‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessinéChapitre 28 sur 116 · LE BARON DE BOCLOR · texte numérisé non relu

LE BARON DE BOCLOR

Le déjeuner qu'il vient de nous onrir n'est pas un déjeuner (murmiir^f); c'est un poème!

vovs. — Oui! oui! c'est un poème ! c'est deux poèmes! A Saint-Jules!

sAiHT-iiiLEs, gelevani.-^ Messieurs...

Deoi mois et demi après.

M. BoouMM, à Engoulevent, — Voyous, mon futur gendre, il faudrait pourtant en finir. Est-ce que ma fille Anna ne vous convient plus? Est-ce que vos sentiments pour elle ne seraient plus les mêmes? Répondez , je veux que vous vous expliquiez franchement

BHGOULiVEIIT. — MoU

cher monsieur Boulando, j'aime, j'adore votre charmante demoiselle; et mon plus vif souhait est de l'épouser.

m. BOPL\RDo. — Eh bien!

THÉATRK OU FIGARO

TOUS. — Silence !

sàiNT-juLBs. — Messieurs et chers amis, vous me voyez ému jusqu'aux larmes de ces précieuses marques de sympathie. Il est doux, aux heures décisives, de se sentir ainsi environné... Un de mes meilleurs et de mes plus andens camarades de collège, H. de Roclor, vient, avec une bienveillance exagérée, de qualifier ce modeste déjeuner de poème. Peut-être n'était-ce pas poème qu'il convenait de dire, mais élégie. Ce banquet représente en effet mes adieux à la vie, et je vous remercie d*avoir bien voulu y assister... à mes amis, mes bons amis!... la reconnaissance me déborde. — Nous allons passer au café.

TOUS. — A Saint-Jules I

quand signons-nous le cod* trat?

ENGOULEVENT. — Laissez* moi encore quelques jours.

u. BOULANDO. — Hais, sabre de bois ! je vous en ai déjà assez accordé, je crois. Vous savez combien j'ai hâte de me retirer dans le Cateau-Gambrésis, ma province natale. Signons.

ENGOULEVENT. — Il ne me reste plus que quelques petites affaires à terminer.

ir. BOULANDO. — Vous mc promenez depuis trop longtemps. Ceci n'est pas naturel, mon gendre.

BNGOOLEVBIIT, à }MHt. —

Je ne peux cependant pas me marier la veille de mon duel I

THEATRE nu FIGARO

Tr^is mois aprè?.

SAMT-JDLBS, teul. — HOO

dael ! — C*est demain qu'expire le délai que in*a accordé mon adversaire.

Me voici arrÎTé sur ce seuil terrîMe... Tobe or not to be... Caton d'Dtique... je sais bien... le thème est beau et peut fournir en' core d'intéressantes amplifications. Hais je préfère m'exercer une deniière fois et tirer au mur. — Mes témoins sont en route pour aller trouver ceux d'Engoulevent. Encore un ou deux tours de soleil, et mon destin sera décidé. — Une, deux ! une, deux! bon! Gâtechair applaudirait à cette botte.— Je lebais, cet Engoulevent!

je voudrais lui arracher le cœur de sa poitrine de spadassin et le dévorer sans assaisonnement! —

Troie mois aprèf.

EKGOOLEVEHT, Seul. —

Mon duel ! ~ C'est demain qu'expire le délai demandé par mon adversaire, et je n'ai encore reçu aucune de ses nouvelles. Voudraitil se dérober à ma juste vengeance? — Eh bien!

ma foi, il ferait sagement!

et, cela dût-il paraître bizarre, je ne courrais pas après lui. Non ! On a raison de dire que le temps guérit tout; je n'en veux presque plus à ce garçon de sa paire de giffles. Estce parce que trois mois ont passé par là-dessus?

Est-ce parce que me voilà riche et heureux? Je ne sais; mais je me sens singulièrement porté vers l'indulgence. — Il aura été cacher sa honte à Télranger, très -probablement; c'est ce qu'il avait de

Entretenons ma haine; figurons -nous que celle muraille est le torse immonde d'Engoulevent. — A toi, Engoulevent ! tiens, à la gorge! tiens, au ventre ! tiens, à la cuisse! tiens, au bras! Meurs, Engoulevent! Purgeons la terre d'Engoulevent! Encore ce coup, vile engeance! et celui-ci, scélérali et cet aulre, dzag! dzag! dzag!

— Hourrah ! — U respire encore; achevons-le; pas de pitié pour Engoulevent!

A sac ! à sac ! hue I ouf!

plus sensé à faire. Allons, tout est pour le mieux. J*ai beau être brave comme Roland, la perspective continuelle de ce duel m'agaçait plus que je ne saurais Tavouer. J'y pensais malgré moi. Cela m'empêchait dans mes résolutions et dans mes projets ; car enfin on a vu des maladroits se tirer trèsbien d'affaire sur le terrain... — Mais j'en suis débarrassé, puisqu'il est parti, car il doit être parti, le polisson !

ëCHANaE DE LETTRES

EîiGODLEYEBiT, scuL — Décidément, c'est un homme sérieux ; il m'annonce que ses témoins sont à la disposition des miens. Répondons-lui. — Peut-é!re comprendra-l-L

« Yal-da-Paradii, 30 juin 1850

c Monsieur, t Je TOBS écris de la campagne de mon futur beaupère, où une affaire des plus importantes va nécessiter mon séjour pendant quelque temps. C'est tous faire entendre qu'à mon tour j'ai besoin d'un mois. Peut-être ne serez-vous pas ftché de ce nouveau délai. • Recevez, monsieur, mes salntalions.

« Engoulevent. »

DB sànet'wuss a kngoulbvsht.

« Parii, 30 juiHet 1859.

i Monsieur,

« Le délai que vous m'avez demandé, ou plutôt que vous avez pris, finit aujourd'hui. Je suis à vos ordres. « J'ai l'honneur de vous saluer.

« Saint-Jules. »

d'ercoulstert a sairt-jules.

« Val-du-Paradii, 2 août 1850.

« Monsieur,

• J*ai quarante ans, une réputation de bravoure à l'abri de tout soupçon ; Grisier me fait l'honneur de

m TflÊATRE DU FIGARO

me compter parmi ses élèves de premier ordre; sur les sept ou huit rencontres que je n'ai pu éviter dans ma vie, trois ont eu une issue funeste pour mes adver^ saires. C'est vous dire que je suis placé de manière à ne pas redouter un nouveau duel, surtout dans les conditions exceptionnelles où se présente celui-ci. — Eh bien! monsieur, malgré la gravité de roffense que j'ai reçue de vous, je renonce à la satisfaction que je vous en avais fait demander primitivement. Je consens à oublier un acte que votre raison a dû condamner et qui, d'ailleurs, a déjà reçu un commencement d'expiation dans les quatre mois de noviciat, infailliblement niélé d'appréhensions, que vous venez de passer.

c J'espère, monsieur, que vous apprécierez à sa véritable valeur une résolution que je n'ai adoptée qu'après les réflexions les plus sérieuses, basées principalement sur les devoirs de tout homme d'honneur envers la société et envers la morale.

tf Agréez, monsieur, toutes mes salutations.

i Engoulevent. »

DE SàUT-IULES k BRGODLEVEIIT.

« Paris, 3 août 185J.

i Honsieur, < Je ne me méprends pas sur le sentiment fort honorable, à votre point de vue, qui a dicté votre lettre. Mais il m'est impossible d'en accepter les conclusions.

THEATRE dU FIGARO 8S

TOUS le eomprendrez facilement. Il importe à notre dignité commune que cette affaire ait son cours naturel. Vous voulez m*épargner, cela est visible. Rassurezvous, monsieur, j*ai mis à profit, autant que possible, chez Gfttediair, le laps de temps que je dois à votre condescendance; et queDe que s4Ht votre supériorité, j'ai la hardiesse de croire que vous ne vous trouverez pas en présence d'un adversaire trop indigne de vous.

« lies témoins demeurent donc, plus que jamais, à la disposition des vOtres.

« Je vous prie, monsieur, de recevoir l'expression de ma considération parfaite.

« Sairt-Jdles. a

D BK600LKVIRT A SAt!IT*l1TlK8.

« VaMu-FaradU, 6 août 1S 9.

c Monsieur, t Vous m*avez fait manquer un mariage superbe. Vous m'avez empêché de tripler mes capitaux. Je ne vous demande plus rien. Je garde mes deux gifBes. Laissez^moi tranquille.

€ Ergoulevbht. i

DE SAIAT-JULRS A ENGOULEVENT.

«Paris, le 8 août 1859.

« Monsieur, « Je ne puis faire autrement que d'accepter les ëtran* ges conclusions de voire dernière lettre. Vous me per^ mettrez cependant de vous en renvoyer quelques termes.— Vous prétendez que, par ma demande d'un délai de trois mois, je vous ai porté un préjudice de diverses sortes. Comptez-vous donc pour rien, njonsieur, le» désordres profonds dont mon existence se ressent aujourd'hui? J'étais, il y a trois mois, un honnête négociant ; vous avez fait de moi un libertin. J*ai des maîtresses et je n'ai plus d'argent. Je ne vous parle pas de ma santé compromise dans de nombreux adieux au monde, adieux désormais entachés de ridicule par votre détermination. Je vais ressembler à ce monsieur qui, après avoir pris congé d'une compagnie, rentre un quart d'heure après au salon en disant qu'il a oublié sa canne. Préparé à la mort, comme je l'étais, vous me rejetez dans la vie. Croiriez-vous, par hasard, me rendre service?

« Vous avez détruit mon avenir; au besoin, je pourrais vous demander de me faire une rente. J'espère, du moins, que vous aurez la délicatesse d'acquitter la note ci-incluse.

* MNT waaamL udtt-jiiles a GATiauiB, PBORsntB d'bmmo :

c tA mois de leçons ordinaires et extraordinaires, tant de joor que de nuit 500 fr.

• Un mois supplémentaire 200

c Fourni à M. Saint-Jules une paire de fleurets, un

masque, un gilet, des gants, des sandales, le tout en première qualité 100

800 fr.

f Dans cette espérance, monsieur, je consens encore à vous saluer.

« Saikt-Jules. f

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