‹ Théâtre du Petit Château. IllusChapitre 12 sur 90 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

MADAMJli BOISSY dans un fauteuil, avec un oreiller, une broderie à la main ; AlAIiIIli endormie sur sa chaise ; SOI rli-h sur un petit tabouret, à côté du fauteuil, cousant une robe pour sa poupée. Tout le commencement do la scène à mi-voix.

MADAME BOISSY

Sophie, ma chère enfant, relève un peu la lampe, mes pauvres yeux commencent à ne plus y voir assez clair.

SOPHIE. Elle relève la lampe.

Est-ce que tu en as encore pour longtemps, maman ?

MADAME BOI8SY

Non, chère petite, heureusement, car je crois que mes forces sont à bout.

SOPHIE

Pauvre chère maman, comment peux-tu travailler, toi qui es si malade? Laisse là cette vilaine broderie; je vais réveiller ma sœur.

MADAME BOISSY

La réveiller! Je te le défends bien. La pauvre Marie a travaillé pour nous toute la nuit dernière et toute la journée d'aujourd'hui. Laissons-la dormir un peu; elle l'a bien gagné.

SOPHIE

Mais pourquoi as- tu ramassé sa broderie quand elle l'a laissée tomber? Le médecin, l'autre jour, t'a bien défendu de travailler.

MADAME BOISSY

Tu sais bien, ma petite Sophie, qu'il n'y a plus d'argent dans la maison, et que tu ne pourras pas souper avant que ta sœur ait porté son ouvrage. Le médecin a défendu! c'est bientôt dit, mademoiselle. Est-ce qu'il vous a défendu de manger ?

C'est vrai, maman, j'ai bien faim.

MADAME BOISSY

Encore un peu de courage ! j'ai bientôt fini. Mets un morceau de bois dans le feu, mon enfant. Il me prend comme un frisson.

SOPHIE , allant au fond de la pièce.

Maman, il n'y a plus de bois.

MADAME BOISSY

Eh bien! nous en aurons tout à l'heure. J'ai fini. (Eiie se

laisse retomber sur le dos du fauteuil.)

SOPHIE

Oh! quel bonheur! (secouant sa sœur.) Marie ! réveille-toi bien vite; ton ouvrage est fini.

MARIE , se réveillant.

0 mon Dieu! vous m'avez laissé dormir! Quelle heure est-il?

SOPHIE

Je te dis que ton ouvrage est fini. Maman l'a achevé.

MARIE , regardant sa mère étendue dans le fauteuil.

Oh! maman, je n'aurais pas attendu cela de toi! Me laisser dormir, et te fatiguer comme cela! Vois dans quel état tu es !

MADAME BOISSY

Cela ne sera rien, ma bonne Marie. Tu dormais si bien, et nous sommes si pressées! Le souper de la pauvre Sophie et le tien étaient au bout de la broderie.

MARIE

Et le tien aussi, maman; tu n'as rien pris depuis hier. Je n'aurais pas dû l'oublier. Oh ! je suis une malheureuse! S'il faut que tu te sois rendue plus malade, je ne me le pardonnerai jamais. (Elle pleure.)

MADAME BOISSY

Allons! allons! Le mal n'est pas si grand. Le moyen de me rendre plus malade, c'est de te désoler comme cela, mon enfant. Si tu savais tout ce qu'il y a de reconnaissance dans mon cœur pour ton courageux dévouement! Mais on a beau avoir du courage, il faut bien finir par trouver le bout de ses forces. Tu étais là, penchée sur ton ouvrage, depuis dix-huit heures, ma chère Marie! Qu'est-ce que tu veux donc faire déplus?

MARIE

Oh ! maman , tu es trop bonne ; je n'aurais pas dû m' endormir.

MADAME BOISSY, lui tendant la broderie.

Va porter ta broderie, chère enfant. Je me sens un peu

faible : ne me fais pas parler. En revenant, tu feras porter un peu de bois ici. Il n'y en a plus.

MARIE, à part, regardant la broderie.

Mon Dieu! cette pauvre mère a brouillé les derniers points, elle si adroite ! Elle était donc bien mal ! Et que va dire madame Duvernet qui est si difficile pour l'ouvrage ?

MADAME BOISSY

Eh bien ! Marie, qu'as-tu donc?

MARIE

Moi! rien, maman. Je regardais notre broderie, (on entend sonner une horloge.)

SOPHIE

Va vite, ma petite Marie ; tu devais porter ton ouvrage à cinq heures, et voilà la demie qui sonne. Rapportenous un joli petit souper. (Avec un soupir.) C'est ce soir la veille de Noël. Ce ne serait pas joli de ne pas bien souper .

MADAME BOISSY

Pauvre petite ! Elle se rappelle l'année dernière. U Marie

qui s'apprête à sortir.) EcOUte, Marie! (Elle lui parle à l'oreille.)

Combien dois-tu recevoir pour ta broderie ?

MARIE, bas.

Quinze francs. J'ai eu baau dire à madame Duvernet, elle n'a pas voulu me donner davantage.

MADAME BOISSY

Quinze francs ! depuis le temps que tu y travailles! Ce n'est pas beaucoup. Enfin! (Après un moment de réflexion.) Nous ne sommes pas bien riches; mais... (Lui montrant Sophie.) Estce qu'il n'y aurait pas moyen ?...

J'y ai déjà pensé bien souvent. C'est en partie ce qui m'a entraînée hier à perdre la moitié de ma journée chez cette amie de madame Duvernet qui me doit encore mes deux dernières broderies, et qui m'a fait dire en rentrant qu'elle ne pouvait pas me recevoir.

MADAME BOISSY

Vois toi-même ce que nous pouvons faire.

MARIE

Oh ! avec quelques sous, je trouverai bien moyen de lui arranger un petit arbre. Elle ne s'y attend pas, la chère petite, et elle sera si heureuse! Nous pouvons bien nous donner cette joie-là, n'est-ce pas, maman ?

MADAME BOISSY

Oui, chère Marie; mais va vite : le temps se passe.

MARIE

Je serai bientôt arrivée chez madame Duvernet ; je n'ai que l'escalier à descendre. (Eiie embrasse sa mère.) Adieu, maman. (bu« embrasse Sophie.) Adieu, Sophie. Nous allons passer une bonne petite soirée, (sue sort.)

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