‹ Théâtre du Petit Château. IllusChapitre 16 sur 90 · MADAME DUVERNET, FRANÇOISE, MARIE · texte numérisé non relu

MADAME DUVERNET, FRANÇOISE, MARIE

MADAME DUVERNET

Enfin tout est prêt ! Ce sera vraiment joli. Ma petite Lina aura bien du plaisir. Il ne manque plus que le voile de la Vierge, et je ne comprends pas qu'il ne soit pas encore arrivé. (Regardant à sa montre.) Cinq heures et demie passées, et l'on devait me l'apporter à cinq heures! C'est insupportable! (Appelant). Françoise!

FRANÇOISE, entrant.

Me voici, madame.

MADAME DUVERNET

Montez vite chez la petite Boissy, et dites-lui de m' apporter tout de suite le voile que je lui ai donné à faire.

FRANÇOISE

Elle vient d'arriver, madame. Elle attend dans l'antichambre.

MADAME DUVERNET

Eh! mon Dieu! qu'elle entre donc bien vite! Nous

attendons aprèS elle. (Françoise se dirige vers la porte). Ah !

courez chez madame Moreau, et dites-lui qu'elle se dépêche d'arriver. Tout est prêt. Nous n'attendons plus qu'elle et M. Duvernet.

FRANÇOISE

J'y vais, madame. (Eiie sort.)

MADAME DUVERNET

Cette bonne madame Moreau ! C'est elle qui nous a donné l'idée du tableau que nous arrangeons pour sa filleule. Je ne voudrais pas qu'elle manquât à la fête. (Entre Marie.) Ah! vous voilà, mademoiselle! Arrivez donc! Nous attendons après vous !

MARIE

Mon Dieu! madame, j'ai fait tout mon possible, je vous l'assure.

MADAME DUVERXET.

Oh ! je connais cette phrase-là : c'est toujours la même. Quand on vous dit cinq heures, ce n'est pas cinq heures et demie.

MARIE , pleurant.

Si vous saviez, madame...

MADAME DUVERXET.

Voyons, ma chère enfant, ne faisons pas de scène. Je n'ai pas le temps. Donnez-moi vite ce malheureux voile. Vous nous l'avez fait assez attendre.

MARIE, donnant le voile.

Le voici, madame.

MADAME DUVERXET, examinant le voile.

Allons, ce n'est pas mal... Mais voilà des festons qui sont tout à fait manques! Vous devriez soigner davantage l'ouvrage que l'on vous confie, mademoiselle. Et sur le devant encore ! C'est on ne peut plus désagréable !

MARIE

Je suis bien fâchée, madame; c'est ma mère...»

MADAME DUVERXET.

Quand je vous donne de l'ouvrage, mademoiselle, ce n'est pas à votre mère que je le donne. Je vous le répète, c'est fort désagréable.

LIN A, entrant.

Maman, maman, on te demande au salon.

MADAME DUVERNET

Ah ! c'est vrai ; c'est ce voile qu'on attend, et moi qui oubliais ! (a Marie.) Au revoir, mademoiselle. Une autre fois, je vous en prie, veillez un peu mieux à votre ouvrage. (Elle se dirige vers la porte.)

MARIE, timidement.

Madame !

MADAME DUVERNET, se retournant.

Quoi, mademoiselle?

MARIE

C'est que... Si vous vouliez bien... J'aurais besoin de...

MADAME DUVERNET

De l'argent ! Je suis bien désolée, mon enfant ; je suis trop pressée dans ce moment. Venez demain ; c'est-àdire : non... après-demain. C'est demain Noël, (Elle sort.)

LINA, courant après elle.

Maman, attends-moi. (Eiie sort.)

MARIE

Après-demain ! Et ma pauvre mère qui a froid ! Et ma petite sœur qui a faim ! Et son malheureux arbre de Noël, la chère enfant! Ah ! il est bien question de cela,

maintenant. Que devenir? Que vont-elles dire en me voyant rentrer les mains vides? Allons, essayons encore

de trouver madame Moreau. Peut-être que, cette foisci, je serai plus heureuse. (Eiie sort.)

LIXA, entrant.

Maman n'a pas voulu me laisser entrer au salon ; mais c'est égal, je me doute bien de ce que c'est. On m'arrange quelque chose pour mon Christ-Kind. Toutes mes amies sont là depuis plus d'une heure. En attendant, je m'ennuie bien. Je ne sais plus où aller. (Entre madame Moreau, avec des paquets sous le bras.) Ah ! voilà ma marraine ! Bonjour, marraine! Maman est bien impatiente après vous, (sue rembrasse.) Qu'est-ce que vous avez donc là ?

MADAME MOREAU

C'est bien, c'est bien, petite curieuse. Allez-vous-en bien vite, et prévenez votre maman que je suis arrivée.

LIXA, boudant.

On me chasse de partout; c'est bien ennuyeux! (Eiie

sort.)

MADAME MOREAU, défaisant ses paquets.

C'est bien terrible, les enfants ! On a toutes les peines du monde à leur faire des surprises.

MADAME DUVERXET, entrant avec la Vierge, à madame Moreau.

Bonjour, ma chère amie; vous arrivez juste à point. Aidez-nous un peu à arranger ce voile comme il faut.

MADAME MO RE AU, regardant le voile.

Oh ! la jolie broderie ! qui vous a fait cela?

MADAME DUVERNET

C'est la petite Boissy. Elle travaille assez bien quand elle veut.

MADAME MOREAU

Vous êtes bien difficile. J'ai rarement vu quelque chose d'aussi bien fait. Elle vous a demandé pour cela?

MADAME DUVERNET

Quinze francs.

MADAME MOREAU

Quinze francs! Et elle m'a fait, à dix francs la pièce, deux mouchoirs qui à eux deux ont demandé certainement moins d'ouvrage. Une autre fois, je ferai mieux mes prix.

M. DUVERNET, frappant en dehors à la porte.

Peut-on entrer, mesdames?

MADAME DUVERNET

Un moment, (a ia vierge.) Sauvez- vous, mademoiselle; nous irons vous rejoindre tout à l'heure, (a m. Duvemet, dans la coulisse.) Ne regardez pas.

M. DUVERNET, entrant les yeux fermés.

J'ai fermé les yeux. Faut-il les ouvrir?

MADAME MORE AU

Allez, il n'y a plus de danger.

M. DUVERNET, à madame Moreau.

Bonjour, madame Moreau ; vous êtes bien aimable d'être venue à notre petite fête, (a madame Duvemet.) Ma chère Louise, je suis bien fâché de venir te déranger dans tes préparatifs ; mais il faut absolument que tu viennes à mon secours.

MADAME DUVERNET

De quoi s'agit-il, mon ami?

M. DUVERNET

Il s'agit d'une pauvre femme malade que j'ai trouvée seule, avec une petite fille, sans feu, sans médicaments, et par qui je me suis laissé msttre presque à la p3rte, comme un imbécile, sans trouver une bonne parole à placer. J'ai pensé que tu saurais t'y prendre mieux que moi.

MADAME DUVERNET

Oh! tout de suite! Laisse-moi faire; je vais y aller. Madame Moreau aura la complaisance de me remplacer au salon. (Appelant.) Françoise! Françoise !

FRANÇOISE, entrant.

Qu'y a-t-il, madame?

MADAME DUVERNET

Prenez vite votre panier; mettez-y du pain, un bouil-

Ion, la moitié de poulet qui reste du dîner, une bouteille de bordeaux, et venez bien vite me retrouver ici.

FRANÇOISE

Mais, madame, et le souper?

MADAME DUVERNET

Le souper attendra, dépêchez- vous. (Françoise sort.)

MADAME MOREAU, tirant sa bourse. A madame Duvernet.

Tenez, arrangez-vous pour laisser ces vingt francs-là quelque part.

MADAME DUVERNET

Je vous reconnais bien là. Je l'aurais fait moi-même ; mais je ne veux pas vous voler votre bonne pensée.

(A M. Duvernet, en mettant son châle.) OÙ faut-il aller, mon ami? M. DUVERNET.

Oh! pas bien loin. Au haut de l'escalier.

MADAME DUVERNET, laissant tomber son châle.

Qu'est-ce que tu dis?

M. DUVERNET

Je te dis : ici, au cinquième. J'avais la main sur le bouton de notre porte tout à l'heure quand l'enfant a crié pour appeler au secours, et je suis monté. Il y a une fille aînée qui était sortie avec son ouvrage, et qui devait rapporter de l'argent; mais je ne suis pas tranquille. Les gens ne se gênent pas toujours pour payer à la minute.

MADAME DUVERNET, a part.

Ah ! mon Dieu ! Et moi qui tout à l'heure ! . . . (Eiie se cache ia

figure dans les mains.)

MADAME MORE AU

Mais vous me faites peur, monsieur Duvernet. (a madame Duvemet.) Est-ce qu'il s' agirait de la famille Boissy, par hasard?

MADAME DUVERNET

Eh oui, malheureusement! J'en suis toute tremblante.

M. DUVERNET

Tu connais donc cette famille-là, Louise? Moi, je sors le matin, je rentre le soir. Si l'enfant n'avait pas appelé au secours, je serais encore à savoir qu'elle est au monde. C'est la première fois que je monte plus haut que notre étage.

MADAME DUVERNET

C'est une famille Boissy qui est dans la maison depuis six mois. Le mari était professeur de l'Université à Besançon. Il est mort cette année, et la mère était venue à Paris pour solliciter une pension à laquelle elle a droit, à ce qu'il paraît. Mais son affaire a traîné dans les bureaux, et elle attend toujours.

M. DUVERNET

Alors cela se trouve bien. Le directeur du personnel au ministère de l'instruction publique est un ancien camarade de collège à moi. Pas plus tard que tout de suite,

ai THÉÂTRE DU PETIT CHATEAU

je vais aller lui parler. Il demeure à deux pas. Attendezmoi ici. La pauvre femme! je veux prendre ma revanche de ma gaucherie de tout à l'heure ; et, pour son cadeau de Noël, je lui apporterai une bonne parole, ou je ne m'appelle pas Duvernet. (n sort.)

MADAME DUVERNET

Ah ! ma chère amie, je serais morte de honte tout à l'heure devant M. Duvernet, s'il avait su ce qui vient de se passer.

MADAME MOREAU

Et quoi donc ?

MADAME DUVERNET

Eh ! je ne l'ai pas payée, la malheureuse enfant; je l'ai rudoyée par-dessus le marché pour quelques malheureux points de travers. J'en ai la mort dans l'âme.

MADAME MOREAU

Et moi donc, qui faisais la généreuse ! Mais ces vingt francs que vous avez là, je les lui dois purement et simplement. Elle les a attendus hier trois heures chez moi sans avoir pu les remporter. Et puis on se figure qu'on est la bonté même parce qu'on donne aux gens qui ont leur titre de pauvres en règle! (Montrant son mouchoir.) Tenez, je me promène, son ouvrage à la main, sans l'avoir payé, et j'allais lui faire la charité ! Ah ! je suis bien honteuse de moi.

FRANÇOISE, entrant, son panier au bras.

Me voici, madame. Je me suis fait un peu attendre : il a fallu faire chauffer le bouillon.

MADAME DUVERNET

Merci, Françoise, ce n'est plus la peine, (a madame it«reau.) Venez avec moi ; avant que monsieur Duvernet ne rentre, nous allons arranger cela autrement.

LIÎXA, entrant.

Maman, est-ce que ce ne sera pas bientôt fini? Je m'ennuie, moi, d'être toute seule.

MADAME DUVERNET

Ne t'impatiente pas, ma petite Lina. Vous serez deux tout à l'heure.

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