LE TERME
Encore la mansarde du poëte. Fenêtre ouverte. Au bord de la fenêtre, un conciliabule de moineaux. Dans la chambre, des hardes éparses, des livres. Le poëte assemble des paquets.
DN MOINEAU. — Qu'est-cc que tu fais donc là, poëte?
LE POËTE. — Ta le vois, je déménage.
LE MOi.NEAu. — Sapristi !
LE POËTE. — Et je n'ai pas une minute à perdre; à midi, il faut que tout soit vide céans. [Il entasse des manuscrits dans une vieille malle.)
im DRAME EN VERS, se plaignant. — Oh ! là! là ! le butor ! j'ai mon cinquième acte tout replié.
DN F.OMAN COMMENCÉ. — Ouf! OU uc bousculc pas k'S gens de la sorte ; mon héroïne doit avoir ^ au moins le premier chapitre démis.
LE MOINEAU. — Pourquoi t'en vas-tu, poëte?
LE POËTE. — Il est bon là, le moineau! Je m'en vais parce que le propriétaire m'a donné congé.
SECOND MOINEAU, S immisçunt dans la conversation. — Le propriétaire, nous le connaissons : c'est la robe de chambre jaune du premier étage.
\-iS THF. AT RE OU FIGARO
LE poËTE. — Juste. Un joli monsieur!
PREMIER MOINEAU. — Nous te regrettoiis, poëte ; tu n'étais pas méchant, quoique tu eusses parfois des mines effarées et que tu parlasses tout seul, avec de grands gestes ; mais tu ne nous faisais pas peur; nous t'écoutions, et cela nous amusait. Ton successeur ne sera peutêtre pas aussi drôle.
SECOND MOINEAU. — Nous rcgrettous également les croûtes de pain trempées dans l'eau , que tu nous jetais.
LE roiîTE. — Bon, bon, cela ne vaut pas la peine de me remercier, mes petits amis. {Une pendule sonne, pas chez le poëte, au deltors.) Dix heures! hàtons-nous.
PREMIER MOINEAU. — Quo pcuscra la jeune dame d'en face, lorsqu'elle ne le verra plus?
LE POËTE. — Âh! tu t'es aperçu... Moineau, mon bonhomme, vous appartenez à la police.
LA SONNETTE. — Dreliu, drelin!
LE POËTE. — Oui, sonne, sonne; c'est ta dernière heure, ma mie ; tu ne me causeras plus de tressaillements; sonne tant que tu voudras. (// va ouvrir et se trouve devant le concierge.) Vous venez voir si cela s'avance, père Maillias, n'est-ce pas?
LE CONCIERGE. — Je u'ai pas la cruauté que vous ine supposez, monsieur. Et cependant je dois m'avouer coupable envers vous d'un grand mcschief.
LE POËTE. — Mon portier qui j)arle comme Rabelais, à présent! — Expliquez-vous, père Mathias.
LE CONCIERGE, embavrassè. — Vous savez bien ce bul- Iclin de la Banque, que je vous ai remis hier, au sujet d'un effet de trois cent ({ualre-vingts francs souscrit par vous...
LE POETE. Âïe !
LE CONCIERGE. — Yous l'avicz oubUé sur votre table; après votre départ, je m'en suis aperçu,
LE POETE. — Bah! c'est bien possible. Fatale étourderie !
LE coNciEiuiE, UYi fiecl de rouge sur le front. — Je m'en suis emparé, et, comme il vous invitait à aller payer avant cinq heures, j'ai pris la liberté d'aller payera votre place. {Vivement.) Excusez-moi, monsieur, j'ai cru bien faire !
LE poiiTE , sévèreynent. — Yous avez rembouisé ce billet?
LE CONCIERGE, coufus. — Avec iiics petites économies.
LE POETE, après un moment de silence. — Monsieui' Malhias, votre conduite n'a pas de nom... je pourrais me plaindre aux tribunaux, vous faire arrêter...
LE CONCIERGE. — Moi !
LE poiïTE. — Comme ahéné. Wais je préfère vous élever à la hauteur d'un ami. Je vous pardonne. Malhias, tu es l'ange du cordon !
LE CONCIERGE. — Ah! mousieur ! [ïl se jette sur lu main dupoë'te et la baigne de larmes. )
LE l'oiiTE. — Dans mes bras! \ll ouvre ses bras au
concierge, qui s'y pi^écipite. — La sonnette tinte de nouveau.) Qui vient troubler notre effusion?
LE coNciKRGE. — Je sals ce que c'est. C'est le propriétaire qui attend sur le palier.
LE POETE. — Sur le palier... le propriétaire?
LE CONCIERGE. — 11 désirc instamment vous être présenté. {Entrée respectueuse du propriétaire.)
LE PROPRIÉTAIRE. — Mousieur, je vous supplie d'oublier un malentendu que je déplore de toutes mes forces. Votre appartement est loué, il est vrai, mais j'ai à vous offrir, aux mêmes conditions, quatre chambres au premier étage, avec balcon sur la rue et la jouissance de mon jardin.
LE CONCIERGE, hus OU pocte. — Sa fille est charmante.
LE poiiTE, de même. — Tais-toi, Mathias.
LE PROPRiÉTAinE. — J'aiiuc les lettres, monsieur, et lorsque vous voudrez bien me faire l'honneur d'assister à nos petites réunions de famille, ainsi que je l'espère, vous verrez chez moi vos œuvres complètes, reliées en maroquin et doublées en tabis. Ah ! vous avez un beau talent, monsieur! Je le disais encore l'autre jour à ma femme.
LE CONCIERGE , has uu poëtc. — Sa femme est délicieuse. *
LE POETE, de même. — Tais-toi, Mathias.
LE PROPRIÉTAIRE, — Yous êtcs l'eiichantement de nos soirées d'hiver. — A propos, avez-vous déjeur.é?
LE POETE. — Pas encore.
LE PROPRIÉTAIRE. — ComiTie CGst lieureux !
i.E poËTE, amer. — Vous Iroiivez?
LE pROPniÉTAiRE. — Certainement , puisque je vous invite. Allons, venez, mon jeune ami. (Us sortent.)
LE CONCIERGE, s^ît?. — Seigueur ! Seigneur! vous êtes grand et miséricordieux ! (// essuie les meubles avec son plumeau.)