‹ Théâtre du Petit-Château (volume 2)Chapitre 143 sur 147 · LA. TISBE, RODOLFO, CATARINA · texte numérisé non relu

LA. TISBE, RODOLFO, CATARINA

. tonjonri dans ralcôve fermée.

LA TISBE.

C'est VOUS, Rodoifo l Ah 1 tant mieux I j'ai à vous parler, justement ! Écoutcz-moL

RODOLFO

Et moi aussi j*ai à vous parler, et c'est vous qui allez, m' écouter, madame 1

LA TISBE.

Rodoifo!...

Êtes-vous seule, madame?

LA TISBE.

Seule.

RODOLFO

Donnez l'ordre que personne n'entre.

LA TISBE.

Il est déjà donné.

RODOLFO

Permettez-moi de fermer ces deux portes.

(n va fermer les deux portes au Terrott.Y LA TISBE.

J'attends ce que vous avez à me dire.

RODOLFO

D'où venez-vous? De quoi êtes-vous pâle ? Qu'avezvoQS fait aujourd'hui, dites I Qu'est-ce que ces mains-là ont fait, dites ? Où avez-vons |)assé les exécraUes heures

308 ANGELO

de cette journée, dites? Non, ne le dites pas. Je vais le dire. Ne répondez pas, ne niez pas, n'inventez pa^,' ne mentez pas. Je sais tout I Je sais tout, vous dis-je ! Vous voyez bien que je sais tout, madame ; il y avait làDafne. A deux pas de vous. Séparée seulement par une porte. Dans l'oratoire. Il y avait Dafne qui a tout vu, qui a tout entendu, qui était là, à côté, tout près, qui entendait, qui voyait ! — Tenez, voilà des paroles que vous avez prononcées. Le podesta disait : Je n'ai pas de poison ; » vous avez dit : « J'en ai, moi ! » — J^en ai moi ! j'en ai, moi I L'avez-vous dit, oui ou non? Mentez un peu, voyons ! Ah I vous avez du poison, vous ! Eh bien ! moi, j'ai un couteau I

(Il tire un poignard de sa poitrine.) LA TISBE.

Rodolfo....

RODOLFO

Vous avez un quart d'heure pour vous préparer à la mort, madame !

LA TISBE.

Ah I vous me tuez ! Ah I c'est la première idée qui vous vient I Vous voulez me tuer ainsi, vous-même, tout de suite, sans plus attendre, sans être bien sûr? Vous pouvez prendre une résolution pareille aussi facilement ! Vous ne tenez pas à moi plus que cela ! Vous me tuez pour l'amour d'une autre I Rodolfo, c'est donc bien vrai, dites-le moi de votre bouche, vous ne m'avez donc jamais aimée?

RODOLFO

Jamais 1

LA TISBE.

Eh bienl c^est ce mot-là qui me tue, malheureux 1 ton poignard ne fera que m'achever.

nODOLFO. I

Dé Paniour pour vous, moi I Non, je n'en ai pas ! je I

n'en ai jamais eu I Je puis m'en vanter. Dieu merci I De i

la pitié tout au plus 1

LÀ TISBB.

Ingrat 1 Et, encore un mot, dis-moi, ellel tu Taimais donc bien?

RODOLFO

Elle 1 si je Taimais I ellel Oh I écoutez cela, puisque c'est votre supplice, malheureuse. Si je Taimais I une chose pure, sainte, chaste, sacrée, une femme qui est un autel, ma vie, mon sang, mon trésor, ma consolation, ma pensée, la lumière de mes yeux^ voilà comme je Taimais I

LÀ TISBE.

Alors, j'ai bien fait.

ROOOLFa

Vous avez bien fait ?

Là TISBB.

Oui. J'ai bien fait. £s-lu sûr seulement de ce que j'ai fait?

RODOLFO

Je ne suis pas sûr, dites- vous 1 Voilà la seconde fois que vous le dites. Mais il y avait là Dafne, je vous répète qu'il y avait là Dafne, et que ce qu'elle m'a dit, je l'ai encore dans l'oreille. — « Monsieur, monsieur I ils n'étaient qu'eux trois dans cette chambre, elle, le podesta, et une autre femme, une horrible fenune que le podesta appelait Tbbe. Monsieur, deux grandes heures deux heures d'agonie et de pitié, monsieur, ils l'ont tenue là, la malheureuse, pleurant, suppliant, demandant grâce, demandant la vie. » — Tu demandais la vie,

Ml — 24

ma Catarina bien- aimée ! — « A genoux, les mains jointes, se traînant à leurs pieds, et ils disafent non I Et le poison, c'est la femme Tisbe qui l'a été chercher ! et c'est elle qui a forcé madame de le boire ! et le pauvre corps mort, monsieur, c'est elle qui l'a emporté, cette femme, ce monstre, la Tisbe !» — Où l'avez-vous mis, madame ? — Voilà ce qu'elle a fait, la Tisbe î Si j'en suis sûr !

(Tirant un mouchoir de sa poitrine.)

€e mouchoir que j'ai trouvé chez Catarina, à qui est-il ? A vous. .

(Montrant le crucifix.)

Ce crucifix que je trouve chez vous, à qui est -il? A elle I — Si j'en suis sûr ! Allons, priez, pleurez, criez, demandez grâce, faites promptement ce que vpus avez à faire, et finissons !

LA TISBE.

Rodolfo....

RODOLFO

Qu'avez-vous à dire pour vous justifier? Vite. Parlez vite. Tout de suite.

LA TISBE.

Rien, Rodolfo. Tout ce qu'on t'a dit est vrai. Crois tout. Rodolfo, tu arrives à propos, je voulais mourir. Je cherchais un moyen de mourir près d.e toi, à tes pieds. Mourir de ta main ! oh ! c'est plus que je n'aurais osé espérer ! Mourir de ta main, oh 1 je tomberai peut-être dans tes bras. Je te rends gr&ce. Je suis sûre au moins que tu entendras mes dernières paroles. Mon dernier souffle, quoique tu n'en veuilles pas, tu l'auras. Vois- tu, je n'ai pas du tout besoin de vivre, moi. Tu ne m'aimes pas, tue-moi. C'est la seule chose que tu puisses faire à présent pour moi, mon Rodolfo. Ainsi tu veux bien t charger de moi. C'est dit. Je te rends grâce.

RODOLFO

Madame.. ••

LÀ TISBE.

Je vais te dire. Écoute-moi seulement un instant ; j'ai toujours été bien à plaindre, va. Ce ne sont pas là des mots, c'est un pauvre cœur gonflé qui déborde. On n'a pas beaucoup de pitié de nous autres, on a tort. On ne sait pas tout ce que nous avons souvent de vertu et de courage. Crois-tu que je doive tenir beaucoup à la vie ? Songe donc que je mendiais tout enfant, moi. Et puis, à seize ans, je me suis trouvée sans pain. J'ai été ramassée dans la rue par des grands seigneurs. Je suis tombée d'une fange dans l'autre. La faim ou l'orgie ! Je sais bien qu'on vous dit : < Mourez de faim, > mais j ai bien souffert, va! Oh 1 oui, toute la pitié est pour les grandes dames nobles. Si elles pleurent, on les console. Si elies font mal, on les excuse. Et puis, elles se plaignent I Mais nous, tout est trop bon pour nous. On nous accable. Va, pauvre femme! marche toujours I de quoi te plains -tu? Tous sont contre toi. Eh bien I est-ce que tu n'es pas faite pour souffrir, fille de joie ? — 'Rodolfo,dans ma position, est-ce que tu ne sens pas que j'avais besoin d'un cœur qui comprit Je mien ? Si je n'ai pas quelqu'un qui m'aime, qu'est-ce que tu veux que je devienne, là, vraiment ? Je ne te dis pas cela pour t'attendrir, à quoi bon? Il n'y a plus rien de possible maintenant. Mais je t'aime, moi ! O Rodolfol à quel point cette pauvre fille qui te parle t'a aimé, tu ne le sauras qu'après ma mort, quand je n'y serai plus ! Tiens, voilà six mois que je te connais, n'est-ce pas? Six mois que je fais de ton regard ma vie, de ton sourire ma joie, de ton souffle mon àme ! Eh bien, juge! depuis six mois je n'ai pas eu un seul

372 AIVGELO.

instant Tidée, Fidée nécessaire à ma vie, que tu m'aimais. Tu sais que je t'ennuyais toujours de ma jalousie, j'avais mille indices qui me troublaient ; maintenant cela /, n'est expliqué. Je ne t'en veux pas. Ce n'est pas ta faute. Je sais que ta pensée était h cette femme depuis sept ans. Moi, j'étais pour toi une distraction, un passe-temps. C'est tout simple. Je ne t'en veux pas. Mais que veuxtu que je fasse? Aller devant moi comme cela,>ivre sans ton amour, je ne le peux pas. Enfin il faut hien respirer. Moi, c'est par toi que je respire I Vois, tu ne m'é- <roates setdement pas ! Est-ce que cela te fatigue que je te parle ? Ah ! je suis si malheureuse vraiment, que je crois que quelqu'un qui me verrait aurait pitié de nooi !

RODOLFO

Si j'en suis sur! Le podesta est allé chercher quatre sbires, et pendant ce temps-là vous avez dit à elle tout bas des choses terribles qui lui ont fait prendre le poison I Madame 1 est-ce que vous ne voyez pas que ma raison s'égare? Madame ! oh. est Catarina? Répondez! Estce que c'est vrai, madame, que vous l'avez tuée, que vous Pavez empoisonnée? Où est-elle? dites! Où est- ^le? Savez- vous que c'est la seule femme que j'aie jamais aimée, madame! la seule, la seule, entendez-vous? La senle !

LA TISB£.

La seule! la seule! Oh! c'est mal de me donner tant de coups de poignard ! par pitié, ,

(Elle lai montre le couteau qa^l tient.)

vite le dernier avec ceci !

RODOLFO

Où est Catarina, la seole que j'aime? Oui, la seule!

LÀ TISBE.

Ahl ta es sans pitié! tn me brises le coeur! Eh bien* oui! je la liais, cette feihme I entends-tu? je la hais! Oui, on t'a dit i^rai, je me suis yengée, je l'ai empoisonnée, je l'ai tuée!

RODOLPO.

Ahl vous le dites donc ! Ahl tous voyez bien que c^est vous qui le dites. Par le ciel I je crois que tous tous eO' ''^antez, malheureuse I

LA TISBB.

Oui, et ce que j'ai fait, je le ferais encore ! Frappe t

B090LF0, terriUe.

Madame I

LA TISBE.

Je l'ai tuée, te dis-jel Frappe donc!

RODOLFO

Misérable!

(n la frappe.)

(Elle tombé.)

Ah! au ceonri Tu m'as frappée au cœur! C'est bien, — Mon Rodolfo! ta main!

(Elle lui prend la main et la baise.)

Merci I Tu m'as délivrée! Laisse-la-moi, ta main. Je ne veux pas te faire du mal, tu vois bien. Mon Rodolfo bien-aimé, tu ne te voyais pas quand tn es entré, mais de la manière dont ta as dit : « Vous avez un quart d'heure ! > en levant le couteau, je ne pouvais plus vivre après cela. Maintenant que je vais mourir, sois bon, db* moi un mot de pitié. Te crois que tu feras bien.

RODOLFO

Madame. ••.

374 ANGELO

LA TISBE.

(On entend une yôix sortir de derrière les rideaux de l'alcATe.)

Un mot de pitié! Veux-tu?

CATARINA

OÙ suis-je? Rodolfo 1

RODOLFO

Qu'est-ce que j'entends? Quelle est celte voix?

(Il se retourne et ycit la figure blanche de Catarina qui a entr'ou\ert

les rideaux.)

CATARINA

Rodolfo !

RODOLFO court à elle et Tenlève dans ses bras.

Catarina! Grand Dieu! Tu es ici! Vivante! Comment cela se fait-il ? Juste ciel !

(Se retournant vers la Tisbe.)

Ah I qu'ai -je fait !

LA TISBE, se traînant vers lai avec un soarîre.

Rien. Tu n'as rien fait. C'est moi qui ai fait tout. Je voulais mourir. J'ai poussé ta main.

RODOLFO

Catarina! tu vis, grand Dieu ! par qui as-tu été sauvée ?

1<A TISBB.

Par moi, pour toi I

RODOLFO

Tisbe ! Du secours ! Misérable que je suis !

LA TISBE.

Non. Tout secours est inutile. Je le sens bien. Merci, Ah! livre-toi à la joie comme si je n'étais pas là. Je ne veux pas te gêner. Je sais bien que tu dois être content. J'ai trompé le podesta. J'ai donné un narcotique an lieu d'un poison. Tout le monde l'a crue morte. Elle n'était

qu'endormie. Il y a là des chevaux tout prêts. Des habits d^honome poar elle. Partez tout de suite. En trois heures vous serez hors de TÉtat de Venise. Soyez heureux. Elle est déliée. Morte pour le podesta. Vivante pour toi. Trouves-tu cela bien arrangé ainsi ?

Catarina ! . . . Tisbe ! . . .

(Il tombe à genoux, l*œil fixé sar la Tisbe expirante.) LA TISBE, dVne voix qai va s^éteignant.

, levais mourir, moi. Tu penseras à moi quelquefois, n'est-ce pas ? et tu diras : c Eh bien, après tout, c'était une bonne fille, cette pauvre Tisbe. > Oh ! cela me fera tressaillir dans mon tombeau 1 Adieu! — Madame, permettez-moi de lui dire encore une fois mon Rodolfo 1 Adieu, mon Rodolfo I Partez vite à présent. Je meurs. Vivez. Je te bénis I

(Elle oaeort.)

FIN d'aNGeIo.

Note 4.

L'autear l'a dit ailleurs : Confirmer ou réfuter des cri-" tiques , c^est la besogne du temps. C'est pour cela qa'if s'est toujours abstenu et qu'il s'abstiendra toujours de toute réponse aux diverses objections qui accueillent d'ordinaire à leur apparition les ouvrages, d'ailleurs si incomplets, qu'il publie ou qu'il fait représenter. Il ne veut pas cependant qu'on suppose que, s'il se tait, c'est qu'il n'a rien à dire; et pour prouver, une fois pour toutes, que ce ne sont pas les raisons qui lui manqueraient dans une polémique h laquelle sa dignité se refuse, il répondra ici , par exception et seulement pour donner un exemple, à l'une des critiques les plus radicales, lei plus accréditées et les plus fréquemment répétées cj^Angeh ait eu à subir. La partie du public qui fait attention à tout se souvient peut-être qu'à l'époque où jingelo fut représenté , nne des principales objections , sinon la principale, qu'éleva contre ce drame la critique parisienne presque unanime, avait pour base Vimraisem'-

378 ANGELO

blance et V impossibilité de ces corridors secrets, de ces couloirs à espions, de ces portes masquées, de ces clefs mystérieuses, moyens absurdes et faux, disait-on, inventés par r auteur, et non puisés dans les mœurs réelles de Venise, commodes pour faire jaillir de quelques scènes un effet mélodramatique, et non la vraie terreur historique, etc. — Or, voici ce qu'on lit dans Amelot, Histoire du Gouvernement de Venise ^ tome I, page 245 :

« Les inquisiteurs d'État font des visites nocturnes ^lans le palais de Saint-Marc, où ils entrent et d'où il.« sortent par des endroits secrets dont ils ont la clef; et il est aussi dangereux de les voir que d'en être vu. U^ iraient, s'ils voulaient, jusqu'au lit du doge, entreraient dans son cabinet, ouvriraient ses cassettes, feraient son inventaire, et sans que ni lui ni toute sa famille osât témoigner de s'en apercevoir. »

Qu'ajouter après cela?

Observons en passant que cette jalouse et insolente puissance de l'espionnage n'est pas une chose nouvelle dans l'histoire. Toutes les tyrannies aboutissent à se ressembler. Un despote vaut une oligarchie : Tibère vaut Venise. Prœcipua miserarium parsj dit Tacite, erat videre et adspici.

L'auteur, appuyé, à défaut de talent, sur des études sérieuses, pourrait démontrer par des preuves non moins concluantes la réalité de tous les autres aspects historiques de ce drame, et ce qu'il dit pour Jngclo^ il pourrait le dire pour toutes ses pièces. Selon lui, les œuvres de théâtre doivent toujours être, par les mœurs, sinon par les événements, des œuvres d'histoire. A ceux qui, non sans quelque étourderie ou sans quelque ignorance, reprochent à ses drames italiens l'usage et, ajoute-

t-on communément, l'abus du poison, il pourrait faire lire, par exemple, entre autres choses curieuses, cette page du Voyage de Bumet, évêque de Salisbury :

« Une personne de considération m'a dit qu'il y avait à Venise un empoisonneur général qui avait des gages , lequel était employé par les inquisiteurs pour dépêcher secrètement ceux dont la mort publique aurait pu causer quelque bruit. Il me protesta que c'était la pure vérité, et qu'il le tenait d'une personne dont le frère avait été sollicité de prendre cet emploi. >

M. Daru, qui avait été au fond des documents dans lesquels l'auteur a tÂché de ne pas fouiller moins avant que lui, dit au tome VI de son Histoire, page 219 :

c C'était une opinion répandue dans Venise que, lorsque le baile de la république partait pour Constant!nople, on lui remettait une cassette et une botte de poisons. Cet usage s'était perpétué, dit-on, jusqu'à ces derniers temps ; non qu'il faille en conclure que l'atrocité des mœurs était la même, mais les formes de la république ne changeaient jamais, i

Enfin , l'auteur ne croit pas inutile de terminer cette longue note par quelques extraits étranges et authentiques de ces célèbres Statuts de V inquisition et État ^ restés secrets jusqu'au jour où la République française, en dissolvant par son seul contact la république vénitienne, a soufQé sur les poudreuses archives du Conseil des Dix, et en a éparpillé les mille feuillets au grand jour. C'est ainsi qu'est venu mourir en pleine lumière ce code monstrueux, qui, depuis trois cent cinquante ans, rampait dans les ténèbres. Éclos dans l'ombre à côté du fatal doge Foscari en 1454, il a expiré sous les huées de nos caporaux en 1797. Nous recommandons

380 ANGELO

am; esprits réfliéchis ces extraits pleins d*applicatioQft et d'enseignements. Cest dans ces sombres suuuu que l'auteur a puisé son drame.; c'est Jà que Venise puisait sa puissance. Domiaatianis arcana.

Page 1