LES CAFÉS CHANTANTS
Ce genre de spectacle est devenu très à la mode à Paris depuis dix ans environ. Autrefois il n*y avait qu'on seul café chantant, le Café des Aveugles, qui existe encore, et dont la physionomie se sépare absolument de celle des autres cafés.
Les nouveaux cafés chantants sont installés avec celte magnificence conventionnelle qui relève du théfttre : une estrade, ceinte de guirlandes, de draperies rouges à firangea d'or, ornée de peintures représentant des attriinits IjTÎques, enferme comme dans une corbeille un essaim déjeunes beautés. 11 faut voir leurs robes de gaze épanouies comme des blancs d'oeufs fouettés , leurs rubans, leurs gants de bal et leurs effrontées pierreries fausses. Celle-ci est vêtue en amazone du temps de Loals XIII, elle a une plume blanche à son feutre, et elle enlève ses romances la cravache en main. Celle-là
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est tout en rose, un chapeau de bergère se penche siir son oreille comme pour lui murmurer d'amoureux compliments ; elle se 1ère en rougissant pour chanter : Non, non, monseigneur ^ je ne vends'pas mon cœur.
11 y en a d*autres qui ont des mantelels d'hermine, même dans le mois de juillet, des vestes â la dragonne, des résilles à la Figaro, un croissant argenté sur le front, une couronne de bluets, ou plus simplement des anglaises qui tombent mélancoliquement tout le long, le long de deux maigres joues, peintes en fard jusque dans leurs trous de petite vérole.
Ah! dame, elles ne sont pas loutes belles. Quelquesunes ont de la voix; dans ce cas, une affiche écrite à la main apprend aux consommateurs qu'elles ont été levées au Conservatoire. D'habitude elles ne livrent que leurs petits noms : c'est madame Harietta, c'est made-> moiselle Georgine ou mademoiselle Olyuipe. Chacune d'elles a sa coterie, comme dans les théâtres, qui se compose d'un groupe de gros hommes, attablés le plus près possible de l'estrade, autour de plusieurs canettes de bière; ces hommes ont ordinairement la voix forte, le teint ardent, beaucoup de favoris, beaucoup decho veux et des redingotes à poil.
Une bouquetière circule entre les tabourets; elle met en loterie des bouquets monstrueux, au prix de deux sous le billet. Les gros hommes prennent une vingtaine de billets.
Autour de Testrade on remarque, errants, trois ou
qmtre messieurs en gilet Uaiic et en habit noir. Ce sont les chanteurs ; ils attendent leur tour et froissent par contenance un cahier de musique. Quand il se fait tard, on les voit de temps en temps lever sur la pendule des regards qui ont laim. Tout à Theure un baryton, (i*un embonpoint excessif, va murmurer : Si fêtais petômeau/ La basse attaquera résolument : Moine et bandit; le ténor, à qui ses amis viennent d'oflHr un grog abondant, {»*aidra corps à corps le grand air de la Lme ; et le jeune Georges, qui n*a pas dix^sept ans, et d<mt les cheveux, à force d'avoir été trempés dans l'eau, pleurent sur l'archet, exécutera un morceau de violon qui durera une demi-heure.
Quelquefois, par hasard, il existe au milieu de tous ces gena-là un homme ou une femme qui a du talent. Alors, cela est triste.
Les chanteuses font la quête ; elles s'enveloppent d'une gaze et vous présentent leur aumôniére, en détournant la tète avec une affectation d'indifférence. Ce sont les plus médiocres d'entre elles ; les autres ont le soin de stipuler dans leur engagement qu'elles ne tendront la main à personne.
Le chanteur le plus important de la troupe est le chanteur comique ; c'est H. Narcisse ou M. Adolphe; on rit seulement à le voir. Habituellement, il est costumé en villageois, avec une perruque en filasse, un petit chapeau rond, et un col de chemise qui exubére ; le reste à l'avenant, rubans souillés, fleurs à la veste. -*
Oh ! les pauvres mollets! — Quand c'est à lui de dire une chansonnette, il arrive avec efTort, prend une pose cagneuse, tord Tœil et la bouche, et Ton s'amuse beaucoup à écouter les Infortunes de Jean-Louis ou la PUle à JMme. D'autres fois il parait en Anglais, le chapeau en arrière et le lorgnon à Tœil : My dear Jenny,
Les chanteurs comiques sont rares. Il y en a qui desservent plusieurs cafés-concerts dans la même soirée; de ce nombre est un vieux bonhomme connu sons le sobriquet de M. Lêpateur^ titre d'une de ses chansonnettes affectionnées. Le Casino du Palais-Royal a pour chanteur comique un bossu.
Quand le chanteur comique est au repos et que, oubliant les regards du public, il se surprend à décomposer sa grimace, à rentrer son sourire, â éteindre les luisants burlesques de ses yeux, alors il paraît ftinébre. On deviendrait triste, fiévreux et maniaque conufne Hogarth ou Hofitaiann, si l'on fréquentait quotidiennement ces endroits obscurcis par la ftimée du tabac et où, de sept heures à minuit, un piano ne cesse de fmre entendre sa plainte obstmée.
Tous les quartiers de Paris ont aujourd'hui leurs cafés^conoerts. Celui dit du Géanty sur le boulevard du Temple, n'est pas un des moins caractéristiques : il y parait des fenunes habillées ep hommes, des petites filles de huit ans, toutes sortes de prodiges. Celui de la rue de la Lune, qui s'annonce par des lan« ternes chinoises, est tenu par M. Moka, un person*
nage excentrique. Les jeunes gens du quarlier Latin vont au caié chantant de la rue Contrescarpe-Dauphine, qui est le même que celui de la rue Madame. Enfin, eoar des Bleus, rue Saint-Denis, rue Saint-Martin, me Mandar, on n'entend que le bruit des roulades, on ne voit que le feu des lustres, mêlés au feu et au bruit des pipes et des chopes.
Ainsi s*essaye-t-on à divertir la population flottante de Paris, clientèle de toutes les industries équivoques, écume de toutes les sociétés bouillonnantes, joueurs ruinés, amoureux las du lète-à-téte, vieillards las de la solitude, grands politiques inédits et manques, pauvres diables fuyant la rêverie, passant de la musique au sommeil et retombant du sommeil dans la musique, afin de se soustraire aux heures transitoires qui appartiennent au malheur, débauchés philosophes, honnêtes gens dégénérés, buveurs réfléchis. — Ah ! qu'il y aurait une longue étude à écrire sur toutes ces tristesses ambulantes, qu'on heurte sans les comprendre et dont on est troublé malgré soi, énigmes proposées par le hasard, intelligences s'en allant on ne sait où, comme ces bouteîUes cach^ées qui voguent sur la mer et qui promènent d'un pôle à l'autre les mystères d'une existence!