‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessinéChapitre 17 sur 116 · EB CBEII!! DE FER · texte numérisé non relu

EB CBEII!! DE FER

{..es suiveurs se divisent et se subdivisent en une infinité de genres et de sous-genres.

Il y a d'abord le suiveur diurne et le suiveur nocturne, de la même façon qu'il y a le papillon de jour et le papillon de nuit.

il faut admirer sans réserve le suiveur de jour, celui qui tmvaille à la clarlé du soleil. Celui-là est un mor-

tel d'une essence supérieure, — Il est indispensable, par exemple, qu'il ait hanté Técole de iaPalférine, pour y apprendre l'audace, la sérénité et le goût de Timprévu.

Les boulevards, et par extension les Champs-Elysées, représentent le quartier général des suiveurs de jour. — Il en est qui, absolus dans leurs habitudes ou leurs systèmes, ont adopté un boulevard et ne le dépassent jamais. Si la femme qu'ils suivent n'est pas subjuguée à la hauteur de la Chaussée-d'Antin, ou si elle prend tout à coup une rue de traverse, ils l'abandonnent brusquement, quelque progrès qu'ils aient pu Taire dans son esprit.

J'ai dit — subjuguée — par politesse; mais le mot exact et emprunté à la vénerie est : levée.

Après les boulevards, les jardins publics sont les endroits les plus affectionnés des suiveurs de jour. Les Tuileries, dont la physionomie se renouvelle plusieurs fois du matin au soir, viennent en première ligne ; les employés de ministères en sont, après les ramiers, les hôtes naturels. — On les voit, tantôt suivre une bonne fortune facile sur la terrasse des Feuillants; tantôt, plus romanesques, s'enfonçant sous les ari)res touffus qui versent l'ombre au sanglier d'Krj'manthe, emboîter le pas d'une Galatée qui replie précipitamment sa broderie dans sa fuite. De plus habiles suivent tranquillement une dot autour du grand bassin, en ne dédaignant pas d'expliquer aux familles de province les

mystères du jet d*eau et les habitudes des poissons Fooges.

Le Palais-Royal a, depuis un lemps iinméinorial, la spécialité des vitrines de bijouterie, miroirs qui ne manquent jamais leur effet sur les alouettes du jardin. La partie est belle pour le suiveur, lorsque par-dessus l'épaule d*une femme en contemplation devant des pierres brillantes il peut murmurer :

— Est-ce que vous avez arrélé votre choix, madame, sur quelques-uns de ces bijoux... moins éclatants que vos yeux? Voici des boucles d*oreiile qui feraient merveilleusement bien sous vos beaux cheveux blonds

Peut-être remarquez-vous cette bague?

Et autres ba:ialités de même espèce, qui sont comme ces indispensables accords par lesquels on prélude à une importante symphonie.

Au Luxembourg, ce magnifique coin de verdure, les suiveurs sont des étudiants, — et quelquefois des professeurs. Ces derniers descendent discrètement dans la pépinière...

On suit beaucoup au Jardin des Plantes, dans le labyrinthe du Cèdre, le long de la fosse aux ours et devant le palais des singes. Messieurs les militaires y régnent presque exclusivement. — Jolis suiveurs, nos guerriers, et plus forts qu'on ne semble le croire !

Nous avons encore d'autres suiveurs de jour, — des spécialistes, tel que le suiveur dans les musées, mâtiné de cicérone, et particulièrement à l'affût des élran-

gères. C'est un des plus intelligents : il a chaud en hiver, il a frais en été, il se meut librement dans un milieu doré; rien ne Tempèche, selon les circonstances et selon les personnes, de se donner pour un riche ama* teur ou pour un ailiste de génie. Qu'une lady paraisse indécise en consultant le livret, il ondule adroitement jusqu'à elle et laisse tomber ces mots :

— Ce tableau est de Corrége, madame ., dans son second style... la tète de Diane est ravissante, n'est-il pas vrai?... Et ces petits Amours .. comme on leur pardonne leur nudité en faveur de leur gr&ce !

Le suiveur en omnibus procède plus bourgeoisement, et nous jurerions presque qu'il a le portrait de Paul de Kock dans son alcdve. Plusieurs chances d'entrer en conversation lui sont offertes.

La première :

— On est bien gêné dans ces omnibus... Ne craignez pas d'appuyer de mon côté, madame... c'est la mort aux toilettes.

^ Si la femme répond : t Oh! vous avez bien raison, monsieur ! » un grand pas est fait. Par malheur, il arrive assez souvent que c'est une grosse voisine d'en* face qui répond, en rangeant autant de chair que d'ëtoffe, le : t Vous avez bien raison ! » Deuxième chance :

— Voilà votre monnaie, madame... Ces conducteturs ont la rage de rendre des sous d'une malpropreté... Voulez-vous que je vous les change?

La dame sourit ou ne sourit pas. ~ Les autres ciuuices sont entièrement du ressort du hasard. Un dernier recours est cependant réserve au suiveur : c'est le cas où h dame jetterait au conducteur de l'omnibus ces mots providentiels :

— Conducteur, vous m'arrêterez au coin de la rue Bleue.

Le suiveur, alors, ne se sent pas de joie, et cinq minutes ne se sont pas écoulées qu'il s'écrie :

— Eh bien! conducteur, madame vous a dit de l'arrêter au coin de la rue Blanche.

Il est évident que la femme sera Torcée de répondre

— Mais non... Conducleurrn'arrêtez pas! Vous vous trompez, monsieur.

' — Cependant, madame, vous avez dit...

— J'ai dit : rue Bleue, monsieur.

— Pardonnez un excès de zèle. .. j'avais entendu : rue Blanche.

— Oh ! 11 n'y a pas de mal, monsieur.

— Blanche ou bleue, d'ailleurs, ce n'est qu'une question de couleur...

— Et de distance, monsieur; etc., etc.

Après le suiveur en omnibus, il y a le suiveur en chemin de fer. C'est le plus déterminé. Méry a raconté, dans la Chasse au chastre, l'histoire d'un honnête Marseillais qui, paili de la Canebière à la poursuite d*un oiseau, ne s'arrête qu'à Naples. Tout suiveur a en lui l'étofTe d'un chasseur au chastre. t — Je vous suivrai

5i THEATRE DU FIGARO

jusqu*au bout du monde! » est une des exclamations les plus usitées au théâtre.

Au bout du monde ! Ici finit naturellement la nomenclature des suiveurs de jour.

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