‹ Théâtre des salonsChapitre 8 sur 76 · LE COMTE, LA BARONNE · texte numérisé non relu

LE COMTE, LA BARONNE

LA BARONNE , UH pCU êviVC.

Comte !

Ouf!

LE COMTE

LA BARONNE

Ah! vous me prenez en traître , et il semble que déjà vous me tenez a votre merci. Voilà bien l’aventure la

plus inouïe, la plus bizarre, la plus . Décidément il

faut que mes vingt-quatre .

LE COMTE

Vingt-sept 1

la baronne , lui donnant de l'éventail sur les doigts.

Vingt-quatre!... Que mes vingt-quatre mois de mai soient moins riches en roses qu’en épines, car c’est à qui ne s’en rapprochera pas. ( Elle se lève.') Ainsi , mes flatteurs ont menti ; et il n’v a que mon acte de naissance qui soit une vérité !... Je suis laide à faire peur ; je suis vieille, je suis ridée , je suis bossue , j’ai un pois chiche

sur l'œil gauche , trente-trois fausses dents , les cheveux teints, et je . Non , vos deux vicomtes sont deux im¬

pertinents, deux malavisés ; on ne se conduit pas de la sorte: car, enfin, dans quelle situation est-ce que je me trouve, moi, entre ces deux éventés qui me veulent et qui ne me veulent point ; qui , en me poussant au mariage , me jettent hors du mariage?... Ces messieurs sont les raquettes , et moi je suis le volant; on ne me prend que pour me chasser. C’est affreux, c’est abominable c’est humiliant ; et je . je ne sais à quoi

tient que je ne vous arrache les deux yeux !

LE COMTE

À moi?

» LA BARONNE

A vous-même. ( Elle retombe assise .)

LE COMTE

Arrachez, baronne, arrachez. Je mettrai mes lunettes; elles me suffiront pour contempler votre délicieux visage, avec un attrait de plus, la très piquante rougeur d’une adorable confusion. Croyez-moi , la fleur du jardin somptueux et luxurieux n’est pas toujours la plus précieuse a cueillir, car elle a trop de rivales. Vous entrez dans cet Eden , et, en y trouvant une excessive abondance, vous y êtes offensée par un manque absolu

de distribution et de lumière. Votre œil ébloui ne sait plus a quelle couleur s’attacher ; votre odorat n’admet plus que des divisions de parfums; vous avez tout, et vous n’avez rien; le buisson de roses étouffe le buisson de lis; le rameau du chêne empêche la vigne d’épanouir au soleil sa grappe odorante, et le désordre des tentations en affaiblit la plénitude. La fleur qui , seule et puissante, s’élève dans les solitudes, est encore celle qui porte à lame ses ravissements les plus purs. La fleur des solitudes est la fleur du sage; et soyez sûre qu’il n’y a pas d’amour plus vrai , plus svelte , plus caressant, plus véritablement amoureux , que celui qui s’élève et s’affermit avec une fière profondeur dans une âme où déjà la faux des ans a moissonné l’illusion. La première jeunesse ne prend pas l’amour au sérieux; elle s’enveloppe d’une auréole de rêveries que le premier vent d’orage emporte a tous les hasards. L’amour vrai ne germe et ne dure que dans les âmes bien affermies, où la tempête passe sans rien arracher. Vous aviez deux amoureux : les voilà qui vous préfèrent le beau mirage de leur amitié, et , sur le seuil d’un mariage que je persiste à déclarer imprudent et hors de toute proportion, vous demeurez, au premier pas, humiliée et seule.

LA BARONNE

Seule !

LE COMTE

Non, votre main a frémi dans la mienne... J’ai gagné, Madame.

LA BARONNE

Et vous me condamnez?...

LE COMTE

Au mariage... à perpétuité.

LA BARONNE

Oufl... Ne vous fâchez pas, c’est le dernier écho d’une nécessité de mauvaise humeur... Je suis à vous.

Page 1