‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessiné (volume 3)Chapitre 33 sur 74 · CORRESPONDANTS DRAMATIQUES · texte numérisé non relu

CORRESPONDANTS DRAMATIQUES

J'assistais l'autre jour aux derniers moments d un journal de théâtres. — Le Binocle^ c organe des intérêts artistiques, moniteur des spectacles, écho des coulisses, h cessait de paraître au milieu de sa deuxième année. Je n'essayai pas de consoler le rédacteur en chef à l'aide de quelques paroles banales. Les grandes douleurs sont muettes. Je lui serrai la main, — et nous nous comprîmes dans un coup d'œil.

Forcé de céder le jour même la place à un journal concurrent, qui s'était engagé à servir les abonnés du Binoclej le rédacteur en chef faisait ce qu'on appelle vulgairement ses paquets; il mettait dans ses poches les plumes^ les canifs, les pains à cacheter, les lettres avec cet en-tète imprimé : Cabinet de la rédaction, A un moment donné, il regarda avec attendrissement sa grande paire de ciseaux : il la porta pieusement à ses lèvres,

iiO THÉÂTRE DU FIGARO

comme un guerrier fait de son épée; puis il l'enveloppa dans le dernier numéro du Binoclej — linceul de gloire !

— Voulez-vous une collection? me demanda-t-il tout à coup.

— Je la ferai prendre, répondis-je poliment.

11 y eut un instant de silence.

— Au moment où le journal allait si bien !... murmura-t-il en étouiïant un soupir.

— C'est toujours comme cela.

— Quand le numéro de dimanche était tout prêt ! quand j'allais envoyer à l'imprimerie la copie de mes correspondants de province! les plus charmants, les plus distingués,' les plus spirituels correspondants qui se puissent voir ! — Ah ! ce que je regrette peut-être le plus dans la perte du Binocle, ce sont ses correspondants.

Alors, saisissant brusquement une liasse de papiers, qu'il me mit entre les mains :

— Tenez, me dit-il, emportez leurs lettres, je ne veux plus les voir, elles me font trop de mal...

— Volontiers, dis-je en souriant.

Et r ex-rédacteur en chef, ayant accompU ce sacrifice, retomba dans l'abîme de sa douleur.

C'est cette correspondance que j*ai dépouillée et classée* Elle m'a paru résumer divers types, sérieux ou plaisants, qui ont dû frapper l'attention de ceux qui lisent régulièrement les journaux de théâtres. Je me

suis contenté de changer quelques villes et quelques noms. — Et encore!

LE CORRESPONDANT C0N8CICNCIEUX

Lille. — Le bénéfice de madame Salesses avait attiré beaucoup de monde. Notre première chanteuse avait choisi, pour cette solennité, le rôle de Catarina dans la Reine de Chypre; elle en a rendu les principales situations avec un talent hors ligne; impossible de tnettre plus de science et d'énergie dans le second acte. Sa voix est fraîche, nettement timbrée, et son jeu des plus sympathiques; elle a été applaudie maintes fois avec justice.

M. Casteran s'est placé très-haut dans l'opinion publique par sa création de Gérard ; on lui a fait une véritable ovation après son beau duo avec M. Flachat- Lusignan. — Courage, M. Casteran! travaillez; surveillez vos notes de tête, et nous osons vous prédire un brillant avenir.

M. Lamy avait bien voulu se charger du rôle de Mocenigo; le public lui a su gré de cette complaisance.

Constatons les progrès de M. Léopold; ce jeune artiste se concilie de jour en jour la faveur des habitués par le soin et le zèle tout particuliers qu'il apporte à chacun des rôles qu'on lui confie.

Le ballet a fourni aux charmantes sœurs Tapeau l'occasion de récolter de légitimes encouragements. L'heure n'est pas loin où ces déUcieuses sylphides prendront leur Tol Ters la capitale.

Si fêtais Roi et le Songe d'unenuit d'été font toujours de belles recettes. D est vrai qu'il est difficile de mieux interpréter que It. Helchisédec le rôle de Zéphoris. Fiachat est fort bien placé dans celui de Falstaff; c'est bien là ce joyeux et insouciant compagnon, ce hardi coureur d'aventures, la plume au côté et l'épée au chapeau ^ ! — Madame Battandier, que Rouen nous enlève l'année prochaine, tient son emploi de la manière la plus satisfaisante. Nous voudrions pouvoir en dire autant de mademoiselle Ludovic Henry, dont la grâce mutine nous avait d'abord séduit; mais cette dame se néglige de plus en plus; on l'entend .à peine, et les murmures du parterre l'bnt plusieurs fois interrompue dans son grand air d'Haydée.

Les artistes du drame ont joué dernièrement les Chevaux du Carrouselj amphigourique conception qui ne tiendra pas longtemps l'affiche. H. Longpré y a pourtant fait preuve de talent et de diction. Gonfalot est plus que jamais l'enfant gâté des Lillois; il lui suffit de paraître en scène pour exciter une immense hilarité. H. Tourteaux fait très-bien sa partie avec lui dans le Philtre champenois.

' C'est sans doute le contraire qu'a voulu dire le correspondant consciencieux. Mais la fougue de l'improvisation !

Bardou est attendu dans nos murs d'ici au 15 courant. — Avis aux amateurs de la franche gaieté.

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