LE PEINTRE DES MORTS
Comme la nuit j'ai peur du diable £t que je crains les revenants, Je mets la cbandelV sur la table Et je ferme les contrevents.
Ces Ters d'une chanson campagnarde sont rentrés dans ma mémoire un soir de la semaine demiëre, pendant que Ton causait fantômes et seconde vue chez un de nos collègues. On avait vidé le sac aux eiïrois et rappelé des choses terribles : les apparitions du boulanger François, les chasses du grand veneur de HeDri IV, les fièvres chaudes de Guilbert de Pixérécomt. Chacun de nous, plus ou moins, s'était senti tirer les pieds passé minuit, ou avait vu — comme je vous Tois — une figure blanche au pied du lit accoudée.
La conversation, toute frissonnante, s*en allait de la sorte, tour à tour provoquant Tincrédulilé ou forçant la foi, lorsque le musicien V... fut amené à raconter une histoire irès-étonnanle et très-effrayante, malgré son côté goguenard, ou plutôt à cause précisément de son côté goguenard.
La voici :
— Mon père était, comme vous le savez, un peintre intelligent et estimable ; on rappelait souvent pour peindre les gens après leur mort, triste spécialité dans laquelle il avait réussi à se faire une réputation. Il m'emmenait quelquefois avec lui pour mV guerrir, disait-il, mais plutôt, je crois, pour s'aguerrir lui-même, et aussi pour Taider dans ses funèbres préparatifs.
Ordinairement il faisait la barbe aux défunts, avant de les peindre ; il les cravatait quand c'étaient des hommes, il leur peignait les cheveux et leur faisait la raie. Aux femmes, il mettait des chapeaux à plumes, des colliers, des gants ; il leur frottait les joues avec de Icsprit-de-vin pour rappeler les rougeurs évanouies.
Un jour, mon père fut mandé par un riche étranger, un Russe, dont la femme venait de mourir, c Allons, petit, donne-moi ma boite à couleurs et viens avec moi. » J'aurais autant aimé rester à jouer du violon, mais je n'avais pas le choix. En sortant, mon père me mit sous le bras un roman qui venait de paraître et qui faisait quelque bruit, le Cocu, par Paul de Kock.
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ArrÎTés à la maison mortuaire, nous trouvâmes le Russe eu proie à la plus vive douleur ; il nous conduisit en sanglotant auprès du lit de la morte, et nous eûmes lonles les peines du monde à lui faire comprendre qu'il (allait absolument qu'il se retirât afin que nous pussions trairainer. Une fois seuls» mon père disposa la dame, la coiffa d'un bonnet à rubans et lui plaça un bouquet de roses au sein. Je la vois encore: c'était une personne imposante et de grande taille; elle semblait respirer, et de temps en temps se dégageaient encore les derniers glouglous de la vie. Mon père mefit asseoir sfirle lit, à c^té d'elle, et, m'ordonnant de la tenir soulevée sur son séant en l'enlaçant d'un bras» il me dit de lui lire le roman que j'avais apporté.
Je me souviens que la journée était magnifique, et que par une fenêtre ouverte il nous anîvait un soleil éblouissant. Hais ce beau temps et les joyeusetés du Coctiy que je lisais sans interruption, ne parvenaient pas à détourner mon esprit de ce cadavre que je serrais contre moi. Il me semblait qu'il y avait dans cette lecture faite à l'oreille d'une morte quelque chose de sacrilège. Je n'étais pas rassuré, et lorsque, après deux heures de séance, je descendis enfin du lit, je crus que mes pieds étaient devenus de marbre. Mon père me plaisanta beaucoup sur ma pâleur, — et il m'enjoignit de faire une corne à l'endroit du roman où nous en étions restés...
Ici le musicien s'arrêta comme quelqu'un qui hésite.
— Est-ce tout ? lui deiuandai-je.
— Non, rèpondit-il ; Thistoire a un dënoûment, et ce dénoûment, c*est toute l'histoire. Mon père, qui était un esprit fort,mëritait d'être puni. Il le fut, en effet, mais d'une maniè**e épouvantable, terrifiante. Appelez cela vision ou cauchemar, toutefois est-il que ses cheveux, de gris qu'ils étaient, devinrent blancs au bout d'une semaine. C'est ^Ue pendant une semaine, toutes les nuits régulièrement, la princesse russe revint lire à mon père le CocUy de Paul de Kock.
UNE TISiTE A PAUL DE KOCK
ie ne pense pas être ridicule ou trivial en avouant ma sympathie littéraire pour le romancier Paul de Kock. J*aiine ce talent naïf, ce style clair, cette goguette perpétuelle, — et aussi ce vrai sentiment des qualités morales qui font l'homme vertueux. Son œuvre n'a pas d'équivalent dans les littératures étrangères, et c'est à regretter : chaque nation devrait avoir son Paul de Kock, c'est-à-dire son peintre de réalités amusantes et bourgeoises. Je comprends parfaitement l'admiration des Anglais, — peuple sagement curieux, — pour l'auteur de Mon voisin Raymond.
Aujourd'hui, je ne veux que raconter wie anecdote de jeunesse, où le nom et la personne de cet auteur remarquable se trouvent mêlés.
C'était plusieurs années avant la chute du roi Louis- Philippe, au temps des folies amoureuses du quartier Latin. Nous étions une nichée entière installée dans nn hôtel de la rue de TËperon, faisant de la musique, du droit, de la peinture ; le hasard seul nous avait réunis, et, empressons-nous de le déclarer, jamais l'idée ne nous vint de nous organiser en cénacle. D'ailleurs, il y en avait de fort bètes parmi nous.
Deux ou trois filles d'Eve, qui n'étaient pas pluslaides que d'autres, et à qui nous prêtions une poésie — qu'elles ne nous rendaient pas, — venaient souvent enjouer celte demeure. Une d'elles, qui depuis s'est fait épouser par un restaurateur, me charmait particulièrement par l'ardent éclat de ses yeux noirs, la rébellion constante de ses cheveux épais et la sonorité de son rire. Mon cœur d*opéra-comique palpitait rien qu'à l'enfendre, à certaines heures, heurter de son doigt impérieux à la porte de la chambre n® 15. — Hélas ! j'habitais la chambre n® 14.
Cette belle fille, j'ai un peu de honte à le dire, s'appelait d'un nom réprouvé par la grande littérature. Au lieu d'avoir été tenue sur les fonts baptismaux par quel* que conteur d'Espagne ou d'Italie, et de s'appeler Rosaltnde, Penserosa, Belcolor ou Carmosine, la pauvre enfant, qui n'avait jamais vu de romantiques autrement qu'en lithographie noire, se laissait nommer vulgairement Fifine, — comme dans Sans cravate, de Paul de Kock.
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Fifine ! — Ce nom rappelle toute une époque, toute une manière 9 une humeur évanouie à présent, la gaieté des employés en vacances» Cupidon monté sur un Ane dans le bois de Montmorency, des capotes roses, des ombrelles vertes, des brodequins de coutil ; et puis aussi des mansardes invraisemblables, où Ion ne marche en hiver que sur des peaux d'oranges, et où le bonheur croit paisiblement sous remblëme d'un pois de senteur planté dans une écuelle.
Fifine devait son nom au caprice de quelques-uns d'entre nous, partisans fanatiques des belles-lettres êgrillaordes et lecteurs des romans édités par Barba. Nous avions pris un abonnement collectif chez madame Cardinal, la célèbre libraire de la rue des Ca* nettes ; c'èt^t Fifine qui était chaînée de nous apporter chaque soir les romans dont nous avions dressé la liste en conseil suprême. —Après quinze ans Je retrouve une de ces listes, expression curieuse et fidèle de nos tendances littéraires; je la donne sans y changer une syllabe. On sait que les statuts des cabinets de lecture interdisent d^emporter plus de deux ouvrages à la fois.
« Demander André le Savoyard, par Paul de Kock ; Gustave ou le Mauvais Sujets par le même.
ff Au cas où ces ouvrages seraient en lecture^ de^mander :
ff SœurAnne^ par Paul de Kock ;
4 Ou V Enfant de ma femme^ par le même i
c Ou la laitière de Montfertneily par le même ; t Enfin, en désespoir de cause :
« lies Amours du chevalier de FoMoê, par l/niTet ; « Le Compère Mathieu^ par Du liaurens ; c Les poésies de Ifollevault, de rAeadèmie française; • Cyprieuj ou le Petit Fumiste de neuf anSy par madame Ulliac-Trcmadeure. »
On devine aisément que Fiflne. s arrangeait toujours de manière à nous apporter du Paul de Kock — quand même. Nous lui sautions au cou pour sa peine ; et celui de nos camarades dont l'organe rappelait le nrieui II. Ifennechet, ancien lecteur ordinaire de S. M. Charles X, s'empressait immédiatement de nous initier aux délices du roman nouveau. Cette littérature toute pacifique n'amena Jamais chez nous les collisions funestes (|ui ensanglantèrent les premiers âges du romantisme. Nous nous amusions comme de simples marmitons, laissant à de plus dignes le soin de décider entre la comédie et le drame, entre rbémistiche brisé et Talexan* drin à la Dombasle.
Ce qui devait arriver arriva pourtant. Un jour, nous nous trouvâmes au bout de la collection complète des œuvres de notre romancier. Grande fut la désolalion. Comment allions-nous pouvoir vivre maintenant? A quel autre écrivain fallait-il avoir recours? Pendant trois ou quatre mois environ, nous flottâmes de Ricard à Raban, et de Raban â H aximilien Perrin ; mais ce n'c^ taient là que des équivalents bien faibles. Ricard nous
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fiûsait rire» et c'était tout ; Raban nous paraissait grossier ; Haximilien Perriii nous ennuyait. Nous essayâmes du baron de Lamolhe-Ijangon, dont les titres nous alléchaient, et qui avait conquis une sorte de réputation dans les classes intermédiaires ; mms nous ne pûmes finir le Ventru^ et nous n'allâmes pas au delà du premier volume de Monsieur le Préfet, Le compilateur Touchard-Lafosse nous rebuta, et nous nous lassâmes de Victor Ducange. Après avoir de la sorte parcouru la série des illustrations de cabinet de lecture, nous retombâmes dans noire perplexité et conclûmes désespérément qu'il n'y avait rien en deçà ni au delà de Paul de Kock, et que la Femme, le Mari et P Amant repré* sentaieni les colonnes d'Hercule de la littérature au dixneuvième siècle.
Nous nous rappelions surtout ce passage inimitable, où l'auteur, se substituant à ses personnages, nous communique en ces termes ses ingénieuses et piquantes ré* flexions : é Je suis au spectacle... j'aime beaucoup le spectacle... surtout quand on y joue de bonnes pièces et que je suis bien placé. On n'est pas encore près de conunencer. . . Onest si long dans ces théâtres de boulevard ! En attendant, et pour nous occuper, examinons un peu mes voisins. C'est une distraction très-agréable quelquefois. Ah ! j'ai à ma gauche une Tort jolie femme. .. j'aime beaucoup les jolies femmes. . . Hais un gros homme à lunettes se penche à chaque instant vers elle et lui parle d'un air qui me déplait... Je n'aime pas les gros
hommes à lunettes... Celui-là surtout m*agace les nerfs... je ne sais trop pourquoi... Que Thomme est souvent bizarre dans ses antipathies!... Continuons mon examen...»
Que dire après cela? Où trouver narration plus iutè* ressante, style plus précis ? Fifine principalement était inconsolable, et, dans sa douleur, elle ne pariait rien moins que de nous apporter le Solitaire,
Cette année-là justement, le hasard ou la fatalité voulut que Paul de Kock ne produisit rien, rien du tout. Le dieu s'était retiré dans un nuage. Après avoir patienté autant qu'il nous fut posaiUe, nous primes enfin une décision sérieuse : nous résolûmes de nous rendre en solennelle ambassade auprès de lui, à cette fin de le conjurer de reprendre la plume; — et nous fixâmes pour cette expédition le dimanche suivant.
Ce jour-là, le soleil avait fait sortir tous les Parisiens de leurs maisons ; une foule joyeuse se portait vers la barrière ; le commis à quinte cents francs d'appointéments donnait le bras à la petite ouviière; le marchand de la rue aux Ours marchait gravement, escorté de sa femme, une grosse dondon . encore appétissantCy et de sa riU«*., une grande innocente qui n osait lever les yeux. Tous CCS gens-là se promettaient un plaisir infini, et dans le fond ils n'avaient pas tort, car quoi de fdus doux en effet que les plaisirs de la campagne (style du maître)?
Notre petite colonie, composée de sept personnes, s^étaitmise en route avant midi. Fifine ouvrait la mar-
che, enveloppée avec ostentation dans un de ces longs châles, imitation de cachemire, inventés pour le triomphe de la ligne serpentine. Elle avait un bonnet à rubans lilas, — le dernier bonnet de grisette ! — et des souliers iit satin turc comme on n'en porte plus. Dodolphe l'accompagnait; car partout où il y a une Fiftne il faut un Dodolphe, c'est de rigueur.
Venaient ensuite la blonde et sentimentale Estelle, belle enfant de vingt-huit ans, coiffée en tire4)Ouchons, avec le petit musicien Anatole, dont elle avait bit connaissance au bal de Sceaux, où il jouait de la clarinette ; — puis Nini et son ban ami Robinet, que Ton avait chargéde quelques provisions, afin qu'il ressemblât tout à fait à H. fedault, facétieux personnage des premiers chapitres de M. Dupont ou la Jeune Fille et sa Bonne.
Nous arrivâmes ainsi au boulevard Saint-Martin, où demeurait M. Paul de Kock. Après avoir pendant quelques minutes contemplé sa maison avec sensibibté, nous nous décidâmes â en franchir le seuil. 11 fut arrêté que je porterais la parole au concierge en l'appelant monsieur, — et non père chose, ainsi que Teùl souhaité Fifine pour phis de couleur.
— H. de Kock? demandai-je, après avoir salué révérencieusement.
— Lequel? répliqua le concierge.
Je me retournai plein d'ébahissement vers mes camarades, et je remanpiai sur leurs visages une surprise ^'^gale à la nrdenne.
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Cependant ce concierge, croyant que je n'avais pas entendu, répéta en haussant d'une note :
— Lequel? le père ou le fils?
•->- LE SEUL! s'écria Fifine, avec une pose et un accent superbes.
Le portier fasciné eut l'air de comprendre, et noua indiqua l'escalier.
Trente marches après, nous nous rangions sur le palier, et deux minutes ensuite nous étions face à face avec le grand homme.
Il était vêtu d'une robe de chambre brune à ramages chocolat, comme les dentistes, et sa tète était ornée d'un bonnet grec. Notre démarche parut le flatter infiniment, et en reconnaissance il nous montra sur son bureau les épreuves de Ce Marimur ! qui allait paraître. Nous nous jetâmes dessus avec un enthousiasme — qui amena un éclair d'orgueil dans sa prunelle.
Ce premier moment écoulé, j'invitai, au nom de mes camarades, H. Paul de Kock à un simulacre de banquet chez Passoir. Après s'être défendu avec beaucoup de grâce, M. Paul de Kock finit par accepter. — Lea vitres de son appartement résonnèrent au bruit prolongé de nos joyeux hurras.
J'avais été chargé de l'ordonnance et des dispositions de cette fête, et j'avais cru ne pouvoir faire mieux que d'en calquer le dessin sur les principaux romans de H. Paul de Kock lui-même. Tous les chapitres où l'on mange, où l'on folâtre, avaient donc été compulsés par
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moi avec un soin remarquable, et j*en avais extrait les èlëmenis d*un programme qui^ à mon sens, devait tout à lait chatouiller son amour-pr<^re d'auteur.
H. Paul de Koek ne nous avait demandé qu'un quart d'heure pour changer de toilette. Il revint avec un panta* Ion blanc et un babil vert russe. Ce fut le signal du départ.
Arrivés chez Passoir, nous nous inslallAmes sous un berceau, dont les branches entrelacées formaient un iàme mpénétrabU aux feux du jour. M. Paul de Kock occupait le haut bout de la taUe, — ayant Fifine à sa droite et Dodotphe à sa gauche.
— Voilà un des plus beaux jours de ma vie! murmura-t-îl.
Mais, lorsqu'il s'agit de vider la première rasade :
— Qu'est-ce que c'est que cela? demanda-t-il en portant le verre à ses lèvres.
— C'est du coco, répondis-je.
— Comme dans Jean, dit Fifine.
— Comme dans Frère Jacques, dit Anatole.
^ Ah! trés<bien!... dit M. Paul de Kock en faisant la grimace... une flatterie! je comprends... je comprends... Mais j'aime mieux le vin rouge.
Je fus un peu désappointé; néanmoins mon programaie gardait d'autres merveilles en réserve. Je comptais surtout sur une salade, plaisamment saupoudrée de chenilles, comme dans Momieur Dupant, au chapitre intitulé : Un dîner dam le bais de Romainville; mais cette seconde allusion eut encore moins de
succès que la première. La macédoine d'insectes alla rejoindre le coco.
Malgré cela, le diner fut excessivement joyeux, et le vin de Beaune n'attendit pas longtemps pour venir mettre le feu à nos cerveaux, transformés enrosaces d'artifices. Je devins pyrotechnique comme Méry de Marseille : je fis tournoyer l'artichaut scintillant de ma pensée, — et Dodolphe lança quelques bombes paradoxales qui retombèrent en pluie de calembours !
Dans notre commune ferveur, nous nous étions débaptisés tous, pour emprunter les noms favoris des héros de M. Paul de Kock : Bribri, Troutrou, Misfigri, Pétard, RocamboUe, Verluisant. Cet hommage délicat le toucha aux larmes.
Jusqu'au dessert, il se laissa doucement aller à ces jeux de l'esprit, répondant et mangeant, souriant à tous, à l'aise dans sa gloire comme le poisson dans l'eau; tandis que Fifine, cédant à un besoin de familiarité excessive, lui frappait sur l'épanle en l'appelant : — Farceur !
La blonde Estelle, plus sentimentale que jamais, tournait les yeux vers lui, et répétait deux de ses vers, remarquables de limpidité philosophique :
Oui, pour un cœur enclin à la mélancolie Ce site romanesque est plein de poésie *.
I ConUt en ven de Ch. Paul de Kock.
Ce Tut ce moment d'expansion unanime que je choisis pour donner suite à mon programme et pour procéder au couronnement de l'illustre auteur. Le myrte et la rose s'unirent sur son front égayé; ce fut Fifine qui s*érigea en Clairon de cet autre Voltaire. J'avais composé le matin un hymnicule sur l'air célèbre : 0 Fon" tenay! .
L'aUendrissement qui suivit ces stances ne peut se décrire qu'avec peine. Dans les brusques mouvements de son exaltation, Dodolphe renversa un plat d'épinards au sucre sur le pantalon blanc de M. Paul de Kock.
— Comme dans Zhine !
— Comme dans Madeleine !
— Comme dans Georgette^ ou la Nièce du tabellion !
Force Tut à M. Paul de Kock de se consoler de cet accident — avec des citations. Il s'essuya de son mieux et fit bonne contenance. D'ailleurs, le diner était arrivé à cette période où l'indulgence est chose facile. Cependant, craignant d'être entraîné trop loin par l'imitation complète de ses œuvres, il refusa avec énergie de nous suivre au jeu de la balançoire.
— Quel dommage! dit Estelle, c'eût été comme dans Vn jeune homme charmant !
— Ou comme dans Ni jamais ni toujours!
— Alors, il Tant faire [des crêpes ! s'écria Fifine en frappant ses mains l'une contre l'autre.
— Oh ! oh! dit M. Paul de Kock, des crêpes... dans un jardin !
•— Nous demanderons un cabinet.
Décidément, le jovial écrivain portait la peine de ses propres ouvrages. Après avoir savouré la popularité dans ce qu'elle a de plus doux, il voyait poindre déjà les inconvénients du fanatisme. Trop de beaune gâte toui ! A force de faire sauter des crêpes dans la poêle, H. Paul de Kock sentit subitement se déchirer son pantalon, — épisode qui détermina parmi nous une bruyante explosion d'hilarité :
— Gomme dans Un bon enfant !
— Comme dans Y Homme aux trois adoUes !
— Comme dans la Jolie FiUe du faubourg !
— Comme dans le TourUmtvu !
Ici, tout le catalogue de ses romans fut égrené et défila. En effet, il n'est pas un seul volume de M. Paul de Kock où le héros n'ait un pantalon craqué sous lui.
De ce moment, notre joie ne connut plus de bornes, et nous entrâmes dans la série des extravagances toutes françaises. Fifine, s'achamaut après le fameux auteur, l'appelait Plume de Coq et Poule de Coq. Féroce d'admiration, Anatole lui déroba un pan de son habit veit russe, en manière de relique...
Il était nuit close lorsque nous le reconduisîmes chez lui, en triomphe. Dodolphe voulait absolument bassiner son lit, — comme Férulus dans la Maison blandie ; et Fifine proposait d'attacher au cordon de sa sonnette le chat du concierge, —comme dans Y Homme de la nature et l*Homme policé.