LE DEGEL DE M. SCRIBE
Il VOUS soiiYient comineiit en haute mer Pantagruel ouït diverses paroles dégelées : « Ici est le confin de la mer glaciale, dit Rabelais, sur laquelle fut au commencement de rhyver dernier grosse et félonne bataille'. Lors gelèrent en Tair les paroles et cris des honmies et femmes, les cliapelis des masses, les hurtits des harnois, les hemiissemens des cheveaux et tout autre eflroy de combat. A cette heure, la rigueur de Tliyver passée, avenante la sérénité et iempérie du bon temps, elles fondent et sont ouïes. »
Pantagruel, frère Jean et Panurge en ramass<!nt queU ques-unes qui, fondant entre leurs mains, rendent les sons suivants : tf Hin, hm, fttn, hitik hisj tic^i^ef torche, lorgne^ iH'ededin, brededac, frr, fir, fir, hm, ton.
bouj bm, ban, boUy frou, bouy tracCj trace, trrr^ trrry trrr^ tfrrrrrr, on, on, on, ow, on, oumiauowm, goA, magoth. »
Eh bien , il m'est arrivé, Taulre soir, même aventure qifà Pantagruel. Ce n était pas sur une nauf, c* était à la Comédie-Française ; — ce n'était pas dans la mer glaciale, c'était à la représentation des Rêves d* amour:
Rêves d* amour! quel plus beau et quel plus charmant Itrc que celui-là ! 11 rappelle Shakspeare et le Songe d*nne nuitd*étê; il fait passer devant les yeux de grands parcs tout inondés par le clair de lune. — Et pourtant je m'endormis à Rêves d*amour; mes paupières se fermèrent vers le commencement du deuxième acte, au moment où Tacleur Saint-Germain proférait cette douce plaisanterie : « Je rentrai dans nK)n silence et dans nion fauteuil. »
Et j'eus une vision, une vision que les conteurs fan* tastiques (à propos, que sont devenus les conteurs fantastiques?) ne m'envieront pas. Je vis distinctement, dans un cadre qui était tantôt un salon jaune, tantôt un bosquet, tous les personnages de Fœuvre complète de M. Scribe, rassemblés comme pour une fête. C'était la piquante veuve de Y Héritière, madame d'Hérigny; c'était l'irrésistible M. de Thémines, des MaUieurs d'un amant heureux; c'était le jeune et honnête Victor, de la Mansarde des artistes; c'était le sémillant Senneville de Kelly, ou le Retour en Suisse; c'étaient des colonels de vingt-cina ans coifTés h la neige, des ofûciers de ma-
rine a éloufiant leur secret, » des chasseurs ridicules, des notaires sensibles, des invalides au port d'armes, des petites filles grondant de vieux serviteurs, de belles mamans égratignant des harpes; — et des toilettes! des écharpes! des ceintures! des boas! des dessous de pied ! des chapeaux-tromblon ! des collets de carrickl
Tous ces personnages gardaient des postures roides, comme s'ils eussent fait partie d'un musée de figures de cire ; .je crus deviner que, depuis plusieurs années^ ils avaient été saisis par le froid — de la critique. Mû d'une généreuse pitié (dans mon rêve), je mis le feu à une collection de journaux qui se trouva par hasard /
sous ma main. Combien j'eus à me repentir de ce , ^ bon mouvement !
Les paroles de ces personnages dégelèrent; et ce fut au bout de quelques instants un vacarme des plus horrifiques. Mille petites phrases, hachées menu comme chair à pâté, tombèrent sur le sol, en môme temps qu'une grêle de points de suspension et de points d*exclamation. Les : « ciel!... Achevez... Que signifie?... Pas un mot de plus... Il se pourrait... Oui, c'est une idée... Si elle se doutait... Il n'y a pas une minute à perdre... Ces lettres... A la petite porte du parc... Vous voulez donc me déshonorer?... Ce cabinet a deux issues... Grâce pour lui... Toujours moqueuse et enjouée... Vous permettez... Je ne me trompe pas... C'est elle que j'aperçois dans l'avenue... 11 ne faut pas qu'elle me trouve ici... 11 n'est plus temps! » se succédèrent