‹ Théatre du Figaro. Avec un rideau dessinéChapitre 83 sur 116 · JO · texte numérisé non relu

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pâleur et quelques traces de fatigue. Deux année» avaient même ajouté à l'éclat et à l'intelligence de son visage.

Lorsqu'elle fut revenue à elle, des pleurs coulèrent sur ses joues ; elle regarda la pauvre chambre où elle se trouvait.

Philippe comprit aa pensée, car il lui dit| d'un vou demienjoué :

— Ah ! ce n'est pas joli ici... les quatre murs et des meubles qui datent de lu Fédération du Champ-de-Mars. C'est égal, je suis certain que Déranger estimerait que cela est pour le mieux... dans la meilleure des chansons possibles.

Il s'assit sur son lit et cohtioua :

— Cela me rappelle l'époque où je faisais mon droit. Tout le monde dit que c'est là le bon temps,.. Eh bien, je recommence mon bon temps. Pour resgembler tout à fait à un étudiant, il ne me manque qu'un trophée de pipes au-dessus de la cheminée et un squelette au fond de mon armoire. Vous scnkz- Y0U9 un pçu miaux, Marianpa ?

— Oui, je vous remercie,

^ Franchement, je ne m'attendais guère à vous revoir, surtout dans les circonstances actuelles. Mais quel que soit le motif qui vous amène chez moi, soyez la bienvenue. Si j'avais été averti plus tôt, j'aurais tâché de mieux déguiser rinsuffisani*e de ce local,

— Ainsi, vous vivez là-dedans? murmura-t-elle avec lenteur.

— Oui,

^ Je vous plains, ^Philippe,

— A la bonne heure ! Des trois ou quatre personnes qui sont entrées ici (et bien malgré moi, je vous prie de le croire), vous êtes la seule qui ue m'ayez pas dit : « Dah ! c'est tout ce qu'il vous faut; un garçon!... » Vous êtes de mon avis; n'est-ce pas que c'est hideux?

— Il y a trois mois que vous demeurez là ! dit-elle sans l'entendre.

— Tiens, vous le savez? Mon Dieu, oui, trois mois. Une débâcle, cela peut arriver à tout le monde, cela m'est arrivé. J'ai tout perdu, j'ai tout vendu peu à peu, mee tableaux, mes fauteuils, me^ bronzes.

— Et... vous souffrez? dit Marianna avec un accent de curiosilé avide.

Philippe la regarda, étonné.

— Kon, dit-il brusquement.

— Cependant, depuis deux ans, riei) ne vous a réussi ?

— Rien, en effet,

— Depuis deux ans, les événements et les hopames sont ligues contre vous ?

— Oui ; piais qui vous a instruite... ? . ^

— Je sais tout ce qui vous concerne, Philippe. n se lava.

— Eh bien, dit-il en changeant de ton, si vous tenez à jouir de mon abaissement, faites à votre aise, vous avez beau jeu. Regardez : c'est la ruine, c'est le dénûment. Ah ! vous êtes bien vengée, je vous assure : vous ne pouviez désirer mieux, et c'est ce qui s'appelle arriver au bofi moment. Achevez ; frappez, je suis à terre ; soyez sans pitié, je suis sans défense.

— Je ne suis pas venue pour insulter à votre infortune.

— Rah ! vous êtes dans votre droit.

— Je ne suis pas venue davantage pour vous rappeler vos torts.

Tout en parlant, elle ne quittait pas Philippe des yeux ; mais ses regards étaient doux, compatissants ; elle suivait chacun de ses gestes, elle se suspendait à chacune de ses syllabes.

— Alors, Marianna, pourquoi donc êtes-vous venue ? demanda-t-il.

— Parce que je vous aime toujours !

Philippe Beyle devint sombre.

— Ah ! certes, reprit Marianna tout entière à son élan, vous avez été cruel et terrible i»our moi ; vous ne m'avez épargné aucune honte, aucun affront ; vous avez été pire que mon père et que ma marâtre ; personne ne pourrait me faire plus de mal que vous m'en avez fait ; et si la haine se mesurait à l'offense^ je devrais épouvantablement vous haïr. Mais...

Elle s'arrêta et lo regardant en face : -^ Je ne le peux pas! je ne le peux pas! s'écria-t-cUe désespérément.

176 LA FRANC-MAÇONNKRJE

11 no dit rien, il prévoyait ce qu'on appelle une soèno. ei ii attendait, résigne.

Marianna reprit :

— Combien de fois ne m'avez-vouo pas broyé le cœur? Il fallait donc l'écraser tout à fait, puisque, après deux ans. il saigne encore pour vous.

Elle se mit à genoux.

— Philippe, je suis vaincue. Ton souvenir est le plus fort. Veux-tu de ma vie et de mon dévouement ? je te les apporte tous les deux.

— Allons, Marianna, pas d'enfantillages, dit-il en cherchanl à la relever.

— As-tu besoin d'une esclave ? Si tu l'exiges, je ne serai pas même quelqu'un, je serai quelque chose. Pourvu que je vive à quelques pas de toi, le reste ne m'est rien. Je ne lutterai plus : tu commanderas, et j'obéirai. Laisse -toi aimer, qu'est-ce qw cela le fait ?

— Chère amie, dit Philippe, vous êtes toujours aussi romanesque que par le passé. Vous voulez recommencer ce qui "ne se recommence pas. Ayez donc de la raison, que diable î

Les mains tremblantes, Marianna lui dit :

— - Tu es malheureux pourtant, tu es isolé. Dans de pareilles situations on cherche ordinairement à s'appuyer sur une tendresse. La mienne a été assez éprouvée pour que tu ne la mettes pas en doute.

— Non, certainement, et je vous rends justice, Marianna. Dans ma mémoire, vous avez une place honorable et éternelle. Mais j'ai pour règle de conduite de ne jamais revenir sur mes pas ; je me garde bien de relire un livre qui m'a charmé ; je me détourne soigneusement des sentiers où je me suis autrefois égaré avec ivresse ; car le livre peut m'apprôter une déception, et les sentiers peuvent avoir été bouleversés par une administration communale. J'ai la religion et la poésie de mes souvenirs. N'insistez plus, Marianna. Notre histoire appartiem au temps enfui ; c'est une poignée de cendres que je conserve précieusement ; iî'essayez pas de s«jufl1er dessus, elles ne se rallumeraient pas, elles s'envoleraient, et cette fois il n'en resterait plus rien.

— Philippe ! dit Mnrianna loot en larmes.

— Non.

— Je serai une femme nouvelle pour toi : tu verras.

— Mais moi, je serai toujours le même homme. J'ai eu des torts envers vous, je ne veux pas en avoir d'autres. Restonsen là, vous dis-je. La vie ne doit pas se consumer en répétitions. Adieu, Marianna.

— Adieu? répéta-t-elle, inquiète.

Puis, cette inquiétude' se fondit peu à peu dans une émotion pénible, silencieuse.

— C'est donc un parti bien arrête chez toi ? demanda- t-elle.

— Oui.

— Tu ne veux plus... me revoir?

— A quoi bon ? Voyez d'ailleurs quel triste amant je puis faire, et quel rayonnement mon amour jetterait sur une femme !

— Oh ! Philippe, n'est-ce que cela ? Mais tu ne sais donc pas que je suis toute-puissante, sinon par moi, du moins par bien d'autres ! Je puis le relever, lu n'as qu'à dire un mot ; je puis réaliser tous les rêves, les plus grands et les plus audacieux ; parle ! j'ai des moyens certains, infaillibles ; je peux tout, oui, tout. Oh ! n'agite pas les épaules, car c'est vrai, je te le jure. Dis-moi seulement une parole du cœur, et tout changera : les plus hautes protections te seront aquiscs ; les issues qui fêlaient obstinément fermées se rouvriront ix l'instanl. Philippe, tu peux redevenir riche, puisque c'est la richesse que tu aimes par-dessus tout !

— Assez, dit froidement Philippe en l'interrompant ; vous délirez, Marianna.

— Non, mais j'allais déhrer... murmura-t-elle, rendue à elle-même.

Il se fit une révolution subite d; ns sa physionomie et dans son attitude.

Son front se redressa.

Elle dit d'une voix ferme :

— Amie ou ennemie, je veux rentrer dans ta vie !

— Tant [HS pour votre volontts dit Philippe avec indifférence.

178 LA FRAIÏC-l^AÇOIfNERIB

— Réfléchis bien ; c'est la dernière fois que je le supplie, c'est un dernier effort que je lente pour te sauver.

— Effort inutile I

— Mais ton abandon... ta pauvreté?

— Mon abandon, c'est moi qui l'ai fait, c'est moi qui \'à\ voulu, Ma pauvreté, elle ne durera pas.

— Elle durera !

Philippe sourit d'un air de défi,

— Prends garde, Philippe ! dit Marianna devenue froide et sévère ; prends garde ! je peux l'abaisser encore davantage ; je peux le faire .lescendre un degré de plus dans le néanl parisien.

Il la regarda avec stupeur ; et, secouant la tète, après un moment de silence;

— Vous souffrez, Marianna, et il ne m'est possible que de vous plaindre, dit-il.

— Tu ne me crois pas?

— La puissance des femmes m'a toujoure trouvé incrédule. Je ne leur refuse pas la résolution, mais il leur manque la persévérance. Un rien, un caprice, un brin d'étoffe suffisent pour les détourner de leurs desseins les mieux calculés ; ce sont des oiseaux qui coupent court dans leur vol et virent selon le vent ou selon les arêtes du paysage. Les hommes ont des passions, les femmes n'ont que des fièvres. En conséquence, il ne faut les considérer ni comme trop dangereuses, ni comme Irop propices. Quant li leurs projets, ils n'ont et ne peuvent avoir qu'une durée relative, intermittente. Donc, les femmes ne sont h craindre tout au plus que comme accidents ; et par les mêmes motifs, elles ne sont bonnes à employer que comme instruments immédiats. Telle est ma théorie.

— Ta théorie a reçu bien des démentis depuis deux ans.

— Comment cela?

— Sais-tu quel est l'auteur de tous les revers, de tous les éqhecs ?

— Parbleu ! c'est le hasard, dit Phihpiie.

— Non, c'est moi, dit Marianna,

Philippe marcha dans la chambre, sans paraître avoir entendu.

— C'est moi, te dis-je! reprit-elle ; et je vais t'en donner les preuves. C'est moi qui t'ai calomnié pour t'empôcher d'arriver ; c'est par moi que Mme L..., la femme du conseiller d'État, t'a dénoncé à son mari.

Philippe cessa de marcher.

— C'est moi, continua-t-elle, qui ai jeté Pandore sur tes pas ; Pandore, qui t'a bafoué, vendu, dévoré miette à miette, jour par jour.

— La misérable! murmura-t-il.

— C'est moi qui ai fait manquer ton rendez-vous avec le ministre, le jour où tune t'es réveillé qu'à midi.

— Harianna !

— C'est moi qui ai donné ton nom aux journaux, en m'introduisant dans l'imprimerie.

— Oh! dit Philippe en pâlissant.

— C'est moi qui ai livré une copie de tes plans et de tes mémoires.

— DiMu vrai? s'écria-il en la saisissant par le poignet.

— C'est moi enfin qui, patiemment, ai ourdi cette toile sombre où tu te débats sans espoir et sans avenir, entends-tu, Philippe?

— Tu mens! tu mens!

— Ah ! tu doutes des femmes, lu nies leur pouvoir. Regarde donc à ton tour : ce sont les femmes qui t'ont mis où tu es. Tu leur refuse la persistance ; ai-je assez persisté, moi?

— Tu es folle ! reprit Philippe, luttant contre sa colère ; et cependant ce que tu dis est étrange... c'est comme une révélation... Toi, toi, l'auteur de ma ruine?

— Oui!

— Mais tes moyens, quels sont-ils ?

Harianna se prit à rire ironiquement.

Il ne lui avait pas lâché le poignet.

— Tu vois bien, dit-il, que tu railles et que tu mens 1

— Je te répète que lu es sous les pieds des femmes... sous mes pieds !

— C'est faux! c'est impossible!... Terrassé par des femmes? ..

— Oui ! oui ! et par moi !

— Allons donc !

180 LA FRANC-MAÇONXERIE DBS FEMMES

— Et si tu" n'as pas dîné aujourd'hui, c'est parce que je ne l'ai pas voulu !

— Ah !

Ce fut un cri de rage.

Philippe sauta sur sa cravache, déposée sur un meuble, e( coupa le visage de Marianna.

Elle bondit comme pour s'élancer.

Sa taille parut grandir ; ses yeux doublèrent d'ëleodue el, de mouillés qu'ils étaient, devinrent secs et extraordinaireuient lumineux.

— Malheur à toi, Philippe ! dit-elle ; c'est ton arrêt que Ui viens d'écrire en traits ineffaçables !

Son regard, son geste étaient effrayants.

Elle sortit, après avoir baissé son voile sur sa Ûgure silloo née.

Philippe Beyle demeura un instant soucieux ; puis il s'habilb pour aller au bal.

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