‹ Théâtre du Petit Château. IllusChapitre 50 sur 90 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

EU F HllAolE, assise sur un banc dans le jardin, son cahier à la main. MAlilE ET LuLloE arrivent en se promenant.

LOUISE

Eh bien ! Euphrasie, êtes-vous bientôt prête pour la composition d'histoire'/

EUPHRASIE

Non! je n'en viendrai jamais à bout! Aussi, c'est trop fort! Exiger que je me mette cela dans la tète, les noms

de tous ces personnages qui ont vécu je ne sais quand, et ce qu'ils ont fait, et ce qu'ils ont dit, et... fton, vraiment, je ne peux pas.

MARTE

Ce n'est pourtant pas si difficile! Vous n'avez à repasser que le règne de Louis XV.

EUPHRASIE

Pas si difficile! Vous croyez ça, vous? Et toutes ces dates, et toutes ces batailles, avec les mariages et les successions, vous croyez que ce n'est rien? (Fermant son cahier.) Tenez, j'en ai la tête toute cassée : parlons d'autre chose.

MARIE

Étiez-vous à la noce de Louise Lambert, il y a deux ans?.

EUPHRASIE

Deux ans ! Il y a bien plus de deux ans, ma chère. Je me le rappelle fort bien; c'était un mardi, le 9 janvier 1855, et nous sommes aujourd'hui le \1\ août 1857. 11 y a donc deux ans, six mois et cinq jours.

MARIE

C'est pourtant vrai. Comme le temps passe!

EUPHRASIE

Oh ! je connais bien Louise Lambert. Elle est ma cou-

sine par mon oncle de Nancy, qui a épousé en secondes noces une demoiselle Sophie Coquelicot, dont la sœur s'est mariée en 1849 avec un M. Jean-François Thilorier, qui appartenait par sa mère à la famille Gournay, et la mère de Louise Lambert est une Gournay.

LOUISE

Quelle mémoire! Quand je vous ai entendue à la noce dire à Louise : « ma cousine, » je croyais que c'était son mari qui était votre cousin.

EUPIIRASIE.

M. Martineau? Non, non. Vous confondez avec lesMartineau d'Hérimoncourt, dont le grand-père était le frère de la belle-sœur de maman, Me Geoftreney. M. Martineau, le mari de Louise, descend des Martineau de Beaucourt, qui sont venus s'établir dans le pays en 1832, l'année du grand choléra; mais les Martineau d'Hérimoncourt datent du temps des princes de Montbéliard. C'est un Martineau de Besançon qui s'est marié en 1752 avec une demoiselle Jeanmaire, de la grande famille des Jeanmaire, dont nous sommes alliés par les Goguel. Comment ! vous ne savez pas tout cela?

Dites donc, Euphrasie, et vous prétendez que vous ne pouvez pas retenir les dates et les noms du règne de Louis XV? Ce n'est pas aussi difficile que ça.

EUPHRASIE

Oh! c'est bien différent. Les parents et les voisins, leur histoire, ça s'apprend tout seul. Mais des gens qu'on n'a jamais ni vus ni connus... (on entend ia cloche.) Bon! voiLà qu'on sonne pour la lingerie, et ..on commence aujourd'hui par les premiers numéros. J'ai le numéro 3, et le 2 n'y est pas : il faut que j'y aille tout de suite, (sue se lève.) Mesdemoiselles, vous seriez bien aimables de me garder mon cahier et ma place. C'est la meilleure. qu'il y ait pour apprendre. Au moins, on voit de là les gens qui passent sur la route, et cela fait toujours un peu de distraction. (Elle sort en courant.)

MARIE , à Louise.

Comment trouvez -vous Euphrasie qui ne sait rien retenir des familles royales, et qui est si forte sur la famille Martineau?

LOUISE

Il y en a bien d'autres comme elle, allez ! Les choses qu'on apprend en classe, cela paraît toujours terrible; mais ce qui se dit en bavardant, cela passe comme une lettre à la poste. Cette pauvre Euphrasie, bien sûr elle a autant de mémoire qu'une autre. Depuis trois jours elle traîne son cahier d'histoire du matin au soir dans toute la maison; et je parierais qu'elle ne dépassera pas la troisième section.

Écoutez, Louise, il me vient une idée. Nous avons vacance aujourd'hui toute l'après-midi. 11 fait trop chaud pour aller se promener. Allons nous entendre avec les autres, et demandons la permission de nous déguiser toutes en personnages historiques, pour venir raconter à Euphrasie chacune un morceau de l'histoire de Louis XV. Au moins, elle ne pourra pas dire que ce sont des gens qu'elle n'a ni vus ni connus.

LOUISE

Oh! c'est une bonne idée. Cela va bien nous amuser. Je suis sûre qu'on nous donnera tout de suite la permission.

marie.

Allons vite. D'ici à ce soir, nous n'avons pas trop de temps. •

Un salon.

EUPHRASIE entre, tenant son cahier.

Je ne sais pas où sont passées toutes ces demoiselles : je ne vois personne dans le jardin, personne dans la salle d'étude. Enfin, cela les regarde. Je trouve le salon libre, et je m'y installe. (Eue s'assied.) C'est donc demain matin la composition! (Eiie soupire.) Repassons encore. Ah! mon

Dieu! cet affreux Louis XV ! Et dire qu'on l'avait appelé le Bien-Aimé! Si c'était à recommencer, et qu'on vînt me consulter, je sais bien le nom que je lui donnerais, moi : le Bien-Ennuyeux. Voyons, commençons. (Eiie ut.)

« Régence du duc d'Orléans. Conspiration de Cellamare.

« A la tête du conseil de régence se trouvait le duc du Maine, prince du sang, homme assez insignifiant de sa personne, mais dont la femme ... » (on frappe à u porte.)

.entrez ! (La duchesse du Maine entre et la salue.) EUP1IRASIE, se levant.

Madame ! (a part.) Quelle est cette petite dame-là ? D'où sort-elle avec tous ces falbalas ?

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