‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessiné (volume 4)Chapitre 68 sur 70 · UNB\IS1TE A PAUL DE KOCK · texte numérisé non relu

UNB\IS1TE A PAUL DE KOCK

Je ne pense pas être ridicule ou trivial en avouant ma sympathie littéraire pour le romaujcier Paul de Kock. J*aime ce talent naïf , ce style clair, cette goguette perpétuelle, — et aussi ce vrai sentiment des qualités morales qui font l'homme vertueux. Son œuvre n'a pas d'équivalent dans les littératures étrangères, et c'est à regretter : chaque nation devrait avoir son Paul de Kock, c'est-à-dire son peintre de réalités amusantes et bourgeoises. Je comprends parfaitement l'admiration des Anglais, — peuple sagement curieux, — pour l'auteur de Mon voisin Raymond, . Aujourd'hui, je ne veux que raconter une anecdote de jeunesse, où le nom et la personne de cet auteur remarquable se trouvent mêlés.

C'était plusieurs années avant la chute du roi Louis- Philippe, au temps des folies amoureuses du quartier Latin. Nous étions une nichée entière installée dans un hôtel de la rue de TÉperon, faisant de la musique, du droit, de la peinture ; le hasard seul nous avait réunis, et, empressons-nous de le déclarer, jamais l'idée ne nous vint de nous organiser en cénacle. D'ailleurs, il y en avait de fort bêtes parmi nous.

Deux ou trois filles d'Eve, qui n'étaient paspluslaides que d'autres, et à qui nous prêtions une poésie — qu'elles ne nous rendaient pas, — venaient souvent enjouer cette demeure. Une d'elles, qui depuis s'est fait épouser par un restaurateur, me charmait particulièrement par lardent éclat de ses yeux noirs, la rébellion constante de ses cheveux épais et la sonorité de son rire. Mon cœur d'opéra-comique palpitait rien qu'à l'enlendre, à certaines heures, heurter de son doigt impérieux à la porte de la chambre n° 15. — Hélas ! j'habitais la chambre n** 14.

Cette belle fille, j'ai un peu de honte à le dire, s'appelait d'un nom réprouvé par la grande littérature. Au lieu d'avoir été tenue sur les fonls baptismaux par quelque conteur d'Espagne ou d'Italie, et de s'appeler Rosalinde, Penserosa, Belcolor ou Carmosine, la pauvre enfant, qui n'avait jamais vu de romantiques autrement qu'en lithographie noire, se laissait nommer vulgairement Fifîne, — comme dans Sans cravate^ de Paul de Kock.

Fifme ! — Ce nom rappelle toute une époque, toute une manière, une humeur évanouie à présent, la gaieté des employés en vacances, Cupidon monté sur un âne dans le bois de Montmorency, des capotes roses, des ombrelles vertes, des brodequins de coutil; et puis aussi des mansardes invraisemblables , où Ton ne marche en hiver que sur des peaux d'oranges, et où le bonheur croît paisiblement sous Temblème d'un pois de senteur planté dans une écuelle.

Fifine devait son nom au caprice de quelques-uns d'entre nous, partisans fanatiques des belles lettres égrillardes et lecteurs des romans édités par Barba. Nous avions pris un abonnement collectif chez madame Cardinal, la célèbre libraire de la rue des Canettes ; c'était Fifme qui était chargée de nous apporter chaque soir les romans dont nous avions dressé la Uste en conseil suprême. —Après quinze ans, jereirouve une de ces listes, expression curieuse et fidèle de nos tendances littéraires; je la donne sans y changer une syllabe. On sait que les statuts des cabinets de lecture interdisent d'emporter plus de deux ouvrages à la fois.

« Demander André le Savoyard, par Paul de Kock ; Gustave ou le Mauvais Sujets par le même.

« Au cas où ces ouvrages seraient en lecture^» demander :

(( SœiirAnne^ par Paul de Kock ;

« Ou ÏEnfant de ma femme^ par le même ;

« Ou la Laitière de Montfermeily par le même ;

t Enfin, en désespoir de cause :

« Les Amours du chevalier de Faublas, par Louvet ;

« Le Compère MalhieUy par Du Laurens ;

« Les poésies de MoUevault, de FAcadémie française;

« Cijpiieriy ou le Petit Fumiste de neuf ans, par madame UUiac-Trcmadeure. »

On devine aisément que Fifine s'arrangeait toujours de manière à nous apporter du Paul de Kock — quand même. Nous lui sautions au cou pour sa peine ; et celui do nos camarades dont Torgane rappelait le mieux M. Mennechet, ancien lecteur ordinaire de S. M. Charles X, s'empressait immédiatement de nous initier aux délices du roman nouveau. Celte littérature toute pacifique n'amena jamais chez nous les collisions funestes qui ensanglantèrent les premiers âges du romantisme. Nous nous amusions comme de simples marmitons, laissant à de plus dignes le soin de décider entre la comédie et le drame, entre l'hémistiche brisé et Talexandrin à la Dombasle.

Ce qui devait arriver arriva pourtant. Un jour, nous nous trouvâmes au bout de la collection complète des œuvres de noire romancier. Grande fut la désolation. Comment allions-nous pouvoir vivre maintenant? A quel autre écrivain fallait-il avoir recours ? Pendant trois ou quatre mois environ, nous flottâmes de Ricard à Raban, et de Raban à Haximilieii Perrin ; mais ce n'étaient là que des équivalents bien faibles. Ricard nous

faisait rire/ et c'était tout; Raban nous paraissait grossier ; Maximilien Perriri nous ennuyait. Nous essayâmes du baron de Lainothe-Langon, dont les titres nous al* léchaient, et qui avait conquis une sorte de réputation dans les classes intermédiaires ; mais nous ne pûmes finir le Ventni, et nous n'allâmes pas au delà du preniier volume de Monsieur le Préfet. Le compilateur Touchard-Lafosse nous rebuta, et nous nous lassâmes de Victor Ducange. Après avoir de la sorte parcouru la série des illustrations de cabinet de lecture, nous retombâmes dans notre perplexité et conclûmes désespérément qu'il n'y avait rien eu deçà ni au delà de Paul de Kock, et que la Femme^ le Mari et V Amant représentaient les colonnes d'Hercule de la littérature au dixneuvième siècle.

Nous nous rappelions surtout ce passage inimitable, où l'auteur, se substituant à ses personnages, nous communique en ces termes ses ingénieuses et piquantes réflexions : A Je suis an spectacle... j'aime beaucoup le spectacle... surtout quand on y joue de bonnes pièces et que je suis bien placé. On n'est pas encore près de commencer. . . On est si long dans ces théâtres de boulevard î En attendant, et pour nous occuper, examinons un peu mes voisins. C'est une distraction très-agréable quelquefois. Ah ! j'ai à ma gauche une fort jolie femme. . . j'aime beaucoup les jolies femmes. . . Mais un gros homme à lunettes se penche à chaque instant vers elle et lui parle d'un air qui me déplai^.. Je n'aime pas les gros

hommes à lunettes... Celui-là surtout m*agace les nerfs... je ne sais trop pourquoi... Que Thômme est souvent bizarre dans ses antipathies!... Continuons mon examen... to

Que dire après cela? Où trouver narration plus intéressante, style plus précis ? Fifîne principalement était inconsolable, et, dans sa douleur, elle ne parla't rien moins que de nous apporter le Solitaire,

Cette année-là justement, le hasard ou la fatalité voulut que Paul de Kock ne produisit rien, rien du tout. Le dieu s'était retiré dans un nuage. Après avoir patienté autant qu'il nous fut possible, nous prîmes enfin une décision sérieuse : nous résolûmes de nous rendre en solennelle ambassade auprès de lui, à cette fin de le conjurer de reprendre la plume; — et nous fixâmes pour cette expédition le dimanche suivant.

Ce jour-là, le soleil avait fait sortir tous les Parisiens de leurs maisons ; une foule joyeuse se portait vers la barrière; le commis à quime cents francs d'appointements donnait le bras à la petite ouvrière; le marchand delà rue aux Ours marchait gravement, escorlé de sa femme, une grosse dondon encore appétissante ^ et de sa fiilp, une grande innocente qui n'osait lever les yeux. Tous ces gens-là se promettaient un plaisir infini, et dans le fond ils n'avaient pas tort, car quoi déplus doux en effet que les plaisirs de la campagne (style du maître)?

Notre petite colonie, composée de sept personnes, 8*étaitmise en route avant midi. Fifine ouvrait la mar-

che, enveloppée avec ostentation dans un de ces longs châles, imitation de cachemire, inventés pour le triomphe de la ligne serpentine. Elle avait un bonnet à rubans lilas, — le dernier bonnet de grisette ! — et des souliers de satin turc comme on n'en porte plus. Dodolphe raccompagnait; car partout où il y a une Fifme il faut un Dodolphe, c'est de rigueur.

Venaient ensuite la blonde et sentimentale Estelle, belle enfant de vingt-huit ans, coiffée en tire-bouchons^ avec le fetit musicien Anatole, dont elle avait fait connaissance au l>al de Sceaux, où il jouait de la clarinette ; — pui3 Nini et son bon ami Robinet, que Ton avait chargé de quelques provisions, afin qu'il ressemblât tout à fait à M. Bidault, facétieux personnage des premiers chapitres de M. Dupont ou la Jeune Fille et sa Bonne.

Nous arrivâmes ainsi au boulevard Saint-Martin, où demeurait M. Paul de Kook. Après avoir pendant quelques minutes contemplé sa maison avec sensibihté, nous nous décidâmes à en franchir le seuil. 11 fut arrêté que je porterais la parole au concierge en l'appelant mùndewf^ — et non père chose j ainsi que Teût souhaité Fifine pour plus de couleur.

— M. de Kock? demandai-je, après avoir salué révérencieusement.

— Lequel? répliqua le concierge.

Je me retournai plein d'ébahissement vers mes camarades, et je remaniuai sur leurs visages une surprise égale à la mienne.

Cependant ce concierge, croyant que je n'avais pas entendu, répéta en haussant d une note :

— Lequel? le père ou le fils?

— LE SEUL! s'écria Fifine, avec une pose et un accent superbes.

. Le portier fasciné eut l'air de comprendre, et nous indiqua l'escalier.

Trente marches après, nous nous rangions sur le palier, et deux minutes ensuite nous étions face à face avec le grand homme.

Il était vêtu d'une robe de chambre brune à ramages chocolat, comme les dentistes, et sa lête était ornée d'un bonnet grec. Notre démarche parut le flatter infiniment, et en reconnaissance il nous montra sur son bureau les épreuves de Ce Motisieur ! qui allait paraître. Nous nous jetâmes dessus avec un enthousiasme — qui amena un éclair d'orgueil dans sa prunelle.

Ce premier moment écoulé, j'invitai, au nom de mes camarades, H. Paul de Kock à un simulacre de banquet chez Passoir. Après s'être défendu avec beaucoup de grâce, M. Paul de Kock finit par accepter. — Les vitres de son appartement résonnèrent au bruit prolongé de nos joyeux hurras.

J'avais été chargé de l'ordonnance et des dispositions de cette fête, et j'avais cru ne pouvoir faire mieux que d'en calquer le dessin sur les principaux romans de M. Paul de Kock lui-même. Tous les chapitres où l'on mange, où l'on folâtre, avaient donc été compulsés par

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moi avec un soin remarquable, et j*en avais extrait les éléments d'un programme qui, à mon sens, devait tout à fait chatouiller son amour-propre d'auteur.

M. Paul de Kock ne nous avait demandé qu'un quart d'heure pour changer de toilette. 11 revint avec un pantalon blanc et un habit vert russe . Ce fut le signal du départ.

Arrivés chez Passoir, nous nous installâmes sous un berceau, dont les branches entrelacées foitriaient un dônie impénétrable aux feux du jour. H. Paul de Kock occupait le haut bout de la table, — ayant Fifme à sa droite et Dodolphe à sa gauche.

— Voilà un des plus beaux jours de ma vie! murmura-t-il.

Mais, lorsqu'il s'agit de vider la première rasade :

— Qu'est-ce que c'est que cela?, demanda-t-il en jportant le verre à ses lèvres.

— C'est du coco, répondis-je.

— Comme dans Jean^ dit Fifine.

— Comme dans Frère Jacques, dit Anatole.

— Ah! très-bien!... dit M. Paul de Kock en Taisant la grimace... une flatterie! je comprends... je comprends... Mais j'aime mieux le vin rouge.

Je fus un peu désappointé; néanmoins mon programme gardait d'autres merveilles en réserve. Je comptais surtout sur une salade, plaisamment saupoudrée de chenilles, comme dans Monsieur Dupont, au chapitre intitulé : Un dîner dans le bois de Romainville; mais cette seconde allusion eut encore moins de

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succès que la première. La n^acédoine d'insectes alla rejoindre le coco.

Malgré cela, le diner fut excessivement joyeux, et le vin de Beaune n'attendit pas longtemps pour venir mettre le feu à nos cerveaux, transformés en rosaces d'artifices. Je devins pyrotechnique comme Héry de Marseille : je fis tournoyer Tartichaut scintillant de ma pensée, — et Dodolphe lança quelques bombes paradoxales qui retombèrent en pluie de calembours !

Dans notre commune ferveur, nous nous étions débaptisés tous, pour emprunter leà noms favoris des héros de M. Paul de Kock : Bribri^ Troutrou, Histigri, Pétard, Rocambolle, Verluisanl. Cet hommage délicat le toucha aux larmes.

Jusqu'au de^rt, il se laissa doucement aller à ces jeux de l'esprit, répondant et mangeant, souriant à tous, à Taise dans sa gloire comme le poisson dans l'eau; tandis que Fifine, cédant à un besoin de famiharité excessive, lui frappait sur l'épaule en l'appelant : — Farceur !

La blonde Estelle, plus sentimentale que jamais, tournait les yeux vers lui, et répétait deux de ses vers, remarquables de limpidité philosophique :

Oui, pour un cœur enclin à la mélancolie Ce site romanesque est plein de poésie ^

* Contes en vers de Gh. Paul de Kock.

Ce fut ce moment d'expansion unanime que je choisis pour donner suite à mon programme et pour procéder au couronnement de rilluslre auteur. Le myrte et la rose s'unirent sur son front égayé; ce fut Fifine qui s'érigea en Clairon de cet autre Vollaire. J'avais composé le matin un hymnicule sur l'air célèbre : Fontenay!

L'attendrissement qui suivit ces stances ne peut se décrire qu'avec peine. Dans les brusques mouvements de son exaltation, Dodolphe renversa un plat d*épinards au sucre sur le pantalon blanc de H. Paul de Kock.

— Comme dans Zizine !

• — Comme dans Madeleine !

— Comme dans Georgette, ou la Nièce du tabellion !

Force fut à M. Paul de Kock de se consoler de cet accident — avec des citations. 11 s'essuya de son mieux et fit bonne contenance. D'ailleurs, le dîner étaittœrlvé à cette période où l'indulgence est chose facile. Cependant, craignant d'être entraîné trop loin par l'imitation complète de ses ceuvres, il refusa avec énergie de nous suivre au jeu de la balançoire.

— Quel dommage! dit Estelle, c'eût été conmie dans Un jeune homme chaînant!

— Ou comme dans Ni jamais ni toujours!

— Alors, il faut faire [des crêpes î s'écria Fifine en frappant ses mains l'une contre l'autre.

— Oh! oh! dit M. Paul de Kock, des crêpes... dans un jardin !

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— Nous demanderons un cabinet.

Décidément, le jovial écrivain portait la peine de ses propres ouvrages. Après avoir savouré la popularité dans ce qu'elle a de plus doux, il voyait poindre déjà les inconvénient du fanatisme. Trop de beaune gâte tout ! A force de faire sauter des crêpes dans la poêle, H. Paul de Kock sentit subitement se déchirer son pantalon, —^ épisode qui détermina parmi nous une bruyante explosion d'hilarité :

— Comme dans Un bon enfant !

— Connue dans X Homme aux trois culottes !

— Connue dans la Jolie Fille du fa^tbourg !

— Comme dans le Tourlourou !

' Ici, tout le catalogue de ses romans fut égrené et défila. En effet, il n*esl pas un seul volume de M. Paul de Kock où le héros n'ait un pantalon craqué sous lui.

De ce moment, notre joie ne connut plus de bornes, et nous entrâmes dans la série des extravagances toutes françaises. Fifine, s'achamant après le fameux auteur, l'appelait Plume de Coq et Poule de Coq, Féroce d'admiration, Anatole lui déroba un pan de son habit vert russe, en manière de relique...

11 était nuit close lorsque nous le reconduisîmes chez lui, en triomphe. Dodolphe voulait absolument bassiner son lit, — comme Férulus dans la Maison blandie; et Fifine proposait d'attacher au cordon de sa sonnette le chat du concierge, — comme dans YHommede la nature et l* Homme ^policé.

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