‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessiné (volume 3)Chapitre 32 sur 74 · PAYS DE LA PROBITÉ · texte numérisé non relu

PAYS DE LA PROBITÉ

Voulez-vous que nous désignions par le nom de Colifleur lartiste contemporain, le musicien charmant, qui est le héros des faits que nous allons essayer de raconter dans une langue indulgente? Colifleur ne vous choquel-il point? Préférez-vous un autre pseudonyme? il en est temps encore.

Bon Colifleur! C*éfalt, à l'époque où se passe cette aventure, — mettons douze ans, pour avoir du champ, — l'exemple de toutes les pauvretés et le modèle de tous les enjouements. Il demeurait rue de Suresnes, une rue tranquille du beau quartier de la Madeleine; il y demeurait avec une femme qui était sa femme légitime, car il

avait toujours été trop pauvre pour avoir une maitresse. Tout au plus s'il avait eu quelquefois les maîtresses des autres.

Colifleur avait vécu cependant, dans l'acception la plus parisienne de ce mot, et il continuait de vivre, le nez tourné au vent, com:ne un garçon facile. Il ne résistait pas à une invitation à diner; il ne savait pas tenir contre u:i bras passé sous le sien et poussé vers le seuil du restaurant Bignon ou du Cabaret d'or. La Dorine de Molière aurait dit à ce | ropos qu*il était « tendre à la tentation. » Fin cela consistait son seul défaut; il est vrai que ce défaut engagea toute son existence.

[ja femme de Colifleur était elle-même une aimable et douce personne, d'une jeunesse qui lui tenait lieu de beaulé, avec ce qu'il faut pour bien faire aller unemaison^ comme on dit en bourgeoisie : l'œil à tout, les pieds agiles, ni trop ni trop peu d'esprit. Où et dans quelles c'rconstances Colifleur Favait-il connue? C'est une autre histoire, et il n'est pas absolument nécessaire de la retracer en ce moment. Qu'il suffise au lecteur d'apprendre que Colifleur et sa femme s'aimaient de bon cœur, sans autres orages que ceux qui s'élèvent dans tous les intérieurs au sujet d'un bouton d'habit arraché ou d'une guêpe trouvée dans la salade. ^ Enfin, rien n'aurait manqué à leur bonheur, s'ils n'avaient eu un billet à payer le 15 septembre.

Ah! ce billet! — 11 était de quatre cent cinquante francs; une somme énorme, terrible pour un musicien.

Depuis un mois, Fun el l'autre ne faisaient qu'en rêver; ils conDpfaient les jours qui les séparaient de Téchéance ; ils se regardaient en soupirant et en baissant la tète; car ce n'était pas le premier billet venu, un de ces billels qu'on renouvelle en se jouant ou môme en . donnant un (i-con?p/^; non, il s'agissait d'un billet important, sacré, souscrit à un ami, à un véritable ami. Ne pas payer ce billet, c'était se perdre et perdre l'avenir. Trop de papier timbré, trop de cartes d'huissier, trop de garçons de banque renvoyés les mains vides, avaient déjà ébranlé leur considération dans la maison qu'ils habitaient. Le péril était imminent; ils le comprenaient tous deux.

Il y eut au dernier moment des efforts inouïs de la part de Colifleur. On le vit proposer des romances à tous les éditeurs de Paris; il descendit jusqu'au quadrille de société^ — mais tout cela ne lui rapporta pas quatre cent cinquante francs. De son cô!é, sa femme bouleversa la commode et l'armoire, rassembla ses dentelles, nettoya ses bijoux avec une petite brosse, et gravit furtivement le mont-de-piété, le mont horrible! — mais tout cela ne leur rapporta pas quatre cent cinquante francs.

La veille du 15, ils n'avaient réuni que la moitié de la somme, et ils commençaient à désespérer du reste. Un ami tombe chez eux, un artiste, une manière de peintre. Il va à la cheminée, plonge sa main dans le pot à tabac, roule une cigarette; ensuite il fait le tour de la chambre ; il s'arrête :

90 THEATRE llT FIGARO

— Tu as là deux belles gravures, dit-il.

Colifleur ne l'entend point.

— De qui te viennent elles, sais-tu?

— Je ne sais pas, répond maussadeinent Colifleur.

— Elles valent bien cent francs chaque.

Colifleur le regarde d'un air hébété, et murmure :

— Qui? quoi? que d!s-tu? qu*est-cc qui vaut cent franci ici?

— Ces deux gravures.

— Tu en es cerlain?

— A peu près, répond le peintre.

Cohfleur ne fait qu'un bond vers la muraille; il arrache les cadres plulôt qu'il ne les décroche; il sort, il est sorli, il court sur le quai Voltaire; il entre dans une, deux, trois boutiques de marchands de tableaux; c'est deux cent cinquante francs qu'il veut, pas un Uard de moins. Des gravures superbes, inestimables, avant la lettre, du fameux je ne sais plus qui ! Colifleur est éloquent; un marchand est ébranlé, le marché se conclut. Pourtant Colifleur n'aura son argent que le lende* inan soii; mais qu'importe? il l'aura. On dira au porteur du billet de laisser son adresse, en l'assurant que les fonds seront faits le 16, avant midi. N'est-ce pas ainsi qu'on s'exprime en termes de commerce?

Ces vingt-quatre heures furent bien lentes; mais lorsque Colifleur et sa femme se virent en présence de leurs quatre cent cinquante francs bien comptés et bien tré^ bûchants, leurs cœurs ployèrent sous la joie.

THEATRE DU FIGAUO 91

— Chère Lucile !

— Cher Colifleur I

Un quart d'heure se passa ainsi. 11 fallut causer raison, à la fin.

— Voyons ; quel est le nom de l'endosseur de noire billet, et où demeure-t-il? demanda Colifleur.

— C'est H. Tournemine, place de la Bastille, 2 ; il a bien recommandé d'être chez lui avant midi.

— J'irai à neuf heures.

— Si tu veux, nous irons ensemble, dit Lucile en baissant la tète.

— Pourquoi? Tu as donc de la défiance? Ce n'est pas bien...

— Je serai plus tranquille, mon ami.

— Eh bien ! soit, nous irons ensemble, répondit Col!flcur en la baisant sur ses bandeaux.

Ils eurent celte nuit-là de grands et beaux rêves; des ailes de nouvelles couleurs s'ajustèrent à leurs corps transfigurés et les transportèrent dans un pays inconnu, où tous les habitants avaient des voix d'argent et des sourires d'or. C'était le paradis des honnêtes débiteurs, et sur leurs fronts orgueilleusement levés on lisait celte inscripîion flamboyante : — Potir acquit!

Le lendemain, bras dessus bras dessous, Colfleur et sa femme sortaient de la rue de Suresnes et se diricréaient vers les boulevards. Le temps était délicieux, et le marché aux bouquets de la Madeleine ajoutait ses. parfums aux enchantemonls de celte matinée.

Cependant Lucile dit à Colifleur :

— Prenons l'omnibus.

Mais il lui répondit :

— Es-tu folle? avec le soleil qu'il fait î

— C'est bien loin, la Bastille! ajouta-t-elle.

— Tu as raison, mais l'omnibus est impossible ; il s arrête dix-huit cents fois, et puis on y étouffe, on y a les pieds écrasés. Si tu crains la fatigue, prenons plutôt une voiture découverte.

— Oh! non, c'est trop cher! s'écria Lucile; marchons.

— Marchons, répéta Colifleur.

Et les voilà en route sur le grand chemin de l'honnêteté, ce chemin qui n'en finit pas, où les omnibus sont si lents et oùles calèches coûtent si cher. Que le ciel les protège, comme il en a protégé tant d'autres qui n'avaient peul-être pas leur bon vouloir!

Ils avaient mis les quatre cent cinquante francs dans

un sac, le sac Iraditionnel, et chacun mettail son orgueil à le porter. Quelquefois Colifleur, s* arrètanf, disait :

— Voilà assez longtemps que lu as le sac; passe-lemoi

— Non, répondait-elk, cela te fatiguerait.

— Mais cela te faligue bien davantage, toi...

Les passants les regardaient en souriant; mais eux, tout enliers à leur sac, ils ne regardaient pas les passants.

Force leur fut cependant de s'arrêter tout à coup devaut deux longs bras tendus et précédant un visage épanoui, qui leur cria :

— Tas de millionnaires!

C'était un parent de Lucile, un de ces individus qui ne sont bons à rien, parce qu'ils ne sont bons qu'à la joie. A quelque heure du jour ou de la nu!t que celui-ci vous accostât, il vous disait :

— Allons prendre quflque chose.

Il ne manqua pas sa phrase auprès de CoUfleur.

— Ma foi .. répondit celui-ci.

Lucile lui serra le bras.

— Il fait si chaud ! objecta Colifleur avec Vaccent suppliant de la faiblesse; cela nous reposera.

— Allons prendre quelque chose, répéta le parent en jcs entraînant vers un café.

Ce quelque chose fut du madère, et puis encore du madère, car Cohfleur ne voulut pas demeurer en reste de politesse auprès du parent de sa femme. Le madère

vidé, il se trouva que les appétits étaient singulièrement éveillés.

— Kb bien ! déjeunons, dit le parent.

— Au fait... ditColifleur.

Hais Lucile s'était levée précipitamment.

— Tu sais que c esl impossible.

— Pourtant, chère amie, répondit Colifleur, tu n as pris que ton chocolat avant de sortir.

— Mais le billet!

— C'est Juste, dit Colifleur en soupirant, et en se levant aussi.

Seul le parent ne bougeait pas.

— Vous allez payer un billet? leur demanda-l-il.

— Oui, répondit vivement Lucile.

~ Vous avez bien le temps ; il n!est pas encore dix heures.

— Oh ! vous vous trompez, il est dix heures et vingt minutes! dit-elle en désignant la pendule de l'élablissement.

— Elle retarde; d'ailleurs, u'avez-vous pas jusqu'à midi?

— C'est vrai, dit CoUfleur en se tournant vers Lucile.

— Restez, Je vous invite! ajouta le parent, qui parlait peu, mais qui parlait bien.

Lucile fit un signe négatif; mais Colifleur avait déjà repris possession de son siège.

— Au moins, rien qu'une côtelette, dit-elle en se résignant.

Et des œufs au jus, dit Golifleur.

Et un poisson, dit le parent.

Le parent avait oublié sa bourse. Il ne s*en aperçut qu*au moment où on lui présenta l'addition. Comme il avait voulu faire bien les choses, le total se hissait a un chifTre assez élevé. Le pauvre homme tomba d'abord en confusion, ce qui est la meilleure méthode de choir sans se blesser; ensuite il parla de courir chez lui, mais il habitait rue de la Comète, au Gros-Caillou. Le plus coui t était pour Golifleur de payer. — On dénoua le sac avec lenteur, on y prit une cinquantaine de francs el Ton partit, désolé d'avoir accepté quelque dwse.

Ludle épargna à Golifleur les habituels : « Je te l'avais bien dit! » Mais Golifleur, honteux de sa faute, crut de son devoir de mettre en avant les consolations que voici :

— Brandus, mon éditeur, qui demeure à deux pas, sur le boulevard des Itahens, où nous allons arriver, ne refusera pas de me prêter cinquante francs. Gerlainement, il ne me les refusera pas.

— Tu es déjà bien en avance avec lui, se contenta de dire Lucile.

— J'alléguerai l'accident imprévu dont nous venons

d*élre les victimes. Va, rien n'est encore désespéré.

— Serons-nous chez II. Toumemine avant midi?

— Évidemment; dans tous les cas, il nous accordera bien le quart dlieure de grâce.

— Voici le magasin de M. Brandus, dit-eUe

— Oui : donne-moi le sac.

— Pourquoi ne veux-^u pas que je le garde? demanda Lucile, surprise.

— Tu ne comprends donc pas que c'esl pour donner a mon récit toute la vérité possible? Si on me voit avec quatre cents francs, on ne pourra jamais m'en refuser cinquante.

— Mais, reprit Lucile sans lâcher le sac, je puis entrer avec loi.

— Non; une femme est toujours de Irop dans ces sortes d'affaires ; elle empêche 1 intimité, elle arrête Texpansion. Va m'attendre dans le passage des Panoramas; je n'ai pas besoin de te dire que je t'y rejoins surle-champ.

— Ah! nous eussions mieux fait de prendre l'omnibus! murmura Lucile.

CoHileur entra chez M. Brandus.

L'éditeur de musique était en conversation importante dans son cabinet. 11 fit prier Colifieur d'attendre. Colifleur avait U teint allumé par l'excellent déjeûner qu'il venait de payer au parent de sa femme. Aussi n'aperçût-il pas tout d'abord un jeune homme très-pâlë, qui se préparait à sortir du magasin.

TUÉATRE DU FIGARO 97

Ce jeune hcmme \int à lui.

— Tiens l c'est Adolphe, dit Colifleur; bonjour, Adolphe.

— Adieu î fit le jeune homme en lui serrant convulsivement la main.

— Comment! adieu? répéta Colifleur, surpris deTair qui accompagnait ces paroles; où vas-tu?

— Me noyer! lépondit le jeune homme en gagnant la porte. . .

— Es-tu fou? s'écria Colifleur, le retenant par le bras, le noyer !

— Puisqu'il ne me resle plus aucune ressource ! puisque ma femme et mon enfant sont sans pain! puisque, avant une heure, tcu! ce qui est dans mon misérable galetas sera saisi !

^- Est-ce possible?

— C.Î sont là des mottts,^ crois, continua le Jeune homme avec une fièvre croissante; ohî je ne me tue pas pour des futilités, sois tranquille. Adieu!

Cohfl'ur dénoua son sac.

— Tu es resté bien longtemps, dit Lucile à Colifleur, en le voyant revenir, une demi-heure après, dans le passage fîes Panoramas.'

98 THEATRE DU FIGAHO

Colifleur ne répondit pas.

— TVt-on donné de Targent chez M. Brandus? deinanda-t-elle.

— Au contraire ! dit CoJifleur.

— Te moques-tu?

— C'est à présent cent cinquante francs qui nous manquent pour payer notre billet.

Et, la ramenant sur le boulevard, il lui raconta tout, f.ucile avait trop bon cœur pour le réprimander d une généreuse action, si intempestive qu'elle fût.

— J'aurais agi comme toi, sans doule, lui dit-elle; n'en parlons plus. Mais comment allons nous faire?

— Si encore nous connaissions ce M. Toumemine? si nous savions quelle espèce d'homme c'tst? murmura Colifleur. Exerce-t-il une profession ?

— Je rignore.

— C'est embarrassant.

— N'importe ! dit Lucile; je crois que ce qu'il y a de plus simple et de plus convenable, c'est de lui porter nos trois cents francs et de lui proposer un renouvellement pour le reste. De la sorte, nous aurons fait au moins acte de bonne volonlé, et nous n'aurons rien à nous reprocher, quoi qu'il arrive.

— Quoi qu'il arrive, répéta Colifleur.

On était alors à la hauteur du boulevard Bonne- Nouvelle.

TllKATmi DU FIGARO 09

— La jolie étoffe ! dit Lucile.

— Oui, c'est assez coquet, dit Colifleur en s*arrêtant avec sa femme devant un magasin de nouveautés.

— Et comme elle m'irait bien !

— Penses-tu que j*en doute?

Lucile tourna vers lui un regard plein de supplications.

— Écoute, Colifleur, il y a dix mois que tu me promc ts une robe; eh bien ! voilà celle qu'il me faut.

— Mais Tournemine ?. . .

— Tournemine se contentera de deux cents francs, puisque nous avons (ant fait que de rogner sa part.

C'était au lour de Colifleur à se soumettre; il ouvrit la porte du magasin.

Bien examinée, maniée et marchandée, la robe fut enveloppée et remise es mains de Lucile.

— Pave, dit-elle en se tournant vers Colifleur et en lui passant la fac'.ure.

— Ah ! mon Dieu ! je n'ai plus le sac ! s'écria-t-il.

— Est-ce possible ?

— Je l'aurai laissé chez Brandus !

— Va vite, dit Lucile effrayée.

— Oh ! il n'y a rien à craindre, dit-il à Lucîle en se précipitant hors du magasin.

iOO THEATRE DU FIGARO

Le commis de H. Braiidus avait mis de côté le sac de Colilïcur. On ilevine de quelle oppression celui-ci fut délivré en le ressaisissant. Dans son transport, il exigea que le commis vint prendre avec lui un verre de punch. Le commis résista... mais, ne se souciant pas d'èt: e as • sassiné, il finit par avaler le punch.

Pendant ce temps-là, Lucile, resiée chez le marchand de nouveautés, choisissait d'autre s étoffes, — pour s'occuper. Elle en avait déjà choisi pour deux louis, lorsque Colifleur revint.

— Tu ne me gronderas pas, lui dit-elle ; j*avais tant besoin d*un col et d une paire de manches.

— Te gronder I répliqua Colideur, lorsque moimême... Tiens, regarde! dit-il en écartant son gilet.

Il venait d acheter. deux boutons de chemise chez un bijoutier.

— Allons chez Toumemine, à présent! dit Lucile.

— Allons chez Toumemine, dit Colifleur.

— Nous ferions bien cette fois -ci de prendre l'omnibus, afin d'éviter de nouveaux accidents et de nouvelles tentations, ajouta-t-elle en souriant. Veux-îu"?

— Encore ton omnibus? ma foi, non ! j*ai besoin de marcher, de prendre Tair.

TilEATUE b\} FIUAKO 101

— En clTe!, dit Lucile, tu sens la liqueur.

— J'aurais mauvaise grâce à le nier, répondiî-il; j'avais des remords, je les ai noyés. Et cependant, il y en a encore quelques-uns qui surnagent...

— Tu les enfonceras un aulrc jour, dit Lucile en pressant le pas

Ils marchèrent ainsi pendant cinq minutes.

Devant l'escalier qui monte h rêglise dc,No!re-Damede-Bor.nc-Nouvelle, Colittcur eut un accès d'atlendrissenrnt.

— Lucile ?

— Quoi ?

— Examine les lieux où nous sommes; ne le diser.t-ils rien?

— Rien.

— Te Swuvient-il de notre vieille fanfe Hangavel?demanda-t-il à sa femme.

— La tante Mangavel?cer(ainen^enf, mon ami; elle demeurait rue Beauregard, 1 1 elle élait pauvre ccirme los pierres.

— Chère tante ! bonne tante î excellertte tante !

— Qu'esl-ce que tu as donc, Colifleur?

— J'ai que je sus un ingrat, et que je ne p£nse pas arsez i ma tanfe.

— Il y a six ans qu'elle est morte, murmura Lucile»

— Qu'importe ! les années n'auraient dû qu'a^glOM^ ter nos regrets; et si nous sommes dans rinforluoo,, o'i^

Wn TIIÉATIIE DU FIGARO

à cet oubli que nous le devons. Je vois là-dedans le duigt de notre tante Mangavel.

— Console-toi!

— C*est la tante Mangavel qui nous punit en nous empêchant de payer Tournemine. Il faut apaiser ses niânes, entends-lu?

— Hais comment? dit Lucile qui recommença à s'inquiéter.

— En fondant une messe pour le repos de son âme, dit Colifleur; les fondations pieuses ont de tout temps racheté les grandes fautes. *

— Est-ce bien nécessaire? hasarda. Lucile.

— S'il est nécessaire d*honorer la cendre de notre tanlo Mangavel ! lu en doutes? s*écria Colifleur.

— Non, dit-elle; ton motif est trop respectable pour que Je me permette une observation. Je voulais seulement dire : est-ce bien cher?

-* Je ne sais pas; mais viens avec moi.

-— Au moins contente-toi d'une messe basse, lui dit Lucile.

Ils étaient arrivés sur le boulevard du Temple.

Colifleur ne disait rien; il portait le sac, qui était dégonflé aux trois quarts. Quelque chose semblait le préoccuper.

THÉÂTRE DU FIGAllO 103

— Encore un peu de courage, lui dit Lucile ; et dans vingt minutes nous serons rendus à la place de la Rastille, chez M. Tournemne.

— Hum î quelle réception nous fera-t-il ? dit Colifleur en soupesant le sac; il est bien tard...

— Six heures tout au plus.

— Six heures ! exclama Colifleur ; six heures ! se peul-il?

— Elles sonnent encore. Mais pourquoi t*arrôter, et à quoi penses-tu?

— Je pense... dit Colifleur avec embarras.

— Eh bien?

L*anxiété revint sur les traits de Lucile.

— Je pense que j*ai invité Bernard .à dîner pour six heures.

— Quel Bernard 1

— Le commis de la maison Brandus, celui qui m*a rendu le sac. Tu comprends qu*un pareil service voulait u:.e récompense. Il a éié convenu qu'il m'attendrait a six heures chez Bonvalet. Oh! nous ne ferons qu'un tout petit dîner, un tout petit dîner, tu verras. D'ailleurs, je n'ai pas faim, j'ai encore le déjeuner de ton parent sur l'estomac; ce que j'en fais, c'est pour Bernard uniquement; et si je ne m'étais pas engagé... mais je me suis engagé. Et toi, as-lu faim?

Les alarmes de Lucile avaient atteint leur plus haut degré. Elle ne put qu'articuler un seul mot, un mot de détresse :

'^}rO'^

— Tournemine !

Colifleur demeura pensif.

— J'entends, dit-il.

Puis, il reprit d'un ton convaincu :

— Tournemine nous recevra bien mieux après son diner qu'avant; la d'gestion commande l'indulgence; c'est l'heure où le regard se fait plus doux, où la voix devient plus caressante. Nous-mômes, au sortir de table, nous nous sentirons plus d'assurance pour aborder Tournemine. Si Tournemine n'est pas un méchant homme, il acceptera notre renouvellement à bras ouverts; et qui Fait même s'il n'ira pas jusqu'à refuser noblement le peu que nous lui apportons?

— Oh ! oui, le peu! murmura Lucile.

— Et tout cela parce que Tournemine aura dîné... et nous aussi. Tu vois bien I

Luc'le hocha la ttMe ; mais le devoir d'une femme étant de suivre son mari, elle suivit Colifleur chez Bonvalet, où Ion trouva Bernard, qui avait fait retenir un cabinet.

— Oh! pas de cabinet, dit Lucile à Colifleur.

— Pourquoi cela, madame? dit Bernard; nous serons infiniment plus tranquilles ici que dans le salon.

— C'est que, monsieur, nous sommes un peu pressés, repartit Lucile; mon mari ne vous a peul-e!re pas dit...

— Tais-toi donc! fit Cohfleur à demi-voix.

Berrard n*avait rien d'un homme spiîiîuel, mais il

mangeait comme quatre. Dès le début, grâce à lui, le

TIIEATUE DU FIGARO 105

(eut petit dîner prit des proporîions géantes. Colifleur et sa femme se laissèrent "gagner par Fexemple. On demanda des grands NÎns, on se porta des défis, — et les heures s'écoulèrent rapides, enchanîées!

lAicile, à demi couchée sur le bras de son mari, lui dit entre deux verres-lulipes :

— Tu devras bien me conduire ce soir au Cirque ; il y a si longtemps que J*ai le désir de voir les Pilules du Diable?

Colifleur sonna.

— Envoyez louer au Cirque une loge d*avant-scène, dit-il au garçon.

Tout était oublié, on le voit.

Au dessert, Tournemine, qui aurait dû demeurer sacré pour eux, Tournemine n'était plus qu'un objet de risée; Colifleur proposa de le chansonner sur Tair de Twiarette,

Il commença :

A défaut de payement, Qui doit faire en ce moment l'nc bien piteuse mine?

Tournemine, Mossieu Tournemine !

Et Ton répéta en chœur.

— A Bernard, maintenant! s'écria Colifleur; il faut que Bernard fasse son couplet !

Bernard se leva en chancelant, car il était inconimensnrableinent ivre, et, se cramponnant de son mieux à Vair, il improvisa les paroles suivantes :

Tournemine, je ne connais que ça, H est dans la garde nationale ; Mais ce n'est peut-être pas celui-îà,

Touniemine, C'est peut-être un autre Toumemine !

Après quoi il retomba lourdement sur sa chaisCj-^en riant à verse.

Le couplet de Bernard fut honni ainsi qu'il méritait de l'èlro, et, comme il voulait le recommencer, ens'opiniâtrant sur la valeur de ses runes, on le mit lui-même à la porte.

Bernard s'en alla comme il put.

CoUfleur et sa femme ne sortirent de chez Bonvalet qu'après onze heures. 11 ne fallait plus songer à se rendre chez Tournemine. D'ailleurs qu'y auraient-ils été faire? C'était trop tard pour aller au Cirque; la loge demeura vide. Tous deux s'en retournèrent par ces mêmes boulevards, qui les avaient vus le matin si triomphanis cl si honnêtes, — et qui les voyaient ce soir si confus. Coliflcur avait brusquement serré dans la poche de son

habil le sac, le fameux sac au fond duquel il ne re^^tail plus que trois ou quaire pièces de cinq francs. D*un commun accord, ils avaient remis au lendemain les lamentations et les réflexions.

Nous ne répondrions pas que leurs têtes ne fussent un peu affolées par les vapeurs combinées du richebourg, du cliâteau-margaux et du sillery.

Ce qui donne un certain poids à notre assertion, c'est qu'après une demi-heure de chemin, abrégé par une conversation pleine de tendresse, de souvenirs, de serrements de doigts ) Colifleur et sa femme se trouvèrent tout à coup sur la place de la Bastille, — eux qui croyaient sincèrement regagner la Madeleine.

Était-ce la fatahté qui les avait poussés là ?

Us eurent ensemble un cri, et ils se regardèrent épouvantés; mais la mobilité de leurs sensations était tulle, qu*à la stupeur succéda bientôt une hilarité condamnable.

Cohfleur ayant une soif — qu'il ne s'exphquail pas, disait-il, — ils entrèrent dans le premier café venu, sur la place, un café qu'on allait fermer. Colifleur se fit servir un bishoff. Lucile demanda une glace à la vanille et au citron.

Un orage était survenu sur ces entrefaites. La pluie tombait par torrents.

II se trouva que le maître du café était un homme très-aimable, et qui ne voulut pas les renvoyer par un

pareil temps. Colifleur, pour laisser passer la pluie, lui proposa une partie de bé>Jgue, qu'il accepta.

Au bout dune demi-heure, folifleur avait perdu vingtcinq francs, consommation comprise. Alors, il lira son sac de sa poche, et le vida sur la table de maibre : il contenait juste cinq effigies.

— Blainter.ant, dit Colifleur en riant, il ne ncus i e.te (lus un scu. Lixile, meîs Icn châle. Doni:e nui', monsieur.

La pluie tombait toujouis.

— Ces pauvres jeunes gens ne peuvent pas s\n alL r comme cela, dit le maître du café. Georges, envoyez chercher une voilure sur la place.

— Mais, monsieur, murmura Colifleur, vous savez bien que...

— Permetlez-moi de la payer.

— Ah! moucfieur... vous êtes Ircp bon. J*accepte pour ma femme. Au moins, puiî^-je savoir votre nom?

Le maître de café répondit :

— Je m'appelle Tournemine.

Page 1