SÉMIRAMIS
Ne m'appelez pas reine. Je suis la première en date des femmes-rois ; et pas une encore ne m'a dépassée.
J'ai vu l'Orient à mes pieds. Sur un geste de ma main, des millions d'hommes, entassés par moi dans les plaines de l'Euphrate, exécutaient des travaux gigantesques qui épouvanteraient aujourd'hui vos yeux, et devant lesquels toute l'antiquité s'est inclinée. Vous n'en connaissez rien, vous autres. Vous avez même perdu la place où s'élevait jadis la ville-reine de l'Orient. Avis aux reines de l'Occident. Leur tour aussi viendra.
FOLLETTE
Vous êtes bien tragique, madame la reine. Dites-moi donc pourquoi vous avez comme cela les cheveux à la débandade.
SÉHIBAMI8.
C'était ainsi que me représentait ma statue. Un jour, à ma toilette, on vient me prévenir que la révolte éclate au milieu de mes troupeaux d'esclaves. J'accours sans daigner même relever mes cheveux, avec ma colère pour tout manteau royal, et j'étouffe la révolte par le seul prestige des éclairs que lançaient mes yeux courroucés.
FOLLETTE
Tiens ! notre professeur ne nous a pas dit cela.
LA FÉE
Si vous croyez, ma pauvre Follette, que votre professeur peut tout vous dire ! Vraiment il aurait fort à faire. Tâchez de me trouver une autre reine. (Fouette sort.)
J'aime les reines, moi. Cela nous relève. (Follette revient avec smerdis le Mage.) C'est là votre reine?
FOLLETTE
Non, marraine. Je n'en ai pas trouvé. Il y avait bien Tomyris, la reine des Scythes ; mais elle plongeait la tète de Cyrus dans une peau de bouc cousue et pleine de sang. Je n'ai pas osé vous l'amener.
LA FÉE
Vous avez bien fait, Follette. Et qui est celui-là?
FOLLETTE
Smerdis le Mage. Il voulait se cacher; mais j'ai bien vu qu'il a les oreilles coupées.
LA FÉE
Eh bien! mon ami, qu'avez-vous à nous dire de
CUrieUX i (SmerJis porte la main à ses oreilles, et fait entendre un grognement confus.)
FOLLETTE
Est-C3 qu'il est sourd-muet? Ah ! j'y suis : du moment qu'il n'a plus d'oreilles.
LA FÉE
Non, Follette. Il ne veut pas nous parler : il est furieux d'avoir été attrapé par sa femme. D'ailleurs, je ne crois pas qu'il ait grand'chose à dire, le pauvre garçon : il n'a
rien fait. Vous n'avez pas eu la main très-heureuse, chère petite.
FOLLETTE
Ah! madame, si vous saviez comme il m'intéressait avec sa mitre d'évêque ! Et puis, il me rappelle les rois mages. On en parle assez ces jours-ci.
LA FÉE
Je ne vous en fais pas un reproche, mon enfant. Vous avez vu les temps héroïques de la Grèce, n'est-ce pas ? Allez donc me chercher quelqu'un de ce monde-là. (Fouette sort.) Des demi-dieux!- je suis curieuse d'en voir un. (Follette
revient avec un gros bâton, un morceau d'aile et une pelote de fil qu'elle laisse tomber à terre.)
LA FÉE
Eh! mon Dieu! qu'est-ce que vous m'apportez là?
FOLLETTE» montrant le -bâton.
La massue d'Hercule.
LA FÉE
Tiens ! c'est ce que nous appelons un gourdin.
FOLLETTE, lui présentant l'aile.
Lin morceau des ailes d'Icare.
LA FÉE, 'examinant l'aile dont les plumes s'éparpillent.
Cela ne m'étonne plus qu'il soit tombé dans la mer : ce n'était pas très-solide.
FOLLETTE, faisant rouler la pelote.
La pelote de fil qu'Ariane avait donnée à Thésée pour se dépêtrer du labyrinthe.
LA FÉE
Faites attention ; vous allez tout emmêler. Mais pourquoi ne m'amenez-vous pas Hercule lui-même, ou Thésée, ou bien Jason, ou le pauvre OEdipe?
FOLLETTE
C'était bien mon intention; mais je les ai trouvés habillés trop drôlement.
LA FÉE
Eh bien ! tant mieux ; ce sera plus amusant. J'aime à voir les gens habillés drôlement.
FOLLETTE
C'est qu'ils ne sont pas assez habillés, marraine. Hercule, avec sa peau de lion pour tout potage, n'est vraiment pas présentable.
LA FÉE
. Et les autres ?
FOLLETTE
Ils ne valent guère mieux. Des machines de métal sur les bras et sur les jambes, et pas de linge ! Ce n'est pas des costumes pour nous.
•2ii THEATRE DU PETIT CHATEAU
LA FÉE
Eh bien ! allez voir du côté des temps modernes. On avait du linge, à cette époque-là.
FOLLETTE
Gela ne sera pas long : c'est à deux pas. (Bile sort et revient
aussitôt, ramenant toute une bande de personnages.) LA FÉE.
Eh mais ! c'est une invasion !
FOLLETTE
N'est-ce pas qu'ils sont gentils? Où ces grandes ontelles donc la tète pour les trouver ennuyeux ?
LA FÉE
Ah ça ! dit3s-moi un peu leurs noms.
FOLLETTE
Oh! je ne les sais pas. Nous ne sommes encore qu'à la guerre de Troie.
LA FEE, à Charles d'Anjou.
Qui es-tu, beau cavalier? Tu parais bien sombre.