quittaient pas.
M. MOULIN
Mauvais moyen pour conserver de longues relations. MADAME SERVIÈRE.
Vous croyez ?
M. MOULIN
On se connaît trop , et l’humanité, que je sache , n’a jamais gagné à être vue de si près... Ce qui m’arrivait
quand j’étais garçon : j’adorais , je tenais a être adoré ; j’ennuyais les gens, on me lâchait, je le méritais.
Vous le croyiez.
M. MOULIN
Il le fallait bien , avouez-le.
Jamais.
M. MOULIN
Au reste , ces liaisons se terminent toutes, a de rares exceptions, de la même façon. Un beau jour, n’ayant plus rien à se conter, ces dames sont ravies de trouver un prétexte , le premier venu, pour en finir. L’acquisition d’une robe sans la participation de l’autre , il n’en faut pas davantage. De la reproches, flagrant délit de cachoterie , manque de respect a la foi jurée, trahison, abus de confiance, que sais-je?... De part et d’autre on y met de l’aigreur, les choses s’enveniment , aucune ne veut consentir à faire les premiers pas; on se quitte, on ne s’aime plus. Huit jours s’écoulent, on ne s’est point vu; le neuvième on se déteste, le lendemain et les jours suivants on se déchire : voila le dénoûment.
Combien je me félicite de n’avoir jamais donné dans ces amitiés-lâ !
M. MOULIN
Et que vous eûtes grandement raison ! Ce qui ne m’empêchera pas de trouver les yeux de madame Fagan les plus adorables que je connaisse.
Voila bien les maris !
M. MOULIN
Que voulez-vous? toujours aussi l’éternelle histoire du pâté d’anguilles î
Vous lui avez fait un léger doigt de cour, a la jolie dame?
M. MOULIN
Moi?
Ne mentez pas.
M. MOULIN
Non, ma foi. J’aurais été bien reçu !
Qui sait ?
M. MOULIN
Liée comme elle l’était alors avec ma femme, qui n’aura pas manqué de la prévenir en ma faveur... pas si bête !... Quant a l’intention...
Vous en convenez.
M. MOULIN
A quoi bon le cacher?
Je l’avais deviné. De plus, c’est au désir que vous avez d’avoir de ses nouvelles que je suis redevable de votre visite. Suis-je dans le vrai ?
M. MOULIN
Vous êtes adorable.
N’est-ce pas?
M. MOULIN
Votre vieil ami ne se réveille toujours pas.
A quoi bon?
H. MOULIN
Il n’est point mort?
Je ne le pense pas. Ce que vous me dites de ces dames ne m’étonnerait pas.
M. MOULIN
Si la chose n’est pas faite, elle se fera.
Elle est faite... vous le savez bien.