‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessiné (volume 2)Chapitre 72 sur 77 · LES CAFÉS CHANTANTS · texte numérisé non relu

LES CAFÉS CHANTANTS

Ce genre de spectacle est devenu très à la mode à Paris depuis dix ans environ. Autrefois il n'y avait qu'un seul café chantant, le Café des Aveugles, qui existe encore, et dont la physionomie se sépare absolument de celle des autres cafés.

Les nouveaux cafés chantanls sont installés avec celte magnificence conventionnelle qui relève du théâtre : une estrade, ceinte de guirlandes, de draperies rouges à franges d'or, ornée de peintures représentant des attributs lyriques, enferme comme dans une corbeille un essaim de jeunes beautés. Il faut voir leurs robes de gaze épanouies comme des blancs d'œufs fouettés , leurs rubans, leurs gants de bal et leurs effrontées pierreries fausses. Celle-ci est vêtue en amazone du temps de Louis Xlli, elle a une plume blanche à son feutre, et elle enlève ses romances la cravache en main. Celle-là

est tout en rose, un chapeau de bergère se penche sur son oreille comme pour lui murmurer d'amoureux compliments ; elle se lève en rougissant pour chanter : Non^ 7wn, monseigneur, je ne vends pas mon cœur.

Il y en a d'autres qui ont des mantelels d'hermine, même dans le mois de juillet, des vestes à la dragonne, des résilles à la Figaro, un croissant argenté sur le front, une couronne de bluets, ou plus simplement des anglaises qui tombent mélancoliquement tout le long, le long de deux maigres joues, peintes en fard jusque dans leurs trous de petite vérole.

Ah! dame, elles ne sont pas (ouïes belles, Quelcjnesunes ont de la voix; dans ce cas, une affiche écrite à la main apprend aux consommateurs qu'elles ont élc élevées au Conservatoire. D'habitude elles ne livrent que leurs petits noms : c'est madame Marietta, c'est mademoiselle Georgine ou mademoiselle Olympe. Chacune d'elles a sa coterie, connue Jans les théâtres, qui se compose d'un groupe de gros hommes, attablés le plus près possible de l'estrade, autour de plusieurs canettes de bière; ces hommes ont ordinairement la voix forte, le teint ardent, beaucoup de favoris, beaucoup de che veux et dos redingotes à poil.

Une bouquetière circule entre les tabourets; elle met en lolerie des bouquets monstrueux, an prix de deux sous le billet. Les gros hommes prennent une vinglaine de billels.

Autour de l'estrade on remarque^ errants, (rois ou

quatre messieurs en gilet blanc et en habit noir. Ce sont les chanteurs ; ils attendent leur tour et froissent par contenance un cahier de musique. Quand il se fait tard, on les voit de temps on temps lever sur la pendule des regards qui ont faim. Tout à l'heure un baryton, d'un embonpoint excessif, va murmurer : Si j'étais petit oiseau! La basse attaquera résolument : Moine et bandit; le ténor, à qui ses amis viennent d'offrir un grog abondant, prendra corps à corps le grand air de la Lucie ; et le jeune Georges, qui n'a pas dix-sept ans, et dont les cheveux, à force d'avoir été trempés dans l'eau, pleurent sur l'archet, exécutera un morceau de violon qui durera une demi-heure.

Quelquefois, par hasard, il existe au milieu de tous ces gens-là un homme on une femme qui a du talent. Alors, cela est triste.

Les chanteuses font la quête ; elles s'enveloppent d'une gaze et vous présentent leur aumônière, en détournant la tête avec une affectation d'indifférence. Ce sont les plus médiocres d'entre elles ; les autres ont le soin de stipuler dans leur engagement qu'elles ne tendront la main à personne.

Le chanteur le plus important de la troupe est le chanteur comique : c'est M. Narcisse ou M. Adolphe; on rit seulement à le voir. Habituellement, il est costumé en villageois, avec une perruque en fdasse, un petit chapeau rond, et un col de chemise qui exubère ; le reste à l'avenant, rubans souillés, fleurs à la veste. —

Oh ! les pauvres mollets! — Quand c'est à lui de dire une chansonnette, il arrive avec effort, prend une pose cagneuse, tord l'œil et la houche, et l'on s'amuse beaucoup à écouter les Infortunes de Jean-Louis ou la Fille à Jérôme. D'autres fois il paraît en Anglais, le chapeau en arrière et le lorgnon à l'œil : Mij dear Jenny.

Les chanteurs comiques sont rares. Il y en a qui desservent plusieurs cafés-concerts dans la même soirée ; de ce nombre est un vieux bonhomme connu sous le sobriquet de M. Lépatenr, titre d'une de ses chansonnettes affectionnées. Le Casino du Palais-Uoyal a pour chanteur comique un bossu.

Quand le chanteur comique est au repos et que, oubliant les regards du public, il se surprend à décomposer sa grimace, à rentrer son sourire, à éteindre les luisants burlesques de ses yeux, alors il paniit funèbre. On deviendrait triste, fiévreux et maniaque conune llogarth ou Hoffmann, si l'on fréquejilait quotidiennement ces endroits obscurcis par la fumée du tabac et où, de sept heures à minuit, un piano ne cesse de faire entendre sa plainte obstinée.

Tous les quartiers de Paris ont aujourd'hui leurs cafés-concerls. Celui dit du Géant, sur le boulevard du Temple, n'est pas un des moins caracléristiciues : il y paraît des femmes habillées en hommes, des petites filles de huit ans, toutes sortes de prodiges. Celui de la rue de la Lune, qui s'annonce par des lanternes chinoises, est tenu par M. Moka, un person-

nage excentrique. Lesjeimes gens du quariier Lalin vont au café chantant de la rue Contrescarpe-Dauphine, qui est le même que celui de la rue Madame. Enfin, cour des Bleus, rue Saint-Denis, rue Saint-Martin, rue Mandar, on n'entend que le bruit des roulades, on ne voit que le feu des lustres, mêlés au feu et au bruit des pipes et des chopes.

Ainsi s'essaye-t-on à divertir la population flottante de Paris, clientèle de toutes les industries équivoques, écume de toutes les sociétés bouillonnantes, joueurs ruinés, amoureux las du tête-à-tête, vieillards las de la solitude, grands politiques inédits et manques, pauvres diables fuyant la rêverie, passant de la musique au sommeil et retombant du sommeil dans la musique, afin de se soustraire aux heures transitoires qui appartiennent au malheur, débauchés philosophes, honnêtes gens désespérés, buveurs léfléchis. — Ah ! qu'il y aurait une longue étude à écrire sur toutes ces tristesses ambulantes, qu'on heurte sans les comprendre et dont on est troublé malgré soi, énigmes proposées par le hasard, intelligences s'en allant on ne sait où, comme ces bouteilles cachetées qui voguent sur la mer et qui promènent d'un pôle à l'autre les mys'ères d'une existence!

'il.

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