‹ Théâtre des salonsChapitre 76 sur 76 · II. I)E SENNEREY · texte numérisé non relu

II. I)E SENNEREY

C’est évidemment un crime de ne point payer à la société cette dette sacrée.

LA COMTESSE

Votre morale est pleine d’équité : faites ce que je dis, mais ne m’imitez point.

M. DE SENNEREY.

Voilà un reproche que son auteur mérite un peu.

LA COMTESSE

Nullement; j’ai payé ma dette, moi, Monsieur: je suis veuve.

M. DE SENNEREY.

Est-ce que vous songeriez à vous remarier, par hasard?

LA COMTESSE

Qui sait?

M. DE SENNEREY.

Avec les idées que vous avez sur la... plus laide moi-

tié du genre humain , je m’étonne que vous consentiez a changer les charmes d’une existence calme et heureuse contre les désagréments nécessaires, inévitables, d’après vos principes, qui surgiront de la vie conjugale.

Ceci est une pierre destinée a mon jardin.

M. DE SENNEREY.

Un simple avertissement inspiré par vos théories.

LA COMTESSE

Plaît-il?

M. DE SENNEREY.

Je dis que c’est la un avis résultant de vos maximes.

LA COMTESSE

Charmant! Vous me conseillez donc de ne point rallumer le flambeau de l’hyménée?

M. DE SENNEREY.

Oh! je n’ai point cette prétention , loin de la; et, s’il m’était permis de parler a ce sujet, je m’écrierais: Mariez-vous, Madame, il y aura un heureux de plus icibas.

LA COMTESSE

Cette galanterie... hétéroclite... ne cache-t-elle pas une arrière-pensée?

M. DE SENNEREY.

Aucune, je vous jure.

Eh bien, vous avez peut-être raison : le bonheur est facile à donner à celui qui vous aime, et qui est digne d’être aimé.

M. DE SENNEREY.

Ce serait le paradis sur terre ; mais qui oserait y aspirer?

LA COMTESSE

Celui qui serait capable d’un amour véritable, et non d’un caprice qu’un instant fait naître et qu’un moment détruit.

M. DE SENNEREY, SOUriant.

Ne trouvez-vous pas qu’il y a véritablement quelque analogie entre cet amour et.... la pierre philosophale?

LA COMTESSE

Vous pensez donc qu’une pareille passion ne peut être inspirée?

m. de sennerey, vivement.

Par une femme telle que vous, je n’en doute nullement.

LA COMTESSE

Encore une raillerie ! Oh! vous êtes sans pitié.

M. DE SENNEREY.

Une raillerie, Madame! Serait-ce une manière détournée de justifier les vôtres ?

Mais, je vous l’affirme, je parle tout de bon.

M. DE SENNEREY.

Admettez qu’il m’est permis d’en douter.

LA COMTESSE

Me ferez-vous la grâce de m’expliquer le motif?

M. DE SENNEREY.

Mon Dieu ! vous traitez si superficiellement d’ordinaire tout ce qui est sentiment qu’en vérité je ne sais que penser.

LA COMTESSE

Je suis comme les athées, voyez-vous : malgré eux,

ils ont toujours au fond du cœur une voix qui leur dit de croire.

m. de sennerey, se rapprochant.

Et cette voix vous a dit que l’amour tel que vous le rêvez existe réellement.

LA COMTESSE

Je ne l’ai jamais nié.

M. DE SENNEREY.

Alors, vous sentez comme moi que, lorsque l’on aime, les déceptions amènent forcément un abattement douloureux, une funeste atonie de l’âme.

LA COMTESSE

Dont on peut se guérir.

M. de sennerey, avec un soupir.

Avec le temps et par l'oubli.

la comtesse, souriant.

On doit chercher quelquefois le remède dans la cause même du mal.

M. DE SENNEREY.

Oui, si la défiance n’était pas la pour vous retenir, pour vous arrêter au moment d’être heureux, peut-être.

la comtesse, un doigt sur sa bouche.

Ce n’est pas peut-être . c’est assurément qu’il faut

dire ! ( Un silence. Elle se lève et va s'ajuster à la glace.) Ah ï je ne travaille plus, j’ai la vue horriblementfatiguée... Dieu ! comme je suis coiffée !

m. de sennerey, après ïavoir longtemps regardée.

Vous n’avez pas tort, c’est assurément qu il faut toujours dire.

la comtesse, se retournant.

Toujours est un peu.... risqué.

m. de sennerey, s'échauffant.

Devant l’oasis , n’oublie-t-on pas le désert? Devant l’idéal de la beauté, devant la réunion de toutes les grâces, ne peut-on oublier le reste de la terre?

Encore des compliments ! Vous si sobre en cette matière, je pourrais sans fatuité ajouter foi aux vôtres.

M. DE SENNEREY.

C’est cette sobriété même qui doit être pour vous une garantie de leur sincérité.

LA COMTESSE

Une seule chose m’inquiète, c’est de savoir positivement dans quel but vous déployez ainsi un tel luxe de paroles obligeantes.

m. de sennerey, prêt à se trahir.

Mais pour... pour rendre hommage à la vérité.

LA COMTESSE

Ah! c’est uniquement par amour du vrai que vous me

prodiguez tous ces éloges?

M. DE SENNEREY.

Et si un autre sentiment me guidait en ce moment!

LA COMTESSE

Mais songez... (Avec un geste tragique indiquant son cœur.') Vous oubliez que la mort est la...

M. DE SENNEREY.

Mes yeux ne restent pas moins charmés de votre image divine.

Prenez garde... des yeux au cœur le chemin est court. m. de sennerey, avec passion.

Eh bien, oui, car je le sens battre avec violence et reprendre sa jeunesse chaleureuse.

la comtesse, souriant.

Permettez: la résurrection n’a lieu ce me semble qu’à la fin du monde.

M. DE SENNEREY.

Un ange ne peut-il devancer l’heure?

LA COMTESSE

L’ange, c’est moi ?

H. DE SENNEREY.

L’ange, c’est vous.... qui venez de me faire entrevoir le ciel. Je ne vous dirai pas que je vous aime, j’ai trop de fois profané ce mot; mais aucune femme au monde ne m’inspira plus de passion. Oui, pour cette douce vérité que vous venez de faire luire a mes yeux, je voudrais qu’il me fût permis de vous dévouer mon âme retrouvée tout entière, et de finir a vos pieds cette existence qu’un mot de vous peut rendre plus belle et plus heureuse que jamais.

la comtessè , sérieuse.

Cessons cette comédie, Monsieur de Sennerey. Vous présumiez trop peu de vous-même pour que je n’eusse point la tentation de vous faire mentir; en homme d’esprit, vous vous y êtes prêté de bonne grâce : je vous en sais gré; ( souriant ) mais ne continuez pas cette héréti que apologie d’un amour apocryphe.

Pouvez-vous douter?....

la comtesse , ironiquement.

De mieux en mieux. Oh ! quittez ce ton tragique, ou je pourrais reconnaître la les symptômes d’une folie dont vous n’avez pas encore donné de signes , il est vrai.

M. DE SENNEREY.

Ne vous jouez pas de mon désespoir, comtesse.

LA COMTESSE

Ne parlez donc pas des absents . et puis une plai¬

santerie ne se prolonge pas indéfiniment sans risquer de perdre son attrait.

m. de sennerey, après un silence , riant aux éclats.

Ah ! ah ! comtesse, les héros de Mazagran sont dépassés: vous êtes imprenable.

la comtesse, un peu interdite.

Dans le nombre illimité des manies que je vous connais, vous avez celle de rire au nez des gens.

M. DE SENNEREY.

Mon Dieu, comtesse, je ris de la plaisanterie , voila tout.

Il rit un peu plus fort.

Vous n’êtes pas beau quand vous riez.

M. DE SENNEREY,

On ne peut pas avoir été et être.

LA COMTESSE

Ah ! vous avez donc été beau en riant?

M. DE SENNEREY.

Non , mais j’ai ri n’étant pas trop laid.

LA COMTESSE

Voila une fatuité rétrospective qui m’étonne de votre part.

M. DE SENNEREY.

Auriez-vous l’extrême bonté de me dire pourquoi?

LA COMTESSE

Avec votre grand âge, savez-vous que vous êtes comme les enfants? vous demandez toujours des explications.

M. de Sennerey se met encore à rire.

C’est donc bien drôle ce que je vous dis la?

m. de sennerey, d'un ton grave.

Cela ne l’est pas du tout.

LA COMTESSE

Alors , peut-on savoir ce qui cause votre hilarité?

M. DE SENNEREY.

Comtesse, vous ne l’ignorez pas, il n'y a que les enfants qui veulent tout savoir.

LA COMTESSE

Décidément, vous êtes malhonnête; après cela vous me direz : On ne peut pas avoir été et être.

M. DE SENNEREY.

Mais on peut être et ne pas avoir été.

LA COMTESSE

Du paradoxe au sophisme . vous allez bien.

M. DE SENNEREY.

Ce qui veut dire que du ridicule je cours à l’absurde. Mille grâces....

LA COMTESSE

11 n’y a pas de quoi. ( [Un silence.') Je vous ferai remarquer qu’il est minuit. Est-ce que vous n’allez pas vous en aller?

M. DE SENNEREY.

Faut-il appeler pour me faire reconduire?

LA COMTESSE

Oui.

m. de sennerey, interdit , se lève et va pour sonner.

Il s'arrête après un silence.

Comtesse, vous êtes trop forte . je vous rends les

armes.

LA COMTESSE

Qu’entendez-vous par la?

H. DE SENNEREY.

J’entends.... j’entends que nous avons joué un jeu bien dangereux... Je devais perdre : a ce jeu vous ne mettez pas.

LA COMTESSE

Vous parlez en charades; il est impossible de savoir où vous voulez en venir.

M. DE SENNEREY.

Dites plutôt que vous ne voulez pas . comprendre. Nous avons feint tous deux des sentiments que nous étions loin d’avoir, et vous venez de me donner une dernière leçon dont mon expérience s’enrichira, sovez-en sûre. Il faut l’avouer: j’avais quelque peu prévu l’événement, et tout me faisait un devoir d’éviter le piège séduisant dans lequel je suis tombé avec le naïf abandon et la folle confiance de la jeunesse; mais .

LA COMTESSE

Mais!....

M. DE SENNEREY.

Pardonnez-moi.... écoutez . Je ne voulais pas vous

aimer, je repoussais l’amour comme un spectre dont j’avais déjà reconnu l’implacable étreinte... Mais je sentais ma faiblesse, et je puisais ma force dans d’hypocrites

réserves, dans un étalage mensonger d’égoïsme et de froideur. Je me trompais moi-même... je vous aimais...

la comtesse, émue.

Vous m’aimiez?

M. DE SENNEREY.

Ma fortune, mon nom, je les voulais mettre a vos pieds.... je vous aimais, comtesse.... Et maintenant, si j’ai pu conserver jusqu’ici une espérance insensée, oubliez-la, comme je tâcherai de l’oublier moi-même.

Il s'incline et va pour sortir.

LA COMTESSE

Monsieur de Sennerey, sonnez donc, je vous prie: j’ai besoin de Toinette pour m’habiller, si toutefois vous voulez prendre ma main pour me conduire chez madame de Rouvre et ... (avec sentiment) la garder ensuite.

m. de sennerey, se précipitant.

Oh! merci !

la comtesse, en s'asseyant.

Mais buvez ce thé ; le proverbe dit : Qui a bu boira.

m. de sennerey, à genoux.

Et qui a aimé aimera.

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