‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessinéChapitre 68 sur 116 · COMME QUOI L'HOMME DE LEHRES BOURGOIN · texte numérisé non relu

COMME QUOI L'HOMME DE LEHRES BOURGOIN

UlKnCA DénKTri¥K«EKT A ÉCBIRE DES r.BËFS-D*aUTltE.

n se dit un jour : — Ah bah !

Et cependant, ce jour-là, il s'était levé plein de bonnes résolutions, ni trop tôt ni trop tard ; le soleil avait fait le premier pas, il avait fait le second ; tous les deux s'étaient renconirés dans l'eau étincelanle d'un lavabo. Puis, le front rarraichi, l'œil égayé, la lèvre saine, il avait traîné sa table auprès de la fenêtre ; il avait apprêté sur cette table une certaine quantité de feuilles de papier, larges et blanches à ravir ; il avait placé à côté de ces feuilles de papier cinq ou six plumes d'oie, d'une belle couleur d'ambre et taillées à point. Le tout était dominé par une curieuse écritoire en faïence coloriée, monumentale comme une basiille.

Tii THÉÂTRE DD FIGARO

D*engageants préparatifs, comme vous voyez.

Et puis, l'homme de lettres Bourgoin s'était assis.

Et, insensiblement, il avait penché sa tête sur le papier ; insensiblement aussi, il avait commencé à tracer quelques caractères dune écriture calme comme son âme, régulière comme sa conscience. — Hais, au bout d'un quart dlieure environ, son front s'était plissé, son regard était devenu inquiet, et, s'interrompant tout à coup dans son travail, il s'était écrié, comme Thomme à la sonate, comme Fontenelle : « Chef-d'œuvre, que me veux-tu ? »

« Chef-d'œuvre, que me veux -tu ? — répéta doulou- « reusement l'homme de lettres Bourgoin; pourquoi « me solliciter encore? pourquoi, chaque matin, revécu nir me tirer par un pan de ma robe de chambre? — u Je t'ai déjà dit que j'entendais n'avoir rien de com- « mun avec toi; cesse de me tourmenter; laisse-moi « tranquille, une fois pour toutes.

tt Un chef-d'œuvre, & quoi bon? N'avons-nous pas « assez de chefs-d'œuvre comme cela ? Est-ce donc une 0 denrée qui manque ? J'en aperçois de tous les côtés, « des plus radieux et des plus estimables; le dix-neu- « viëme siècle, pour sa part, en a une provision c énorme : vienne la mauvaise saison, viennent la se-

• cheresse, la famine et le réalisme, — ses greniers

< sont remplis. Mettons-y un peu de discrétion, que « diable !

« J*ai mille raisons pour ne pas écrire dechefs-d œu- <r vre. Ma santé d'abord; c'est quelcpie chose, cela. Le « chef-d'œuvre est particulièrement nuisible à Testo-

• mac; il est la source des plus effroyables désordres;

• — il èlreint les tempes, il suspend la respiration, il I enflamme le sang et le fait affluer au cœur. Par lui,

• l'œil se cave et le regard devient fixe. Trop heureux 4 s'il ne vous courbe pas avant l'âge ou s'il ne vous « brise pas du premier coup !

« Si encore mon siède n'exigeait de moi qu'un chef-

• d'oeuvre — un seul ! — je pourrais peut-être me dé-

< cider à le faire. Autrefois, le chef-d'œuvre était un

< des pseudonymes de la paresse : on avait fait un

• chef-d'œuvre, et tout était dil; on se reposait. Mais, f aujourd'hui, les coutumes sont bien changées, et le f chef-d'œuvre appelle le chef-d'œuvre. Que je m'arf rète en route, tout le monde me harcellera et se met-

• Ira en travers de mon loisir. — Que fait-il mainte- « nant î se demandera-t-on. — Rien, se répondra-t-on. « El Ton se croira le droit de s'étonner, de s*indîgner « même. Les plus bienveillants, me voyant survivre à « mon chef-d'œuvre, me traiteront de vieille hèle.

t Le chef-d'œuvre me gênerait pour marcher, pour « m'habiller, pour saluer, pour m asseoir, pour jouer « aux dominosi Un bourgeois ne s'imaginera jamais

« combien c'est fatigant d'avoir toujours devant soi le c spectre de la postérité. Je ne m'appartiendrais plus, « j'appartiendrais i mon chef d'œuvre. Il serait mon « censeur, mon tyran. H me brouillerait avec tous mes « amis ; il me fermerait toutes les issues, et empédie- « rait tous mes projets de fortune. Des que j'aurais « écrit un chef-d'œuvre, on ne me croirait plus bon à « rien; on me montrerait au doigt, en disant : — Oh ! « celui-là a su faire son chemin, celui-là s'est créé une s position.

« Le chof-d'œuvrc, une position f

« Mais le chef-d'œuvre, au contraire, est le clairon « sonore et déchirant qui va réveiller les créanciers en- « dormis au fond de leurs registres ! Le chef-d'œuvre 4 est la fanfare imprudente de la pauvreté ! »

Ici, rhomme de letlres Bourgoin arrêta les flots de son éloquence.

11 avait cru entendi*e un léger soupir. Il se leva et il alla, sur la pointe du pied, écarter Tépais rideau d'une alcôve ou dormait une jeune et belle femme, la télé abandonnée sur un bras éblouissant, — lèvres entr'ouvertes, cheveux déroulés.

L'homme de lettres Bourgoin la contempla pendant quelques minutes.

€ Non, je D'écrirai pas de chef-d'œuvre, continua- « l-il en laissant retomber le rideau avec précaution.

« Le chef-d'œuvre est jaloux et exclusif ; il n*admct i la femme que comme un sujet d'étude; il m'cmpô- I dierait d'adorer cette enfant si charmante et si per-

< verse ; — ou, s'il me permettait de l'adorer en l'étuf dianU il me rendrait malheureux conune Molière ou

• cruel comme Gœlhe.

« Je renonce au génie, c'est convenu. Remporte! le f laurier, je ne suis pas encore chauve comme César ; a rentrez la pourpre au vestiaire, je ne veux pas mon-

< ter au Capitole : — voilà un point bien arrêté. — Je 4 renonce également aux statues, statuettes et bustes •( qui sont la conséquence du chef-d'œuvre ; il ne me « plait pas qu'on voie dans cent ans ma tète en marbre « dans le vestibule d'un musée ou au bas de l'escalier Q d'une bibliothèque.

i Mon Parnasse à moi — pour peu qu'on tienne à le

< connaître — est situé au delà de la barrière Montpar- I nasse; il s'appelle le coteau de Meudon. Il est fleuri, ^ il est touRi], il brille. C'est là que j'entraîne ma Muse

< et que nous roulons tous deux dans la saison des rai-

• sins...

I Ha Muse n'est pas bleuie, comme vous voyez ; I mais je n'ai garde de lui faire un chef-d'œuvre, —

• car il faudrait ensuite l'épouser.

I A bas le chef-d'œuvre ! »

Ayant dit, l'homine de lettres Bourgoin repoussa sa table dans l'ombre ; — puis il prit son cliapeau, sortit et s'en alla écrire un article de petit journal sur le coin d'une table d'imprimerie.

TABLE

OiiinusE I

Le capitaine UoiUstrol 1

Le pelil journal en province d

Les souflrmces d'un emprunteur It)

Concert donné par O'Flancbard 37

Les suiveurs 47

Uiie paire de gîfDes 00

îovage de deux débiteurs au pays de la probité 87

Les correspondants dramatiques 100

Le congrès des statues 181

Von estomac 131

La dernière pensée de Barbastoul 143

Lesjdéserteurs de la tragédie 157

Ce qui n'arrive jamais . 167

Lettre & Manon Lescaut 183

I^ courses 197

fanoUons d'un bourgeois en lisant son journal 807

Le grand acteur Bou1e-de-Zinc 881

Les nouveaux Djim» 831

380 TABLE

Les moineaux du Palaifr-Royal S37

Les cafés chantanls 211

I/arooureux d'une ombre cbinoifie S47

Le dégel de M. Scribe %1

ïjc pemlre des moris \ 357

Une visite à Paul de Kock Ml

Comme quoi l'homme de lettres Bourgoin renonça dêfinili-

veineiit à écrire des clicfs-d'œuvrr 273

LA

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