‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessinéChapitre 82 sur 116 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La pauvreté.

Philippe Beyle fit sa déclaration a la justice; mais il tint secrets les soupçons qu'il avait sur Pandore. Jusqu'au bout, il voulut jouer son r<51e de galant homme.

Le premier acte de la justice fut de publier immédiatement, dans un journal du soir, « l'événement déplorable dont M. Philippe Beyle, telle rue, tel numéro, venait d'ôlre victime. »

Suivaient les détails.

Philippe s'irrita à la vue de ce fait-divers, car toutes ses mesures avaient été prises pour conserver l'anonyme; il l'avait demandé, on le lui avait promis. La note destinée à la presse avait même été rédigée en sa présence. Comment se faisait-il donc qu'il se trouvât désigné?

Cet accident parut assez singulier à la police pour qu'elle ne dédaignât pas de prendre des informations auprès du journal ; 00 fouilla l'imprimerie, on ne retrouva pas la note ; on interrogea les ouvriers, ils soutinrent avoir imprimé ce qu'on leur avait donné.

On n'interrogea pas les femmes : plieuses, brochc^fes, clc, dont l'atelier était attenant 4 l'imprimerie.

A quoi cela eût-il servi ?

On n'y songea même pas.

Philippe subit le coup de cette publicité, qui Texposaii pendant quinze jours aux yeux de la Frânce et de Tétranger sous les couleurs les plus gauches et les plus défavorables pour son avenir. Un homme qui se laisse voler n'est qu'un niais ; et quelle administration, quel cabinet peut remployer?...

Il n'essaya pas de lutter contre les faits accomplis. Se sentant momentanément vaincu, il courba la tôte ; le vent était mauvais, il laissa passer le vent.

La police mit en campagne beaucoup de gens de mauvais*: mine, et même quelques-uns de bonne mine, pour courir aprè> l'argent de Philippe ; elle fit fouiller les barrières cl jouer les télégraphes ; elle ne rattrapa rien.

Force fut donc à Philippe de se résigner.

Quant à essayer de revoir Pandore et de solliciter d'elle une explication, — son orgueil ne le lui permit pas.

S'inquiéter d'une femme, allons donc ! JSes principes étaient inexorables en pareille matière. Dans le malheur qui le frapftart. il ne vit qu'un accident et non une leçon.

— J'aurai de nouveau raison de la fortune, dit-il ; je m'embarquerai dans tous les chemins où elle passe ; s'il faut de la témérité, j'en aurai ; s'il ne f^iut que de la patience, j'en aurai encorr. Jamais poursuivant plus obstiné n'aura traqué davantage l'occasion dans ses moindres repaires. Jusqu'à présent, je n'ai fait que tendre la lèvre aux félicités du monde ; aujourd'hui, je veux boire la coupe entière. Pour un homme de volonté, il n'y 3 pas quatre moyens d'arriver, il y en a mille : il y a les chiffres, il y a la valse, il y a les habits élégants, il y a les inventions, il y la sottise, il y a l'esprit. Serais-je donc le seul qui ne tirerait point aile ou patte de ce dix-neuvième siècle si complaisant ? Quelque obstacle qu'il y ait à détruire, quelque tMix* qu'il y ait à briser, je veux ma place ! je la veux forte et belle, et je l'aurai. Je l'aurai, car la persévérance est un outil ans?' puissant et aussi vainqueur que le ciseau des tailleurs de marbre ; il n'y a pas d'exemple aujourd'hui qu'un homme per-

sévcraul n'ait eu son heure. Non, les aspirations continuelles, les convoitises immenses, ces désirs opiniâtres et qui tournent sans cesse dans le même cercle, tout cela ne peut pas mentir, tout cela est satisfait tôt ou tard : c'est une loi de fatalité et de lo^que en même temps. A peine si j'ai été riche deux ou trois fois, par soubresauts, par occasions ; je veux l'être continuellement. J'ai tellement rêvé l'opulence qu'on ne réussira jamais à me persuader que ce n'est pas là mon bien, mon héritage. Je suis plein de jours ; et les projets, les idées, les travaux, les plaisirs qui bouillonnent dans ma tête, sont faits assurément pour se manifester, se réaliser, se répandre. J'aurai ma place, j'aurai mon heure !

Cette conviction servit à le fortifier dans les épreuves qu'il eut à traverser, épreuves qui n'avaient rien de nouveau pour lui, mais qui lui étaient rendues moins supportables et plus humiliantes par la récidive. Philippe Beyle s'était, en effet, trouvé maintes fois privé d'argent ; mais alors il avait vingt ans ou vingt-cinq ans ; devant cet âge radieux, les usuriers s'inclinent comme les Guèbres devant le soleil. 11 n'avait donc jamais pris en grand souci cette contrariété, toujours passagère d'ailleurs. A trente ans, il fut forcé de s'apercevoir que cette privation, surtout lorsqu'elle est prolongée, constitue un des maux dont l'humanité garde le plus de rancune aux législateurs. Les dettes, qui sont si faciles aux jeunes gens et qui les escortent comme un chœur enivré, les dettes se font rébarbatives \)Our les hommes mûrs. Philippe éprouva dans cette circonstance qu'on trouve plus aisément de l'argent pour l'orgie que pour l'ambition, pour les parties que pour les entreprises. L'argent ne veut pas être emprunté sévèrement, pas plus qu'une femme ne veut être courtisée avec gravité.

n souffrit donc un peu plus qu'il ne s'y attendait, et plus longtemps aussi. Nous pourrions noircir une rame de papier Jivec le récit de ses efforts et de ses tentatives; nous pourrions le suivre des ministères aux légations, de la Bourse au boulevard, du balcon de l'Opéra aux bals officiels et particuliers ; nous pourrions compter ses sollicitations si dégagées en apparence, ses ruses que dissimulaient des airs évaporés, ses courtisaneries toujours spirituelles. Il avait surtout l'art précieux de

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cacher une activité foudroyante sous une paresse de bon goûl et une légèreté mesurée. A peine était-il entré dans un endroit qu'on l'y croyait depuis une heure.

Tant de tact et de précautions méritaient d'aboutir à uu résultat fortuné. Il n'en fut rien cependant. En quelque lieu que Philippe Beyle se présentât, la fortune était partie ou n'était pas encore arrivée.

Habile et oseur, comme nous l'avons fait voir, il se touro:! vers l'industrie. Il traça des projets, il écrivit des mémoire^. Quelques-unes de ses idées étaient bonnes, neuves et reuiijiquablement développées. Philippe alla voir les banquier et U^ faiseurs; mais là encore, son mauvais génie se trouva 6ur si'^ pas : partout où il apportait un plan, on lui en opposait immédiatement un autre qui était entièrement pareil : mêmes idêt-s. mêmes moyens d'exécution et souvent même style.

Après trois ou quatre échecs de cette nature, Philippe, qui s'était demandé si le destin ne jouait pas pour lui seul me détestable féerie, se rapi)ela vaguement que, plusieurs fois, ait temps de l'élaboration de ses mémoires, il avait été frappé \m' des intervertissements de feuillets et d'imperceptibles maculaturcs.

Une fois entre autres, dans le pli d'un cahier, il avait trou\< un cheveu blonde long et fin, un cheveu qui ne pouvait ap)K«rtenir qu'à une femme.

Cela l'élonna profondément.

Il rapprocha ce l'ait de plusieurs autreS) Irès-puéiils à le> considérer isolément, mais qui, réunis en faisceau, semblaient être émanés d'une seule volonté, mystérieuse et funeste.

Philippe se demanda quel intérêt on pouvait avoir à lui banvr le passage. Il se chercha des ennemis et n'en découvrit point. îl mit alors ses inquiétudes et ses appréhensions sur le comité de la méfiance si naturelle aux gens malheureux ; mais, en dépit de ses raisonnements, il ne put parvenir à chasser complètement le soupçon d'une conjuration formée contre lui.

L'accompagnerons-nous jusqu'au bout dans cette ruine quotidienne et de plus en plus visible? Descendrons-nous uu ù un avec lui les degrés de cette échelle meurtrissante qui» à Paris

plus qu'ailleurs, s'enfonce dans des ténèbres et dans dçs fanges insondables ?

Pourquoi pas ?

Autrefois, le romancier devait compte au publie d'une somme irinlérêt et de sympathie réversible syr la plupart de ses héros ; aujourd'hui il ne lui doit plus que la vérité. C'est un progrès.

Après quinze mois de luttes cachée^ et gantées, si nous nous engageons dans le quartier nouveau qui s'élève sur les terrains de l'ancien parc de Yinlimille, à quelques pas de la barrière de Clichy, nous y trouverons Philippe Beyle, modestement installé h un cinquième étage. La misère y est montée avec lui, mais la misère irréprochable, fière, impassible, celle qui ne veut pas être soupçonnée, celte misère pour qui la pâleur est une élégance de plu$,

Il a épuisé toutes ses ressources. Son héritage est escompté depuis longtemps; enfin, il ne lui reste personne à qui s'adresser. Le meilleur de ses amis, ce Léopold, qui recevait ses confidences amoureuses, est en voyage depuis six mois ; où lui écrire? Trois lettres de Philippe sont déjà restées sans réponse.

Cependant il continue à aller dans le mondé : son linge est toujours splendide, sa botte toujours vernie ; c'est au prix des j)lus affreux sacrifices qu'il perpétue ce miracle do fashion.

L'n soir d'hiver, Philippe Beyle rentrait dans son faubourg après quelques courses infructueuses.

C'était l'heure du dîner.

Sa mauvaise humeur était doublée par le mouvement et la joie qui remplissaient Paris; à chaque pas, il se heurtait à de petits marmitons vêtus de lin, comme dans les tragédies do Saint-Cyr, et chargés d'odorantes victuailles. Les restaurants lan(;aient la flamme par leurs vitres humides; ce n'étaient partout que des affamés qui entraient avec précipitation ou des repus qui sortaient avec majesté, — la joue brûlante comme un tison, les lèvres fendues par un cure-dent ou par un cigare.

Philippe fronça le sourcil et marcha plus vile.

Rien n'égale l'insolence de Paris qui dîne. C'est une impudeur d'appétit à révolter un philosophe. Dans des pays comme

la France, où tout le monde ne mange pas, ceux qui mangent devraient au moins se cacher. C'est le conti^aire qui anive.

On se nourrit dans des maisons à jour pour ainsi dire, sar des terrasses, presque dans la rue. La voix retentissante des garçons perce les murs. De vastes soupiraux, où passent el repassent effrontément de blancs démons, trahissent les secrets parfumés de l'office. A la hauteur de l'œil, ce sont des vitrines où les phénomènes les plus savoureux delà végétation s'étaient parmi l'eau et les fleurs ; où les poissons prismatiques, étendus à demi frétillants encore sur leur lit d'herbes, l'egardent <le côté les orgueilleux faisans; où de mystérieux petits barils sont confondus avec d'étranges glaçons, sous le branchage des ananas. Ces exhibitions nous ont toujours paru aussi irritantes et aussi douloureuses que celles des changeurs de monnaie; — une rangée d'ortolans, dodus et bardés de lanU est faite pour inspirer les mêmes frénésies que la vue iïuuv sébile regorgeant de quadruples.

Telle était aussi l'opinion de Philippe Beyle.

Il resta un grand quart d'heure avant de pouvoir traverser le boulevard, qui était noir de voilures.

Dans ces voilures, on ne voyait que des figures heureuses.

En attendant que l'encombrement se dissipât, il s'arrêta à un étalage de Hvres splendidement éclairé; c'étaient de beaux volumes, reliés, de toutes couleurs. Il en prit un, et tomba sur les Classiques de la Table.

Philippe continua sa roule. Les théâtres ouvraient leurs portes, d'où s'échappait le murnmre des instruments qu'on accorde. Pendant six ou sept heures, Paris allait appartenir au ])laisir, aux arts, au luxe. Des femmes souriaient à Philippe en passant auprès de lui ; mais elles lui trouvaient généralement l'air trop fier, les yeux trop dilatés. Plusieurs habitués <tu Club le saluèrent aussi, mais de la main, et rapidement.

Ces féeries diminuèrent à mesure qu'il s'éloigna du boulevard ; elles avaient totalement disparu quand il entra dans \u rue deVintimille.

Alors, Philippe eut un soupir de soulagement.

Arrivé chez lui, et au moment où il meltaitle pied sur hi première marche de l'escalier, il s'entendit appeler par son

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eon(!ifi'ge. — Ce fut la bouche pleine et une aile de dinde à la main que ce suballerne sortit de sa loge pour lui parler. Ce tableau accrut enc43Pe la mauvaise humeur de Philippe.

— Qu»5 voulez-vous? demanda- Iril d'un ton bourru.

— Monsieur, lui dit le portier, c'est pour vous prévenir qu'il y a une dame chez vous.

— Comment ! une dame ?

— Je sais ce que vous allez me dire : vous m'aviez recommandé de ne confier votre clef à qui que ce soil...

— Eh bien, alors...

— Ce u*est pas moi, c'est mon épouse qui l'a donnée pendant mon absence. Je lui en ai fait de vifs reproches, comme vous pensez ; mais il paraît que celle dame a des choses Irùsimportantes à vous communiquer ; elle voulait vous attendre dans la loge. Cela nous aurait un peu gênés ; car, vous voyez, nous avons quelques amis à dtner aujourd'hui, de bonnes gens, sans façon, tout ronds. Il faut bien se distraire de temps en temps, n'est-ce pas, monsieur Philippe? Sans cela, la vie...

— Et cette dame, y a-l-il longtemps qu'elle est chez moi ?

— Un petit quart d'heure... Sans cela la vie serait quelque chose de bien...

Philippe Beyle n'en écoula pas davantage. Il laissa le concierge poursuivre ses considérations philosophiques, la cuisse de dinde à la main, et il monta vivement à son cinquième étage, assez préoccupé par l'annonce de cette visite féminine.

La clef était sur la porte ; il crut avoir 4e droit d'entrer sans frapper.

Auprès d'une bougie, qui lui avait été prêtée par le concierge, une fenrnue vêtue de noir, était assise, le front cache entre ses mains.

Elle se leva en entendant et en apercevant Philippe ; mais aussitôt elle retomba, défaillante, sur sa chaise.

— Marianna ! s'écria-l-il en s'élançant vers elle. Marianua, car c'était elle en effet, n'avait pu résister à son

émotion ; elle s'était évanouie.

Après lui avoir prodigué les premiers secours, Philippe la regarda attentivement. Elle était toujours belle, malgré sa

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