L'AMOUREUX D'UNE OMBRE CHINOISE
Les Ombres Chinoises ont presque absolument manqué d'historiens, malgré le rang exceptionnel et bizarre qu'elles occupent dans les annales du théâtre. Bien peu de critiques se sont inquiétés jusqu'à présent de ces drames découpés en noir sur un fond lumineux, de ces petits personnages profondément fanlasliques qui n'appartiennent ni à la classe des marionneltes , ni au peuple grossissant et multicolore des lanternes magiques.
Celui sur qui nous avions longtemps compté pour remettre les ombres chinoises en honneur, le seul d'entre nous qui parût spécialement apte à ce travail, c'était Edouard Ourhac, qui avait la parade et l'amour des [antoccini passés dans le sang. Edouard Ourliac avait publié dans le Journal des Enfantsune série de proverbes
picaresques et napolitains, qui témoignaient d'une vive connaissance du fil d'archal et du ressort.
On rencontrait souvent, bien souvent, Edouard Ourliac assis dans un pelit coin c!u théâtre Séraphin, près du joueur de piano qui figure l'orchestre II était révérencieusement altenlif, et ses yeux non plus que ses oreilles ne quitlaiont la scène d'uu instant. 11 avait le rire approbateur; et quelquefois il assista^â deux représentations dans la même soirée.
Mais aujourd'hui l'auteur des Nazarille est mort, morl ainsi que Charles Xodiei-, qui, lui aussi, avait de naïves tendresses pour le poëme du Pont cassé.
Depuis des années, nous hanlons la salle Séraphin et nous y goûtons de l'agrément comme une nourrice, de l'agrément sans remords et sans paradoxe. Jamais, au sortir de la Chasse aux canards., la moindre pensée mauvaise no nous est venue ; YAiie rétif a toujoui's laissé notre conscience pure et fraîche. Les pièces du long des boulevards, où l'on se tue et où l'on crie, ne sauraient donner ce sonnneil baigné d'innocence, à peine agile par une douzaine de silhouettes légères qui dansent en rond sur notre eslomac.
Nous avons été, pendant six -mois, amoureux d'une petite ombre chinoise, qui avait un prolll délicieux, et, en guise d'œil, un trou par où passait la flamme de la coulisse. Sa bouche était mécanique, et s'ouvrait et se refermait avec un sourire que nous n'avons jamais tiouvé que chez elle. De plus, elle possédait un corsage
dessiné supérieurement, une taille à fourrer dans une bague chevalière, el un jupon court qui montrait deux pieds du Céleste-Empire. Ainsi bâtie, babillarde et leste, elle nous ravissait l'âme. On distinguait à peine le fil qui la faisait mouvoir par en bas.
C'était une ombre chinoise toute neuve. Elle avait dû coûter quelque chose comme six francs.
Je l'avais vue débuter par le rôle de Fanchon, la marchande de bouquets, dans les Cris de Paris, cette pièce où j'ai toujours remarqué deux vers adressés à Polichinelle par un faraud, en costume de Cadet Buteux :
Si le cuir de tes reins a besoin qu'on le tanne, Mon pied pour t'obliger fera l'oliic' d'un' canne.
Elle eut beaucoup de succès, et elle chanta le couplet final de manière à enlever les suffrages. Dans mon enthousiasme, j'allai jusqu'à lui jeter un bouquet qui rebondit sur la toile transparente...
Depuis celte soirée, je ne manquai pas une seule de ses représentations. Parfois il me semblait qu'elle me saluait et me souriait imperceptiblement, lorsqu'elle se tournait de mon côté.
Il est vrai que chaque fois, claqueur solitaire, je r.e manquais jamais de lui faire une entrée.
C'était une grande actrice. Elle avait de la verve, de la mémoire, quelques traditions ; elle savait principalement se tourner, ce qui est l'écueil des ombres chi-
noises inexpérimentées. Sur ma conscience, je crois qu'elle eût fait dans l'avenir un des talents les plus remarquables de Paris.
Pour moi, j'en étais devenu fou. Je fis tout mon possible pour obtenir mes entrées dans les coulisses. Ce fut en vain. Je lui écrivis plusieurs billets doux qui restèrent tous sans réponse.
Cet état de choses durait depuis quelques mois, lorsque, un soir d'avril dernier, à mon vif étonnement, je vis paraître dans les Cris de Paris une autre Fanchon que ma Fanchon, une autre bouquetière que ma bouquetière. Les mains m'en tombèrent. La débutante était massive, engoncée, sans grâce, sans tournure; ses bras jouaient à tort et à travers; elle remuait sans raison le menton et les jambes. Et puis son œil était si mal percé !
Je n'attendis pas la fin de la pièce pour me précipiter hors de la salle, et je réclamai le régisseur.
Le régisseur, qui était l'ouvreuse, arriva.
Hélas ! il m'apprit que mon ombre chinoise était morte, morte sans rémission ! L'avant-veille elle s'était cassé un ressort ; et le directeur, ne voulant pas faire la dépense d'un raccommodage, l'avait supprimée et remplacée par la petite malheureuse que je venais de voir.
Un soupir sortit de ma poitrine, et je jurai de n'avoir plus désormais aucun amour de théâtre.