‹ Théâtre des salonsChapitre 75 sur 76 · DE SENNEREY · texte numérisé non relu

DE SENNEREY

Mais... toutce que vous venez de me dire ne me donne guère le droit de conclure que cela était positivement à mon avantage.

la comtesse, après un silence .

Vous ne changerez jamais, Monsieur de Sennerey.

J’ai trente-cinq ans, Madame.... Après cela, on change tous les sept ans , dit-on.

LA COMTESSE

S’il en est ainsi, j’espère que, dans une de ces transformations, vous vous réformerez un peu.

M. DE SENNEREY.

A mon tour, pourquoi ?

la comtesse , brusquement .

Parce que vous n’êtes pas comme tout le monde : vous avez de vous-même une si petite opinion, une si grande défiance, vous avez une telle affectation de simplicité, que cela n’est pas naturel.

M. DE SENNEREY.

Vous êtes ce soir dans des dispositions belliqueuses, Madame ; avouez-le.

LA COMTESSE

Je veux trouver le mot de l’énigme, voila tout: car, en vérité, vous êtes une énigme vivante. OEdipe lui-même chercherait vainement ce que peuvent cacher cette attitude calme et froide, cette galanterie roide et compassée.

M. DE SENNEREY, SOUViatlt.

Un peu d’expérience simplement.

Ou de fourbe.

M. DE SENNEREY.

Oh ! oh ! ceci devient grave.

LA COMTESSE

A chacun son plan : au lion l’attaque , au renard la ruse.

M. DE SENNEREY, SOUriant.

Permettez-moi de vous déclarer que je ne saisis pas le moins du monde.

LA COMTESSE

C’est bien simple : on affiche des sentiments contraires à ceux de la plupart des hommes; on choisit une certaine manière d’être particulière et on pousse cette singularité jusqu’à prendre un extérieur bien distinct; on cherche enfin à se faire remarquer à force d’excentricité.

M. DE SENNEREY.

Mais dans quel but?

LA COMTESSE

Pour se faire aimer.

m. de seïnnerey, riant.

Ahi ah! se faire aimer.

Très bien , vous vous moquez de moi.

M. DE SENNEREY.

Oh! pas du tout, je vous assure.

LA COMTESSE

Pourquoi riez-vous?

M. DE SENNEREY.

C’est que je trouve l’idée.... bizarre.

LA COMTESSE

Pour ne pas dire grotesque ? je vous remercie.

M. DE SENNEREY.

Non , vous vous méprenez au sens de mes paroles... Lorsque vous accusez un homme de se composer un maintien tout personnel, de se créer une originalité d’esprit, de langage, de costume même , je suis surpris du but que vous assignez a cette constance héroïque de sa part. C’est pour se faire aimer, dites-vous, mais de qui ?

LA COMTESSE

Cela se comprend, de la femme qu’il aime.

M. DE SENNEREY.

Et s’il n’aime pas ?

la comtesse, vivement.

Ah ! vous n’aimez personne , vous , Monsieur de Sennerey !

M. DE SENNEllEY , souriant.

Du moment que nous passons des généralités aux individualités, dès que le personnage tracé se trouve revêtu d’un nom... oh! c’est bien différent, je vous répondrai sans détour. Oui, j’aime quelqu’un!... c’est moi!

LA COMTESSE

A la bonne heure ! voilà la première fois que j’entends professer l’égoïsme aussi . franchement.

M. de sennerey, gravement.

Si cet égoïsme a coûté quelques larmes, quelques douleurs, s’il a été payé par de cruelles déceptions, par de longues heures d’amertume, croyez-vous qu’on ait le droit d’y tenir, de le garder, comme un avare son trésor, et de ne vouloir s’en défaire en faveur de personne ?

la comtesse, après un silence , montrant sa broderie.

Dites donc, que me conseillez-vous? de faire un fond bleu ou blanc?

m. de sennerey, brusquement.

Moi, Madame, je n’en mettrais pas du tout.

la comtesse , riant .

Eh bien ! c’est un peu ce qui vous arrive quand vous faites des discours.

Et voudriez-vous m’apprendre comment?

LA COMTESSE

Oh ! je ne vais pas entamer avec vous un cours . de

rhétorique . Irez-vous chez madame de Rouvres ce

soir ?

M. DE SENNEREY.

Je ne pense pas, Madame.

LA COMTESSE

Ah!... Vous savez qu’avant le bal on fera de la musique.

M. DE SENNEREY, d'iM loti bourru.

Ce sera délicieux.

LA COMTESSE

Je ne conçois pas qu’un dilettante aussi distingué que vous se décide à perdre l’occasion d’exercer sa critique judicieuse.

M. DE SENNEREY.

Vous êtes bien bonne.

LA COMTESSE

Vraiment, vous avez tort de n’en point profiter.

Est-ce une façon de me faire comprendre que vous avez le besoin d'être seule ?

LA COMTESSE

Seule ! Et pour quel motif?

M. DE SENNEREY.

Si je l’avais deviné, j’aurais devancé votre désir. la comtesse , souriant.

Ceci est de l’impertinence.

M. DE SENNEREY, Sérieux.

Vous connaissez trop bien, Madame, l’estime et le respect que je vous porte, pour interpréter ainsi ce que je viens de dire, et c'est non-seulement l’estime et le respect, mais encore .

LA COMTESSE

Comment, vrai! vous seriez capable de me faire un compliment?

M. DE SENNEREY.

Comtesse , c’est l’expression sincère de mes sentiments.

la comtesse, gravement.

Monsieur, quand on n’aime que soi, on n’a pas de sentiments.

Vous y revenez; un nouveau combat sur ce terrain? eh bien! soit. Je vous dirai, moi, qu’aimer est une folie tout au plus bonne pour un cœur de vingt ans, qui a toute sa sève d'illusions, tout au plus, remarquez-le, Madame, tout au plus.

LA COMTESSE

Particule mystérieuse et terrible, Monsieur!

M. DE SENNEREY.

Qui veut dire, du moins, que l’amour, qu’on habille comme un chérubin, devrait être représenté avec un pied fourchu et des griffes sataniques.]

la comtesse , riant.

Vous arrangez bien la mythologie : d’un dieu vous faites un diable.

M. DE SENNEREY.

Et un mauvais diable.

LA COMTESSE

Convenez que votre idée n’est pas raisonnable.

M. DE SENNEREY.

Je conviens.... je conviens que le cœur de la femme est comme l’Océan , nul ne peut y jeter la sonde.

LA COMTESSE

Ah! voila une image vraiment admirable.

Oui, nul ne peut savoir ce qu’il y a en lui de ruse , de légèreté , d’inconstance , de .

LA COMTÈSSE.

Oh! des philosophes ont été plus loin que vous : ils ont prétendu que la plus belle moitié du genre humain n’avait pas d’âme. ( Elle rit.')

M. DE SENNEREY.

Moi, comtesse, je ne me fais pas l’apôtre de théories folles et ridicules. J’examine, je compare, je constate; sans hâter mon jugement sous l’empire d’épreuves quelque peu suffisantes , ne puis-je soutenir avec raison que la légèreté est votre fond dominant, et que vous devez uniquement tous vos maux a cette légèreté, qui n’a pour mobiles qu’une vanité mesquine et une coquetterie frivole, que semblent exciter â l’envi les applaudissements de la foule, et une rivalité, une sorte de concurrence

même établie entre vous . Je vais plus loin ; elle vous

donne, a mes yeux du moins, cette initiative et cette spontanéité d’attaque qu’on nous prête si bénévolement, mais qui n’appartiennent, en réalité, qu’à vous. Car, répondez, je vous prie : quel est l’homme qui, en s’affublant même des proportions gigantesques d’un lovelace émérite , oserait parler d’amour à une femme , si cette femme ne lui avait pas donné, d’un regard, le droit de murmurer a son oreille ces paroles qu’elle blâme tout haut? Le ciel vous avait donné un rôle sublime, celui de tendre au malheur une main compatissante, de faire de votre beauté et de votre grâce les charmes qui ratta-

client a la vie, celui d’aimer, de sourire, de consoler... Ce rôle , j’ai cru que quelques-unes d’entre vous, si elles ne le savaient pas par cœur, du moins en connaissaient

quelques mots; je me suis trompé . ( brusquement ) et

voila pourquoi je n’aime que moi.

LA COMTESSE

Sérieusement, vous êtes le Narcisse moderne; il y aurait imprudence à vous regarder dans le cristal d’une fontaine.

M. DE SENNEREY.

Raillez, j’ai dit vrai.

LA COMTESSE

Vous avez donc été bien trompé ?

M. DE SENNEREY.

Assez pour ne plus l’être.

LA COMTESSE

Pas assez pour ne plus tenter de l’être encore.

M. DE SENNEREY.

Mon expérience me suffit.

LA COMTESSE

Si, toutefois, vous n’aimez plus.

m. de sennerey , gravement.

Je n’ai jamais donné de signe de folie ; écoutez : j’ai acheté mon repos trop cher pour ne pas le conserver précieusement. Après la tourmente vient le calme, et c’est alors, croyez-moi, qu’on sent tout le prix d’un ciel pur : on ne veut plus de nouveau s’abandonner aux orages qui vous ont brisé. On le voudrait encore , qu’on ne le pourrait plus. L’insensibilité, la mort même, vient s’emparer de tout ce qu’il y a la ( mettant sa main sur sa poitrine) de vie et d’illusion. On s’arrête sur le bord de la route, las, épuisé, et l’on dit, en jetant sur le chemin parcouru un regard plein de regret : J’en ai assez !

LA COMTESSE

Voyons, avouez franchement que toute votre poésie mystique , toute votre phraséologie , tous vos aphorismes, sont parfaitement ridicules, que vous avez voulu dire de grands mots, et qu’en ce moment vous êtes très satisfait de votre petite homélie.

M. DE SENNEREY.

Sur un pareil terrain , la discussion devient insoutenable.

LA COMTESSE

En quoi , s’il vous plaît ?

M. DE SENNEREY.

Je craindrais trop de dire quelque extravagance.

LA COMTESSE

Aurait-elle le mérite de la nouveauté ?

M. DE SENNEREY.

Il est certain que vous voulez avoir raison : je m’incline.

Eh bien ! voilà ce qui m’irrite le plus. Se retrancher derrière la politesse, se retirer comme un homme parfaitement sûr de son fait et convaincu que le bon droit est de son côté, quand rien n’est moins vrai : c’est là ce que je ne puis souffrir. Vous qui me parlez de rôles confiés par la Providence, n’en avez-vous pas un, aussi noble, aussi grand que le nôtre : celui de protéger ces charmes qui vous font tenir à la vie , et de remplacer pour nous ces affections si tendres et si vraies, celles de nos mères, dont nous nous dépouillons pour vous suivre ! Ce rôle, sublime aussi, aucun de vous ne le connaît. (Z)w même ton.) Et maintenant, Monsieur, sonnez pour le thé.

m. de sennerey, le cordon de la sonnette à la main.

Ajoutez à cela que seuls nous sommes fourbes, trompeurs, inconstants et perfides.

LA COMTESSE

Si c’était un effet de votre complaisance de sonner.

M. DE SENNEREY.

Il sonne tout le temps qu'il parle ; Toinette entre , la comtesse lui demande le thé ; elle sort et le rapporte aussitôt ;

la comtesse le verse dans les tasses.

Ainsi, tous vos raisonnements tendent a prouver que les torts sont de notre côté; que, même lorsque nous sommes trompés, il n"y a la qu’un simple résultat justificatif de nos actions, une sorte de compensation équitablement établie; qu’en un mot, nous avons ce que nous méritons; qu’enfin .

Qu’enfin.... vous aller briser ma sonnette.

M. de sennerey, s'asseyant près de la table.

Eh ! Madame, je fais ce que vous m’avez dit : je sonne.

LA COMTESSE

Pardon, de la façon dont vous agissiez, je pensais

que vous vouliez attenter a vos jours! Prenez donc cette tasse de thé.

M. DE SENNEREY.

Il porte la tasse à ses lèvres et la remet aussitôt sur la table.

En entendant parler ainsi, il y aurait, certes, bien de quoi se porter à une pareille extrémité. (Se rapprochant d'elle .) Tenez, pour vous convaincre, je vais vous raconter l’histoire d’un de mes amis.

LA COMTESSE

Buvez ce thé: il va être froid. Est-ce long votre histoire ?

M. DE SENNEREY.

[ Ce n’est pas long, mais c’est triste.

LA COMTESSE

Alors prenez votre thé avant de parler.

M. DE SENNEREY, Colère.

Ce thé , ce thé; mais il est détestable, comtesse.

Je vous ferai remarquer que vous n’êtes pas poli : c’est moi qui l’ai fait.

M. DE SENNEREY.

Eh bien! vous aurez sans doute commis quelque erreur.

LA COMTESSE

Est-ce qu’il est trop fort ?

M. DE SENNEREY.

Non.

LA COMTESSE

Trop faible ?

M. DE SENNEREY.

Non.

LA COMTESSE

Que lui reprochez-vous donc?... Tenez... vous êtes en colère; vous alliez me raconter l’histoire d’un ami qui m’a tout l’air de s’appeler M. de Sennerey, pour me prouver, quoi? je vous le demande: pour me démontrer surabondamment que la façon complète dont vous avez été trahi dans vos affections ne vous permet plus de croire à la vertu des femmes, de ces pauvres femmes tant décriées et si incomprises. Monsieur, soyez misanthrope, soyez . il n’y a pas de mot dérivé du grec pour exprimer ma pensée . haïssez-nous profondément, veux-je

dire, mais ne vous récriez pas contre mon thé lorsqu’il est parfaitement bon.

M. DE SENNEREY.

Vous riez de tout ce qui est sérieux.

LA COMTESSE

Qu’est-ce qui est sérieux? Appelez-vous ainsi ce que vous venez de dire ?

M. DE SENNEREY.

Comtesse, je me retire. Vous n’ètes nullement disposée à supporter la moindre contrariété d’opinion, je crains de vous devenir tout à fait insupportable.

LA COMTESSE

Vous avez très mauvais caractère . savez-vous? .

Allons... restez... et parlons d’autre chose... ( Un silence.) Seriez-vous assez bon pour me passer mes ciseaux? Merci. ( Nouveau silence , puis brusquement.) Que pensez-vous du mariage, Monsieur de Sennerey?

M. DE SENNEREY.

Je pense que le mariage est une des plus grandes institutions de l’humanité, Madame.

LA COMTESSE

C’est aussi complètement mon avis.

M. DE SENNEREY.

Il est heureux et surprenant tout à la fois que nos sympathies trouvent à s’accorder sur ce point.

LA COMTESSE

Vous me boudez encore ! Venez donc plus près de moi, ne faites pas l’enfant, et prenez cette tasse de thé.

m. de sennerey, après s'être rapproché.

Je vous remercie; réellement, je n’en veux pas.

LA COMTESSE

C’est un parti pris... Vous disiez donc du mariage?..,

M. DE SENNEREY, d'un ton ennuyé .

Que c’est une des plus grandes...

LA COMTESSE

. Institutions de l’humanité . C’est convenu .

Ainsi vous êtes un de ceux qui, en conséquence, le regardent comme un devoir positif.

M. DE SENNEREY.

Et le célibat comme un crime non moins positif.

Un crime! Vous êtes sévère.

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