‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessinéChapitre 63 sur 116 · LES MOINEAUX DU PALAIS-ROYAL · texte numérisé non relu

LES MOINEAUX DU PALAIS-ROYAL

Nous sommes les pierrof s du Palais- Royal, c'est-A-dire des pierrots particuliers; — nous formons une race à part, comme les ramiers du Jardin des Tuileries, comme les huîtres d*Ostende, comme les Tiolettes de Parme. Nais nous sommes le contraire des riolettes : nous avons l'immodestie en partage, et la Tamiliarité, et la gourmandise» et Tamour du bruit. Il faut nous voir nous chamailler, quatre ou cinq, pour une miette de pain qui roule et voltige sous nos coups de bec. .

Nous sommes plus gros que les autres pierrots et d'une plus belle nuance grise. Lorsque nous dormons, ramassés en boule, on nous prendrait pour de jeunes chats. Nous ne volons guère plus haut que l'Eurydice

OU la tète de TUljsse assis ; nous sautillons, nous mar* chons presque.

Nous ne craignons personne, ni les enfants avec leurs ballons en gomme et leurs cerceaux en osier, ni les loueuses de chaises, ni le canon de midi, ni les militaires qui se mettent en rond pour faire de la musique, pendant les beaux jours. Nous ne craignons personne, — excepté remployé au jet d'eau, qui est aussi l'arroseur du jardin. Ah! cet employé ! C'est lui qui nous réveille tous les jours, en dardant sur les feuilles des arbres de longs jets de poudre humide et brillante. Comme nous secouons nos ailes alors, en pestant contre lui!

Le matin, nous assistons à l'ouverture des riches magasins des arcades : le coifleur Majesté apparaît sur son seuil dans un nuage de poudre de riz ; — les {riiotographes accrochent à leur devimlure le portrait de Lafontaine ; — la boutique aux décorations resplendit de rosettes, de brochetles, de cradiats, d'étoiles, de couronnes, de cordons, de plaques; — ^Véfour ajoute une monstrueuse carpe du Rhin à son étalage ; -^ Monteaux, le changeur, fait ruisseler dans ses sébiles les pièces de monnaie de toutes les nations ; — la Bohème et la Saxe ont envoyé chez Lahoche de nouveaux prodiges de lumière ciselée.

Dans le jardin, voici les comédiens de province qui forment des groupes; l'été est une mauvaise saison pour eux ; Tété, on ne chante pas l'opéra, à Laval non plus

THEATRE DU FIGARO ttSO

qu'à Tulle. Ils ont le menton bleuâtre. Un d'eux nous lance, ayec sa canne, quelques grains de poussière sur la queue. — Utes-donc, vous, faites donc attention, s*i] TOUS plaît!

Nous apercoTons mademoiselle Cico qui se rend i la répétition; nous aimons beaucoup mademoiselle Cico, qui s'arrête souvent pour nous donner à manger. Pourquoi maigrit-elle ainsi depuis quelque tempsY — M. Monrose la salue, en se dirigeant vers le Théâtre-Français. Qu'il a Tair affairé et bourru ! et comme nous aurions peur de lui, si nous étions des oiseaux comme les autres!

Chut! Deux dames voilées se promènent avec lenteur dans la galerie Monipensier. Elles regardent fréquem- Mient derrière elles, et elles font des stations devant toutes les vitrines de bijoutiers. Elles viennent enfin de ce côté pour s'asseoir. Elles resteront sur leurs chaises, patiemment, pendant plusieurs heures. Si quelqu'un leur adresse la parole, elles répondront avec un sourire Chut!

L'après-midi arrive, et déjà cerlaines personnes s'informent de ce que l'onjoii^au restaurant du Diner- Européen. Lisons l'affiche : c Éperlans du lac Majeur, — rosbif des Ardennes au beurre de Valognes, — fraises de Vélizy-les-Bois. » Un programme bien littéraire! Les couples s'encadrent dans les croisées du premier étage; les capotes lilas et roses tapissent les murs; nous entendons Taimable tapage des fourchettes d'argent» Bon ap

péUt! —Nous attraperons peut-être un biscuit pour notre part, nous, les pierrots du Palais-Royal.

Six, sept et huit, — huit heures. Le jardin s'allume, les fenêtres flamboient. Le gaz n'a rien qui nous effraye, et nous continuons sur Therbe éclairée nos propos libertins. — Monsieur prend-il du cognac arec son café? Ce sont les garçons de la Rotonde qui vont, viennent et s interpellent d'une table à l'autre. — Versez au sept! quatre, pavillon ! — Eux seuls se comprennent, cela suffit. Au-dessus de leur tête, chez Tavcmicr, il y a une noce ; les danseurs tourbillonnent, tête nue; on voit l'or des plafonds. Aux Frères-Provençaux, le baron Tayior préside un banquet, un banquet artistique, bien entendu : on boit à sa santé, on s'échauffe, on porte des testes à la fraternité universelle... — Quand nous endormirons-nous?

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