CHAPITRE V
Le TiB^Usix octobre.
L'automne est la plus belle saison de Paris, celle qui lui sieil le mieux.
A cette ville toute de frivolité et de luxe aimable, il suffit de cette coloration pâle, de ce soleil insouciant qui sert de prétexte aux ombrelles et aux dernières toilettes brillantes. Le ciel est argent et bleu, livrée délicieuse ; il y a non-seulement des feuilles aux arbres des pares, mais il y en a encore par terre, dans toutes les allées, où elles dissimulent la poussière. C'est le moment où le Bois de Boulogne, où le coteau de Sèvres, où 1 île de Bougival font des efforts désespérés pour se maintenir nu rang d'oasis et atteignent aux effets les plus prodigieux et les plus splendides. La Seine est unie et rei)Osée. Dans les forêts, c'est une mêlée générale, une bataille de tons mordorés, jaunes, verts, bleus, écarlates même. La nature déploie toutes les coquetteries d'une femme sur son déclin ; c'est l'heure des séductions suprêmes et des parures irrésistibles, l'heure où l'originalité arrive au secours de la grAce.
Dans cette saison de plaisance, les journées commencent tard
«t finissent lût, fêtes de courte durée, que n'accompagueut ni !a fatigue ni )e regret. Nul temps ne convient mieux aux <louces promenades, moitié gaieté et moitié sentiment. Philipjje Beyle et Pandore profitèrent d'une de ces journées eni^nigeanles pour mettre quelques pouces de champs entre eux et Paris. Un de ces petits coupés, qui valent les chaises à porteur pour l'élégance et qui leur sont bien préférables pour la rapidité, les emporta, dès midi, au delà d'Auteuil, et ensuite un peu partout, h Meudon, à Saint-Cloud, d^ns les sentiers de Ville-d'Avray. Quand le site leur paraissait beau, ils descendaient de voiture et continuaient leur routo à pied ; la jeune femme s'appuyait sur le bras de Philippe et marchait en soulevant légèrement sa robe de soie pour qu'elle ne fût pas accrochée par les branches mortes et noires qui gisaient sur le soi ; c'était un plaisir de voir le bout de ses bottines furetant à travers les feuilles sèches.
La conversation ne tombait jamais entre eux ; l'un et l'autre avaient cet âge où la richesse et la vivacité du sang entretiennent une succession d'impressions rapides, heureux âge oii la parole fleurit sur les lèvres, amenant avec elle sans effort la i)ooté, l'esprit, le charme, comme les perles d'une eau limpide. Ils causaient de ce qu'ils voyaient et de ce qu'ils aimaient ; leurs idées semblaient rire, ainsi que leur bouche. Un tel entretien, emporté par le vent et semblable au vent lui-môme, ne peut être rapporté ni traduit ; il ressemble à ces babils insaisissables et coquets qui courent dans les partitions d'opéracomique. Il n'y a qu'un âge, il n'y a qu'un temps pour de tels duos. Plus tard, on oublie cet idiome amoureux qui pourtant ne s'apprend pas, et l'on est tout surpris de s'apercevoir que les paroles tarissent comme autre chose ; plus tard, on ne sait plus causer avec les femmes, on se contente de les écouter ou simplement de les entendre ; alors, elles nous étonnent plus qu'elles ne nous charment ; nous les regardons en souriant, l esprit traversé par des idées étrangères...
Pandore n'avait jamais été si jolie, si fraîche. Philippe, de son côté, ne pensait qu'au moment présent, et le moment pi'ésent était tout son bonheur. Il lui semblait que la vie humaine i.'nvnit qu'un seul jour, et que ce jour était celui-ci.
158 LA FRANC-^MAÇOJINEIUE
Ils dînèrent chez le garde du parc de Marly, car les caprices de leur promenade les avaient amenés jusque-là. De tous les parcs royaux, celui de Marly est le plus abandonné ; aprîs avoir passé par toutes les pompes et tous les bruits, il est presque reveiiu ^ l'état sauvage. Ses beaux arbres, que des tigt» de fer n'inclinent plus en arcades, sa salle de spectacle où croU une herbe drue, s^ foqtaine où trempèrent les pieds de Marie- Antoinette, et qui, depuis, s'écoule gémissante dans la solitude ; ses boia perdus, ses grandes allées qui descendent el qui montent, tout cela est délaissé et même incoanu. Depuis que la nature a reconquis sur l'art ce puissant et magnifique terrain, on y vient rarement. Comme une mélanoolie de plu*, le superbe aqueduc s'élève à doux pas du parc, CQupant le ciel dp sa masse triangulaire et sombre.
11 fallait être Philippe Beyle et Pandore pour avoir songé à ces pauvres ombrages de Marly, où l'on ne trouve ni une stalue, ni une pierre, mais où le soleil et le silence, triomphalement installés, réussissent à tenir lieu de toutes les poésies.
La nuit, qui vient vite en automne, les surprit pendant qu fl> étaient encore à table, auprès d'une fenêtre. On apporta dcè chandelles, on ferma les contre-vents. Toute gaieté disparut alors. Avec le soir, le froid se glissa dans cette petite chaml»* et ralentit les doux propos.— Ils regagnèrent promptement leur coupé, et ils s'y renfermèrent sans plus de phrase. Le cocher reçut l'ordre de conduire grand train. Ce fut comme "«t' déroute.
Lne vraie déroute, en effet ; la déroule du cœur et de l'esprit. Pandore avait remonté son châle sur ses épaules et enveloppé son cou d'un mouchoir. Elle ne répondait plus que iw monosyllabes aux paroles de Philippe, qui tâchait vainement de renouer la conversation. Seulement, du coin de la voiture où sa jolie tête était tournée de trois quarts vers lui, elle ne cessait pas de l'examiner.
11 y avait dans la persistance de son regard quelque chose de sournois et même de cruel.
Plusieurs fois aussi, elle consulta la petite montre qu'uiN? chaîne d'or retenait à sa ceinture.
Philippe avait fini par prendre son parti du maussade dénoû-
DBS FEMMES 159
aient de celte belle journée. H se disait que c'était l'allupe habituelle des choses, et jl $'y conformait philosophiquement. I*ar la vitre de la jjortière, il cherchait à reconnaître le chemin que, quelques heures auparavant, il avait parcouru. Tout était noir et triste. Le vent de novembre prenait sa revanche sur le soleil et secouait rudement ces arbres trop conflants, qui avaient pu croire pendant la journée à un armistice ou à un oubli; le vent les dépouillait sans pitié, tant<3t en raillant et en sifflant, tantôt en grondant tout de bon et en s'irritant de leurs résistances.
L'arc de l'Étoile apparut, enveloppé de brumes rougeûtres.
Ils rentrèrent ^ Paris.
PhiUppe reconduisit Pandore jusque chez elle; et, comme elle se plaignait de la fatigue, il n'insista pas pour monter à son appartement.
En Jui souhaitant le bonsoir, il remarqua que ses petits doigts gantés, qu'elle lui avait tendus, tremblaient d'une manière névreuse.
— Adieu ! lui dit-elle.
— Non pas adieu, dit Philippe, à revoir.
Elle ne répliqua pas ; mais sa ipain serra celle de Philippe plus fortement qu'elle avait coutume de le faire.
Ces détails, insignifiants en apparence, Philippe devait se les rappeler plus tard et en tirer des conclusions singulières.
Pour le moment, il ne vit dans ces façons d'agir qu'une question de nerfs ou de caprice.
Le même coupé le ramena à son logement.
Une fois chez lui, il alla sa jeter sur un divan qui occupait les deux tiers de la chambre, et il alluma un cigare.
L'humeur de Pandore avait déteint sur lui ; il se sentait h son tour agité, inquiet. Il recommençait en imagination cette promenade, si délicieuse au début, et si péniblement, si vulgairement achevée. Sa raison voulait voir là dedans les premiers indices d'une décadence amoureuse. Cette idée ouvrit la porte h plusieurs autres non moins chagrines ; d'anciennes amertumes se réveillèrent, des ressouvenirs néfastes accoururent ; l'avenir interrogé, se montra sous les teintes les plus sombres.
160 LA FRAfîC-MAÇONNERIE
Philippe, tout eu fumant, s'abandonnail à cette dis|)osiuoo d'esprit, menaçante comme un présage, irritante et significative à l'égal de ces trémolos qui précèdent les explosion! d'orchestre.
 un certain moment, son regard cessa d'être distrait.
Il s'aperçut qu'un désordre très-apparent régnait dans l;chambre. A trois pas de lui, un fauteuil s'étalait à la renverî- ; un flambeau avait roulé jusque sous le guéridon. Sur la cbtminée tout était éparpillé, confondu.
D'abord, il n'eut d'autre pensée que celle de maugrétr contre son domestique.
Il continua son examen avec plus d'attention.
Un soupçon le fit dresser sur son séant, puis pAlir et s'élancer vers son secrétaire.
Le secrétaire était forcé.
Philippe Beyle interrogea rapidement le tiroir qui enferûiait s; mince fortune : le tiroir était vide ; les billets de banque avaieiji disparu.
Il ouvrit la bouche comme pour crier ; mais presque aussitôt cette bouche se referma sous l'effort d'un sourire amer.
Pendant quelque temps, il demeura immobile, attendant que le calme se fît dans sa tôt6.
Son cigare, qu'il avait d'abord brusquement jeté, incendiait mélancoliquement le tapis. Philipj^e le regardait faire, sans savoir ce qu'il regardait ; enfin, il marcha dessus, et alla ouvrir la fenôtre. Cette fenêtre donnait sur l'un de ces grands caravansérails parisiens qu'on appelle eUés. L'air, dont il avait besoin, frappa son front abondamment trempé de sueur.
Une des particularités les plus inconcevables de notre nature iiumainc, c'est l'instinct d'antithèse et de contraste qui se manifeste soudainement en nous, dans les circonstances et aux heures suprêmes. Ainsi, telle personne voit passer, au milieu d'une catastrophe, des images brillantes et gaies; d'autres (ois, c'est un refrain burlesque qui s'égare sur les lèvres d'un homme en proie à la plus profonde douleur. Les instructions judiciaires ont révélé surtout chez les assassins ces étranges et rapides moments d'hallucination. Frappé trop fort, le cerveau
perçoit mille visions spontanées, tantôt monstrueuses, tantôt simplement absurdes.
Chez Philippe Beyle, par exemple, il se produisit un cas tout à fait surprenant.
Penché à celte fenêtre, les yeux perdus dans un vide noir, il sentit tout à coup s'effacer en lui le sentiment du vol qui semblait devoir l'absorber exclusivement. A la place, comme dans un de ces flambloyants lointains qu'entr' ouvrent les éclairs, il revit les paysages de la Teste-de-Buch, la forêt et l'immense bassin avec sa blafarde ceinture de dunes. Tout cela passa sous ses yeux et s'évanouit au môme instant, le laissant aveuglé et comme hébété.
Lorsqu'il eut reconquis l'exercice de ses facultés, il sonna son domestique.
La simple et grosse figure d'un homme de la campagne s'encadra dans la porte.
— Monsieur a sonné ?
Philippe le regarda fixement ; mais ne lisant aucune émotion sur cette placide physionomie, il haussa les épaules. Le domestique attendit.
— Vous vous êtes absenté aujourd'hui, Jean? demanda Philippe.
— Oui, monsieur.
-- Pendant combien de temps ?
— Toute l'après-midi. Monsieur doit se rappeler qu'il m'en avait donné la permission.
— C'est vrai. Savez- vous si quelqu'un est venu pour me voir lorsque vous étiez sorti ?
— Le concierge n'a vu personne.
Philippe fit silencieusement deux ou trois tours dans la chambre ; au quatrième, il congédia du geste le domestique.
Il était redevenu parfaitement maître de lui-même.
~ Je suis volé, dit-il; c'est bien. De pareils événements arrivent tous les jours, et il n'y a i)as là de quoi ameuter le quartier. D'ailleurs, c'est ma faute; on ne garde pas chez soi naïvement soixante-huit ou soixante-dix billets de mille francs, entre une douzaine de cravates et des lettres de femme. Je n'ai que ce que je mérite. Maintenant, par qui suis-je volé?
Par le premier venu, sans cloute, car Jean ne peut pas être soupçonné. H ne me reste qu'à aller fairo sur-le-cbaro|) ma déclaration au commissaire de police, selon l'usage.
Il prenait déjà son chapeau.
— Et si le hasard ou les limiers de la rue de Jérosaltm m'aident à retrouver mon argent, je fais le vipu de grand cœiu de suspendre le plus beau collier de Janissel au cou de Pandore !
Il s'arrêta soudain.
Pandore ? — Ce nom, involontairement prononcé, fit naître en lui un soupçon.
Un soupçon outrageant, odieux, mais vraisemblable; na soupçon dont il rougit, mais qui le rendit pensif.
N'était-ce pas, en effet, Pandore qui lui avait envoyé ce secrétaire si brillant, si mignon, cage infidèle, qui avait si ni;;'. gardé ses oiseaux dorés ; prison fragile, h laquelle il éliti! permis de su|)poser des gonds menteurs ?
Philippe essaya (l'abord de repousser ce soupçon, mais il ne fut pas le plus fort ; il savait que tout arrive, que tout est [xasible.
Par suite de ses réflexions nouvelles, Philippe n'alla pas du/. le commissaire de police; il se contenta, i)our le moment, d rnvoyer chercher un serrurier.
Cet homme, après un minutieux examen du secrétaire, constata qu'il n'y avait que des semblants d'efl*raction ; la serruiv était parfaitement intacte ; le meuble devait avoir été ouvert avec une fausse clef.
Tout cela n'établissait cependant aucune preuve contre Pandore, mais cela augmentait bien les présomptions. Dans son embarras, Philippe ne vit qu'une chose à faire ; se rendre chez elle immédiatement, lui raconter tout, observer ^nvisai;o. étudier ses paroles et demander à cette entrevue une règle de conduite.
Dans celte intention, il franchit rapidement la distance qui le séparait du domicile de la jeune femme. Son étonnemenl fui grand lorscpie le concierge lui apprit qu'elle venait de sortir on voiture ; n'en pouvant croire ce témoignage, il monta chez elle.
La remme de chambre lui répéta ce que lui avait dit le concierge ; Pandore était sortie, sans dire où elle allait.
Philippe ne se donna pas la peine d'insister ; il jeta simplement son porte-monnaie à la femme de chambre, qui se rappela alors, mais confusément, avoir entendu prononcer par sa maîtresse le nom de lOpéra-Comique.
Celait Ih tout ce qu'il voulait savoir. Il se dirigea vers le théâtre indiqué, en proie à des préoccupations de deux espèces, h des soupçons de deux natures. Pandore devenait pour lui plus que jamais la femme énigmatique et redoutable.
Bien que la soirée fftt avancée, il arriva avant la fin do la représentation. Caché à l'entrée de l'orchestre, il parcourut du regard les loges, la galerie, le balcon, tout en se demandant quelle fantaisie étrange ou quel motif impérieux avait pu conduire Pandore dans celte salle de spectacle. La fatigue invoquée par elle, quelques heures auparavant, n'était donc qu'un prétexte ? 11 se rappelait aussi la brusquerie de son adieu et lo tremblement de sa main perfide.
Cependant, il ne l'apercevait nulle part; il changea plusieurs fois (le place, et en fin de cause il revint à son premier poste, assez désapfiointé, et intrigué de plus en plus ; car si Pandore n'était pas à l'Opéra-Comique, où pouvait-elle être ?
Dans l'ombre de la porte d'orchestre où il déchirait ses gants, une voix frappa son oreille, une voix qu'il ne lui était pas possible de méconnaître, et qui parlait d'une baignoire placée contre lui.
Cette voix disait :
— Est-ce que cette pièce vous amuse beaucoup, cher comte?
— Une pièce? Que voulez-vous dire? Est-ce que Ton joue une pièce? Excusez ma distraction ; je s^iis tout entier au bonheur de vous revoir,
— Vous êtes monotone, reprit Pandore ; depuis une heure vous ne tarissez pas sur ce thème.
— C'est qu'aussi vous avez tenu votre parole comme un gentilhomn^e, disait le comte.
— Oh ! avec tous \os compliments, vous allez finir par de^ venir iiprieux. Qu'est-ce que vous trouvez donc de si étonnant
164 l'A PRANC-MAÇONNÂRIE
dans ma conduite, de si émerveillant? Je vous avais a^oorné ii trois mois pour des motifs personnels.
— Oui, personnels..., soupira-t-il.
— Je vous avais dit : Partez, éloignez-vous de Paris, voyagez pendant trois mois.
— Je suis parti, j'ai voyagé.
— Et, avais-je ajouté, revenez le vingt-six octobre ; trouvezvous dans votre loge de FOpéra-Comique ; je ne manquerai pas de m'y rendre pendant la soirée. Nous sommes aujourd'hui le vingt-six octobre, me voilà ; quoi de plus simple ?
— Vous êtes adorable.
Pandore était tournée de façon à ne pouvoir apercevoir Philippe Beyle ; elle avait fait une seconde toilette très-brii lante.
Mais, s'il ne pouvait apercevoir Pandore, il voyait parfaitement le comte d'Ingrande, joyeux, régénéré.
Dire que la rage gonfla la poitrine de Philippe, ce serait trop peu. Il eut un instant l'idée d'entrer dans la loge ; mais le ridicule de cette action lui sauta aux yeux presque aussitôt. Il se contraignit.
Le comte était le môme homme qu'elle lui avait sacrifié il y avait trois mois, sacrifice dont il avait été touché et qui n'était que provisoire, comme il le découvrait en ce moment.
Cette lumière, le frappant au visage, faillit le rendre ivre de courroux.
Ainsi donc. Pandore s'était jouée de lui pendant trois mois: Pandore n'avait eu pour lui aucun amour ; elle avait suivi méthodiquement un programme tracé à l'avance, et elle en avait tranquillement assigné le terme au vingt-six octobre!
On serait exaspéré et humilié à moins.
En outre, au milieu de son irritation, Philippe Beyle pressentait qu'il devait y avoir une cause à cette comédie, un but h cette machination cruellement froide. Si on ne l'avait pas aimé, qu'avait -on voulu de lui? Ce n'est pas tout encore ; il frémissait h cette idée de vol qui se présentait sans cesse à son esprit. Vainement essayait-il de se dérober à celte obsession fatale en reportant les yeux dans la loge où se jouait wlto forme mignonne et parée : derrière le nuage de ses cheveux.
qui retenaient mal quelques fleurs, il voyait passer des images de tribunaux et des silhouettes de magistrats ; dans le vent barmonieux de sa voix, il lui semblait reconnaître le grincement d'une serrure sous l'effort d'un monseigneur.
Il craignit de devenir fou; il s*>rtit du théi\tre.
Chez lui il trouva une lettre de Pandore, écrite et envoyée par elle avant son départ pour l'Opéra-Comique.
Elle était explicite :
« 9 heares du soir.
> Mon cher Philippe,
% Quand vous recevrez cette lettre... oh! rassurez-vous, je ne serai pas morte, -^ mais je ne vous aimerai plus.
1 Vous avez trop d'esprit pour vous étonner d'un fait i\ simple, si ordinaire et si prévu.
9 Bien que le temps me presse et que mou coiffeur attende dans l'antichambre, il faut cependant que je vous dise quelques vérités, mon pauvre Philippe.
> Vous ne m'aimez pas, vous ne m'avez jamais aimée, mais pas du tout, croycz-le bien. Je vous ai distrait, je vous ai irrité, rien de plus ; cela a suffi pour que vous vous trompiez vousmême.
» Faire souffrir plutôt qu'ennuyer, voilà notre secret k nous autres femmes déclassées. Il me reste tant d'autres secrets que je puis bien vous livrer celui-là !
» Notre rencontre a été une méprise ; il n'y avait aucune sympathie entre nous ; nous sommes trop semblables l'un k l'autre. Vous n'avez pas plus de sensibilité que moi : la douleur peut vous faire crier, — pleurer, jamais. Vous savez garder en toute occasion la conscience de votre supériorité. Aussi, vous pourrez dans voire vie avoir beaucoup d'amours, mais je vous défie d'avoir jamais l'amour..
» Un homme tel que vous, Philippe, n'est pas fait pour une femme telle que moi ; laissez-moi m'éloigner de votre chemin.
» Je suis ce qu'on appelle un produit parisien, né, cnllivê dans cette grande serre du vice qui s'étend des boulevards a»i bois de Boulogne. — Comment s'est faite mon éducation, je ne m'en souviens plus, ou je frémis quand je m'en souvleos ; seulement j'ai tout appris, je sais tout, même un peu d'orthographe. Comment voulez -vous que je puisse vous aimer, Philippe ? Je n'ai, pour être subjuguée par vous, ni la jeunesse du cœur, ni,«pour m'éprendre de vos défauts, la jeunesse de IV prit.
» Mettons que notre liaison a été une expérienc43, uu ctvi sans réussite ; elle n'en aura pas moins eu, dans sa courif durée, un charme spécial et réel. Nous avons eu trop de k»u sens pour ne pas dissimuler tous les deu.\, et nous devons y cette délicate politique des heures souriantes qui valent i>eutôtre mieux que des heures brûlantes, et des plaisirs qui re>semblent bien à des bonheurs.
» A qui s'en prendre si notre promenade de Marly a eu h»u retour, comme elle avait eu son départ? Est-ce que (eûtes les affections, tous les caprices, ne sont pas plus ou moins de? promenades à Marly ?
» Adieu, mon ami ; vous avez été très-gentil pour moi, tl voire souvenir me sera toujours agréable. J'aurais ûésirô Ji' pas vous quitter sitôt ; mais que voulez-vous ? Si l'inconslaiiiv n'existait pas, je l'aurais inventée. Cherchons ensemble «le^ prétextes, si vous y t^nez : votre cheminée fumait, voir» concierge manquait d'aménité, vos favoris étaient devenus Iro]' longs.
a Ne pensez plus à moi, ce serait du temps mal perdu ; ou, si vous y pensez, imaginez- vous que vous avez re<,*u cet étt* li visite d'une hirondelle, et qu'aux approches de l'hiver «'t^tit hirondelle s'est envolée.
9 Adieu.
» Pandore. >