‹ Théâtre du Petit-Château (volume 2)Chapitre 146 sur 147 · TA. VICTOR HUGO CONTRE LA COMEDIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

TA. VICTOR HUGO CONTRE LA COMEDIE FRANÇAISE

Un public nombreux, et qui se compose en grande partie d'hommes de lettres et d'acteurs , est réuni dans ]a salle d'audience du tribunal de commerce. M. Victor Hugo est assis au barreau.

M" Paillard de Villeneuve, avocat de M.Victor Hugo, •expose ainsi la demande :

« M. Victor Hugo demande que la Comédie^Française soit condamnée vis-à-vis de lui en des dommages-intérêts pour n'avoir pas représenté les ouvrages dont il est ■auteur : il demande, en outre , pour l'avenir, que vous ordonniez, sous une sanction pénale, la représeniation <ie ses ouvrages.

« De son côté, la Comédie-Française vient lutter contre l'exécution des obligations qu'à trois reprises dif- Jérentes elle a consenties, et que depuis cinq ans elle a constamment méconnues. Est-ce à dire que M. Victor Hugo soit un de ces hommes qui, pour s'imposer à la

solitade (Tun théâtre, ont besoin de se placer sons la saavegarde d'un mandement de justice? Est-ce à dire que la G>médie-Françaisey dans cette lutte qu'elle soutient contre ses propres engagements, puisse s'en excuser par les sacrifices qu'ils lui imposeraient et rejeter en quelque sorte sur le public lui-même la solidaiîté d'une résistance et d*un abandon dont il.se rend complice? Non, telle n'est pas, de part ni d'autre, la position des parties ; et nos adversaires eux-mêmes n'essayeront pas, à cet égard, de vous donner le change.

c M. Victor Hugo est un de ceux auxquels la Comédie-Française doit ses plus brillants et ses plus profitables succès, un de ceux que, dans ses moments de détresse, elle vient supplier de songer à elle, et autour desquels la foule se presse encore avec un avide enthousiasme.

« Ces engagements , contre lesquels le théâtre vient plaider aujourd'hui, c'est lui-même qui les a sollicités. U savait, il sait encore, qu'il n'y a pour lui aucun péril à s'y soumettre ; et ce n'est pas là une des moindres bizarreries de cette cause qu'à côté de l'intérêt privé de M. Hugo se trouve aussi l'intérêt de la Comédie-Française.

« Quel est donc le mot de ce procès? Quelle circonstance nous a donc fait à tous deux cette étrange position?

« C'est ici, messieurs, que la cause prend un caractère de généraKté qui l'élève au-dessus des intérêts d'un débat privé et qui la reconmiande puissamment à vos méditations.

« Au fond de tout cela, en effet, il y a une question de liberté littéraire, une question de monopole diéàtral. U s'agit de savoir si un théâtre que l'État subventionne, qui vit aux dépens du budget, doit être ouvert à tous, ou s'il

n*est que le monopole exclusif de quelques-uns; s'il est dévolu à tel système dramatique plutôt qu'à tel autre, et si des engagements cessent d'être sacrés parce qu'ils peuvent blesser ce qu'on appelle des scrupules littéraires. Bizarre position que celle-là^ qui semble nous rejeter au temps où les arrêts de la justice venaient prêter mainforte aux enseignements d'Aristote: mais cette position, ce n'est pas nous qui l'avons faîte, et vous l'allez voir se développer avec chacun des faits de ce procès.

« A l'époque où M. Victor Hugo composa Marion de Lorme et Hemani, deux systèmes littéraires se trouvaient en présence.

ce Les uns, admirateurs exclusifs du passé , n'imaginaient pas que l'esprit humain pût aller à côté ni uu delà; dans leur impuissance de produire, ils s'étaient dévoués à n'èlre que d'inhabiles imitateurs, et s'étaient condamnés à tourner perpétuellement autour d'un grand siècle dont ils s'étaient faits les pâles satellites.

c D'autres, jeunes, ardents, consciencieux, et à leur tête M. Victor Hugo, avaient cru, au contraire, que, tout en admirant les chefs-d'œuvre du passé, il pouvait y avoir une nouvelle carrière à frayer : ils s'étaient dit que, dans les arts comme dans la politique, dans la morale comme dans les sciences, chaque époque devait avoir une mission qui lui fût propre; qu'à des mœurs nouvelles, qu'à des besoins nouveaux, il fallait de nouvelles formes, de nouveaux aliments; ils avaient pensé enfin que notre siècle n'était pas tellement déshérité qu'il dût n'être qu'un écho du passé, et qu'il ne pût avoir, lui aussi, son cachet original, son horizon de gloire et d'immortalité.

« Qui se trompait ? Qu'importe I

« A tons la carrière était oaverte : l'opinion publique était là pour voir et pour juger.

« Vous vous rappelez ces luttes si vives, si acharnées, qui éclatèrent alors. On attendait avec impatience que la scène française fût enfin ouverte à ce qu'on appelait la nouvelle école.

c Mais cette épreuve devait, à ce qu'il parait, effrayer ceux qui jusqu'alors étaient en possession de cette scène, qu'ils regardaient comme inféodée à eux seuls, et il fallut à tout prix fermer à de hardis novateurs le seul théâtre sur lequel ils pussent se rencontrer avec leurs adversaires.

« C'est alors que commença à se manifester contre M. Victor Hugo, et contre ce qu'on appelle son école, cette série d'intrigues, qui depuis n'ont cessé de l'envelopper, qui pendant sept années l'ont poursuivi, harcelé, et dont enfin sa patience lassée vient vous demander aujourd'hui réparation.

c C'était dans le mois de mars 1829 : une pétition fut adressée au Roi ; elle était signée par sept académiciens, fournisseurs habituels du Théâtre-Français, vieux débris de cette littérature impériale qui se vantait d'avoir eu des parterres de rois, et qui, dans son orgueilleuse naïveté, se figurait ne devoir qu à son génie l'éclat éphémère qu'avait rejeté sur elle son public couronné.

« Cette pétition demandait que le Théâtre-Français fût fermé aux productions de l'école nouvelle ; et que, notamment, les représentations ^Hernani fussent interdites. Vous savez, messieurs, la réponse que fit le roi Charles X à ces singuliers pétitionnaires :

« En fait de littérature, leur dit-i), je n'ai, comme chac cun de vous, messieurs, que ma place au parterre. »

c Et Hernani obtint cinquante représentations consécutives.

a Ce furent pour le théâtre les recettes les plus brillantes.

c Lorsque survint la révolution de juillet, et avec «lie rabolitioD de la censure^ le Théàtre-Français voulut reprendre Marion de Lorme, M. Victor Hugo s'y opposa.

< Celui que tout à Theure on vous représentera peut- ^tre comme un auteur insatiable ne voulut pas consentir aux représentations qu'on sollicitait de lui. Marion de Lorme avait été interdite par la censure comme pouvant être attentatoire par allusion à la majesté royale : il y avait pourtant alors une réaction favorable au succès, à l'enthousiasme....

c Mais M. Victor Hugo n'est pas de ceux qui pen<« sent que le scandale est une bonne chose quand il peut se résoudre en applaudissements et en droits d'auteur. Il se rappela que la dynastie déchue avait droit à cette compassion respectueuse que tout homme de cœur doit à des proscrits, et qu'il ne lui convenait pas, à lui, de spéculer un succès sur l'effervescence qui alors se ruait contre Charles X, et sur des allusions auxquelles il n'avait jamais songé. Il se borna à demander à la Comédie» Française la reprise à^ Hernani,

c Mais les intrigues dont vous avez vu le germe dans la pétition de 1829 se réveillèrent, et fut impossible d^obtenir celte reprise. »

Ici Tavocat passe en revue les différents traités qui ont été passés entre M. Victor Hugo et la Comédie-Française.

Le premier, du 12 août 1832, relatif au drame célè-

bre intitulé le Roi s'amuse ^ stipulait qn^ffernani serait repris en janvier 1835. Ce premier traité fat violé.

Un second intervint le iO avril 1835, à l'occasion d!Jngeloyei il fut stipulé qu^ Hernani et Marion de Lorme seraient repris dans le courant de l'année

Cette double clause fut encore violée, malgré les vives réclamations de M. Hugo.

£nûn, un troisième engagement de M. Védel, du 12 avril 1837, relatif à la reprise à' Angelo et à^Her^ naniy est encore inexécuté. Le défenseur, rappelant les divers arrêtés de censure pris contre le Roi s^ amuse et Antony, rapprochant 1^ motifs de ces arrêtés de la pétition de \ 829 et des discussions littéraires qui s'élèvent chaque année dans les chambres à l'occasion du budget du Théâtre-Français, et de la menace faite, à plusieurs reprises, de retirer au Théâtre-Français une subvention qu'il profane au contact des novateurs littéraires, s'attache à démontrer que tous ces actes se lient à un système général de monopole et d'exclusion contre une doctrine littéraire qui blesse certaines répugnances et porte ombrage à certaines célébrités.

« Quel serait, en effet, continue le défenseur, le motif de cette violation perpétuelle des contrats? un intérêt d'argent, une question de recettes. A cela nous répondrons, chiffres en main, que les recettes de M. Victoi Hugo sont égales, supérieures à celles que le théâtre considère comme les plus fructueuses, celles de Mlle Mars. Ainsi la moyenne des quatre-vingt-cinq représentations de M. Hugo est de deux mille neuf cent quatorze francs vingt-cinq centimes. La moyenne de Mlle Mars dans l'hiver de 1835 est de deux Qiille six cent dix-huit francs.

« Faut-il d'autres preuves de ce système dont je vous

parlais? Pourquoi ne pas vous les donner encore? car ici M. Hugo ne parle pas seulement au nom de son intérêt privé, il parle au nom de tous ceux qui marchent avec lui dans la même carrière, au nom d'une question d^art et de liberté théâtrale; et il faut bien que vous sachiez jusqu'où peut aller l'abus contre lequel nous venons protester aujourd'hui.

« Parmi les hommes que la faveur publique accompagne de son estime et de ses applaudissements, mais qui ne se rencontrent pas avec M. Victor Hugo dans les mêmes voies littéraires, et qui ne sont pas comme lui sous l'embargo censorial, il en est deux surtout, au talent, à l'habileté desquels plus que personne nous rendons hommage, dont les succès ont été grands et le sont encore. Certes, ce n'est pas d'eux que nous vient la position qui nous est faite.

c L'exclusion qui pèse sur certains auteurs, qui les repousse malgré des engagements sacrés, est loin de leur pensée; et si un monopole en découle, ils le subissent plutôt qu'ils ne le préparent.

« Je suis convaincu même que les deux personnes dont je parle ne se sont point encore aperçues de tout cela. Je veux seulement montrer que la Comédie-Française ne tend à rien moins qu'à déshériter de sa publicité tous ceux dont les doctrines ne sympathisent pas avec la littérature officielle qui lui est imposée. »

L'avocat met sous les yeux du tribunal une statistique des diverses représentations du Théâtre-Français, et il examine dans quelle position se trouvent les quarante ou cinquante auteurs dont les ouvrages sont au répertoire.

Voici un extrait de ce curieux document, qui excite quelques marques d'étonnement dans l'auditoire.

« En 1834, sur 362 représentations, et déduction faite des représentations du vieux répertoire, les deux auteurs dont il s'agit en obtiennent i 80 ; pour tous les autres auteurs il ne reste que 45 jours.

« En 1835 et 1836, ces deux auteurs ont 113, 115 jours, tous les autres n'ont que 50 et 54 jours.

« Enfin, du 1*' janvier 1837 jusqu'à ce moment, ces deux auteurs ont obtenu 112 représentations ; 34 seulement ont été accordées aux autres. »

Après avoir fait ressortir tout ce qu'il y a de grave dans un pareil abus, de la part d'un théâtre que son institution même doit ouvrir à tous les travaux, à tous les succès, après avoir ajouté d'ailleurs que rien ne serait plus légitime que de jouer souvent des auteurs qui réussissent beaucoup, à la condition seulement de ne pas exclure d*autres auteurs qui ne réussissent pas moins, M' Paillard de Villeneuve arrive à Texamen des traités en eux-mêmes, et s'attache à justifier, dans une discussion lumineuse, les conclusions prises au nom de M. Victor Hugo.

« Cette cause, dit-il en terminant, ne vous offre-t-elle pas un étrange spectacle ? Depuis huit années, malgré de nombreux et éclatants succès, malgré la foi due à des engagements sacrés. M, Hugo n'a pu s'ouvrir les portes de ce théAtre, sur lequel cependant il avait, jeté quelque gloire ; et, tandis que la Ck)médie-FraDçaisc luttait ainsi pour le condamner au silence et à Toubli, M. Victor Hugo pouvait voir ses œuvres traduites dans toutes les langues : il pouvait apprendre que sur les divers théâtres de l'Europe, à Londres, à Vienne, à Madrid, à Moscou, ses ouvrages étaient glorieusement représentés, couronnés d'applaudissements. ... C'est seulement en

398 PROCÈS D'AI^GELO

France, dans son pays, qu'il ne loi a pas été donné d'en entendre l'écho. »

M* Delangle, avocat de la Comédie-Française, prend la parole.

« Messieurs, dit-il, je ne m'attendais pas à voir la question placée sur le terrain que mon adversaire a choisi. Je ne voyais dans cette affaire qu'une question d'intérêt privé, qu'une appréciation d'actes, et non une question d'art, de monopole littéraire.

c N'attendez donc pas de moi que je suive Tavocat de M. Hugo dans la discussion qu'il vient d'entamer ; qu'il me suffise de vous dire que notre adversaire est assez mal venu dans ses plaintes et ses récriminations ; car, sur six drames dont l'illustre poète est auteur, quatre ont été reçus par l'administration de la rue Richelieu ; trois, Hernani^ le Roi s'amuse^ Angelo^ ont été joués par les comédiens français.

« Si Marivn de Larme n'a pas eu le même sort, il ne faut en attribuer la faute qu'au veto de la censure.

« En droit, les traités dont M. Victor Hugo réclame l'exécution sont entachés d'une nullité radicale. Effectif vement, d'après un arrêté des consuls de nivôse an xm, le décret impérial de Moscou et une ordonnance royale de 1816, l'administration de la compagnie qui exploite le Théâtre-Français ne peut engager cette même com * pagnie qu'autant que le conseil judiciaire a donné sou approbation et le commissaire royal apposé son visa su* '^ traités.

c Sans doute, à l'époque où les règlements dont il s'agii ont été rendus, la Comédie-Française était régie par des administrateurs qu'elle choisissait elle-même parmi ses sociétaires, et, depuis lors, la gérance a été confiée pai

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l'autorité administrative à un directeur rétribué et qui n'a d'autre responsabilité que celle de ses faits personnels.

« Mais l'attribution de la gérance à un tiers, étranger à la société de la Comédie -Française, n'a dérogé en rien aux règlements antérieurs de cette société, règlements qui sont d'ordre public, et que nul n'est censé ignorer. Or, M. Victor Hugo a traité d'abord avec M. Desmousseaux, sociétaire-adminbtrateur, et ensuite avec M. Jouslin de Lasalle, directeur, sans avoir obtenu le visa de M. le commissaire royal baron Taylor, ni l'approbation du conseil établi près de la Comédie -Française, indé-^ pendant de l'administration théâtrale, et qui se compose d*nn avocat, d'un agréé, d'un notaire, d'un avoué, etc.

« Le demandeur est donc dans la même position que s'il avait traité avec un fils de famille en état de minorité, avec une femme mariée non assistée de son mari. Indépendamment de cette fin de non-recevoir insurmontable, il en existe d'autres encore.

c Ainsi, M. Victor Hugo n'a fait aucune mise en demeure, aucunes diligences pour obtenir l'exécution des prétendues obligations qu'on nous oppose aujourd'hui.

« Il y a plus : en admettant la validité des actes en eux-mêmes, que peut demander M. Hugo? rien évidemment, si nous démontrons qu'il n'a de son côté rempli aucune des conditions qui lui étaient imposées.

c Ainsi, d'après un des articles du décret que j*ai cité, « les auteurs sont tenus de distribuer en double < tous les rôles de leurs ouvrages. » Or, à l'égard ùiHernaniy M. Hugo ne Ta pas fait.

c Une première distribution fut faite en 1829; mais Michelot, qui remplissait le rôle de Charles-Quint, s'est

retiré ; Mlle Mars a renoncé au rôle de dona Sol. Depuis, M. Victor Hugo n'a fait aucune distribution nouvelle. »

M. Victor Hugo : « Vous vous trompez. La distribua tlon a été faite en 1834. Elle est écrite sur les registres du théâtre, de la main même de M. Jouslin de Lasalle. Le rôle de Charles-Quint était donné à M. Ligier, qui me l'avait vivement demandé. »

M* Delangle : « P ignorais le fait. Mais, fut-il exact, il n'y aurait là qu'une distribution de rôles seulement aux chefs d'emploi , et non en double conune l'exige le décret.

oc £n effet, l'un est tout aussi important que l'autre ; car, si le chef d'emploi est empêché, il faut qu'on puisse avoir le double tout prêt, pour que les représentations ne soient pas arrêtées tout à coup, au détriment des intérêts du théâtre.

« La nécessité d'une distribution des rôles en second a été reconnue formellement par la Cour royale dans l'affaire Vander-Burch.

« Relativement à Angelo^ ajoute M* Delangle, la Comédie-Française a accompli tontes ses obligations : elle a donné les dix représentations stipulées dans le traité de 1835, et, si elle a cru devoir interrompre les représentations de cet ouvrage, c'est qu'apparemment le public commençait à s'en éloigner , car la dernière recette ayant été au-dessous de 1500 francs, somme à laquelle s'élèvent les frais de chaque jour, les règlements en autorisent le retrait.

« Quant à Marion de Lorme^ la position de la Comédie-Française est également justifiée par les règlements du théâtre.

f Cet ouTrage fat, il est vrai, en iB29, soumis au comité de lecture du théÀtre et reçu par acclamations.

c Vous savez que la censure en arrêta les représentations. En i831, après l'abolition de la censure, la Coinédie*Française voulut représenter cet ouvrage ; mais M. Victor Hugo l'avait retiré et donné au théâtre de la Porte-Saint-Martin, pour lequel il avait alors une vive prédilection. Cette pièce fut donc soumise au public.

c Mais, que M. Victor Hugo me permette de le lui dire, car il est un de ces hommes dont le talent, le génie n'est méconnu de personne, et auxquels on peut dire la vérité, Marion de lorme n'a pas eu un grand succès. »

M. ViGToa Hugo : c Elle a eu soixante-huit représentations. {Mouvement.)

M* Delangle : c Je n'en persiste pas moins dans .ma pensée. {On rit,)

c Cependant, je le sais, il fut convenu, dans le traité de 4835, que Marion de Lnrme serait reprise; mais il était sous-entendu que cet ouvrage serait de nouveau soumis à l'approbation du comité de lecture. La réception de 1829 était considérée comme non avenue, par suite du retrait qu'en avait fait M. Hugo : c'était en quelque sorte une pièce nouvelle qui devait être soumise aux mêmes conditions.

« Or, tant que Marion de Lorme n'aura pas été soumise à la lecture, M. Victor Hugo ne peut réclamer l'exécution du traité. Est-il donc de ces auteurs qui doivent avmr à redouter une pareille épreuve ? et comment nous expliquer son refus de s'y soumettre?

« Ainsi j'ai démontré qa'à l'égard de Marion de Lorme la Comédie-Française n'a aucune obligation à remplir tant que M. Hugo n'aura pas rempli les sicum*.» .

« VcfXT Angelo^ nous sommes dans les termes de l'équitéy de la loi , qui ne peuvent nous forcer à remplir un engagement préjudiciable.

« Enfin, quant à Hemani^ si le tribunal croyait que le traité est valable et qu'il y a lieu d'en ordonner la représentation , nous demanderons un délai suffisant pour effectuer la reprise.

« Dans tous les cas, aucuns dommages-intérêts n& sauraient être accordés : car, d'une part, il n'y a pas eu de mise en demeure, et, d'autre part, M. Hugo n'a rempli aucune des obligations que de son côté il avait à exécuter. »

M* Paillard de Villeneuve réplique avec force et examine successivement les fins de non-recevoir apportées par la Comédie-Française. Quant à la nullité des traités pour défaut de capacité du directeur, l'avocat soutient que c'est là un moyen de mauvaise foi que le tribunal ne peut admettre.

Trois traités ont été faits par les divers directeurs : tant qu'il s'agissait d'obliger M. Hugo, on les trouvait capables d'agir, et leur prétendue incapacité n*est invoquée que lorsqu'il s*agit de leurs propres obligations.

L'avocat soutient d'ailleurs que les prétendues exigences du règlement de Moscou n'ont jamais été exécutées, pas plus en ce qui touche les droits du Comité d'administration que la nécessité de distribution des rôles en double, etc.

Après avoir discuté en droit la validité des traités, le défenseur établit qu'à l'égard d*Hernani^ M. Hugo a fait tout ce qui dépendait de lui pour obtei^ir l'exécution du traité ; et qu'à l'égard de Marion de Larme ^ le traité de 183!^ n'exige pas la laéosattfié d'une lecture qai n'a

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jamais lieu, d'après les usages du théâtre, pour les ou* y rages déjà représentés.

L'avocat repousse ensuite le moyen qu'on cherche à tirer des recettes à^Angelo en reproduisant un état des chiffres auxquels elles se sont élevées, et qui donnent ane moyenne de 2300 francs. L'avocat termine en demandant une condamnation qui soit tout à la fois une réparation pour M. Hugo et un châtiment pour l'insigne mauvabe foi de la Comédie-Française.

M* Ddangle insiste sur les arguments qu'il a déjà développés au nom du Théâtre-Français, et revient avec de nouveaux développements sur les fins de non-recevoir qui s'opposent à la demande de M. Victor Hugo.

M. Victor Hugo se lève. ( Vif mouvement, de curiosité,)

« Messieurs, dit-il, je ne m'attendais pas à parler dans cette affaire. Mon avocat a complètement ruiné , dans son argumentation, tout à la fois si éloquente et si précise, P étrange système adopté par l'avocat du Théâtre- Français, et s'il ne s'agissait que de moi dans ce procès, je ne prendrais pas la parole ; mais ce n'est pas seule* ment de moi qu'il s'agit : c'est de la littérature dont la cause est en ce moment mêlée à la mienne. Je dois donc élever la voix. Parler pour son intérêt privé , c'est un droit; j'aurais facilement renoncé à un droit; parler pour l'intérêt de tous, c'est un devoir : je ne recule jamais devant un devoir.

c Et, en effet, messieurs, l'attitude que prend le Théâtre-Français dans cette affaire est un grave avertissement pour la littérature dramatique tout entière. Il y a là un système qu'il faut signaler, une leçon dont il mporte que tous les auteurs prennent leur part. La

loyaalé de la Comédie-Française mérite d'être comiae. Mettons-la au grand jour.

« De la singulière défense à laquelle le Théâtre-Français a eu recours il résulte deux choses*

« La première, la voici : c'est que le directeur du Théâtre-Français est un homme double.

c Le directeur du Théâtre-Français a deux \isages : l'un pour nous, auteurs; l'autre pour tous, tribunal.

« Le directeur du Théâtre-Français.... (Ici M. Victor Tlugo se retourne vers le barreau et dit : a Et je regrette de ne pas le trouver à cette barre pour confirmer mes paroles. Puis il continue) : Le directeur du Théâtre- Français a besoin de moi ; il vient me trouver. Ses recettes baissent, me dit-il, il compte sur moi pour relever son théâtre ; il me demande une pièce, il m'offre toutes les conditions que je pourrai désirer; il me propose' un traité; il a pleins pouvoirs; il est le directeur du . Théâtre «Français. J'accepte. Je consens à donner la pièce qu'on me demande.

c Le directeur écrit le traité en entier de sa main ; je le signe, puis il le signe aussi. Voilà un engagement formel, complet, sacré, dites-vous. Non, messieurs, c'est une tromperie.

« VoiLs Pavez entendu , je ne l'invente pas , c'est l'avocat du théâtre qui vous l'a dit lui-même, le directeur, qu'il s'appelle Védel ou Jouslin de Lasalle, peu importe, le directeur n'avait pas qualité pour traiter; le directeur est venu chez moi sachant cela ; et pourquoi est-il venu chez moi? pour traiter avec moi.

c J'étais de bonne foi, moi auteur ; le directeur mentait et me trompait. U y avait derrière lui un décret <ie Moscou, un règlement des consuls, une ordonnance

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de 18!6,quesais-je? J'ignorais ce décret, ce règlement > cette ordonnance.

« Le directeur savait que je l'ignorais, il a profité de mon ignorance.

c Grâce à mon ignorance, il a obtenu de moi des pièces pour lesquelles d'autres théâtres me faisaient des offres sincères. Quoique sans pouvoir pour traiter, il a traité avec moi , il m'a trompé, dis- je , et , vous venez de l'entendre, c'est de cela que la Comédie-Française se vante.

c Qu'est-il arrivé ? Moi, auteur, j'ai exécuté religieusement les conventions : j'ai donné aux époques convenues les pièces promises ; le théâtre, lui, n'a été fidèle qu'à violer ses engagements : il les a violés trois fois de suite.

« J'ai eu beau réclamer, je ne sais si c'est là ce qu'on appelle mettre en demeure^ j'ai eu beau réclamer, le théâtre n'a fait que des réponses évasives, le théâtre a éludé ; le théâtre a promis, le théâtre m'a trompé et promené d*année en année par des commencements d'exécution. Bref, le théâtre n'a pas exécuté.

« Pourtant , je dois le déclarer, aucun directeur n'avait jamais osé me faire entrevoir même Tombre de ce système que l'avocat du théâtre vient d'exposer tout à l'heure, — exposer, c'est le root, — à la face de la justice.

« Après sept ans d'attente, de bons procédés, de patience, de silence, de graves dommages et dans mes ouvrages et dans mes intérêts, je me décide à en appeler . aux tribunaux ; j'ai recours à la protection de la loi, qui ne doit pas moins couvrir la propriété littéraire que ler autres propriétés ; j'appelle à votre barre, qui ? le dir3c-

leur du Théâtre-Français. Alors, qu'arrive-t-il ? Messieurs , devant vous le directeur du Théâtre-Français s'évanouit.

« L'homme que j'ai vu, qui m'a écrit, qui m'a parlé, qui est venu chez moi^ qui avait tout pouvoir, qui a traité et qui a signé, cet homme-là n'est plus qu'une ombre. C'est un être invalide, c'est un individu sans qualité ; c'est un mineur.

ce II a traité, c'est vrai, mais il ne pouvait pas traiter : il y a le décret de Moscou. Il a signé, c'est vrai, mais il ne devait pas signer : il y a le règlement des consuls. Il a donné sa parole , c'est vrai ; mais comment ai-je pu croire à sa parole ? c'est son avocat qui le dit. Voilà la défense du Théâtre-Français.

« N'avais-je pas raison de vous dire en commençant, messieurs , que le directeur du Théâtre- Français a deux visages ?

« Ces deux visages sont deux masques : avec l'un on trompe les auteuii, avec l'autre on trompe la justice. {Sensation.)

« Encore une fois, messieurs, quand je dis le directeur du Théâtre-Français, je n'entends désigner personne, pas plus monsieur tel que monsieur tel. Ce n'est pas l'homme qui a occupé, qui occupe ou qui occupera la position de directeur que j'accuse ; c'est la position ellemême, c'est cette situation ambiguë et inqualifiable que je vous signale. D'ailleurs, vous le voyez bien, le directeur du Théâtre-Français est une ombre qui échappe aux auteurs d'une part, et à la justice de l'autre. • « Ce qui résulte encore de la plaidoirie du théâtre, le voici : c'est que si vous êtes auteur, si vous avez produit à la Comédie-Française quatre-vingt-cinq recettes ;

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si, en présence des frais du théâtre, qui sont de 1500 francs par jour, ces recettes ont donné une moyenne de 2914 francs, c'est-à-dire quatre-vingt-cinq fois 1414 francs de bénéfice pour le théâtre, cela ne signifie rien, absolument rien. 11 y a dans vos quatrevingt cinq représentations bien des recettes qui dépassent 3000, 4000, 5000 francs; qu'importe? s'il s'en trouve dans le nombre une ou deux qui soient au-dessous de 1500 francs, voilà celles que le théâtre déclarera, voilà celles qu'il dénoncera à la justice, et il poussera sur ses pertes de grands gémissements ! En vérité, cela ne faityil pas pitié ?

a Je n'en dirai pas davantage sur ces chiffres, sur ces chicanes, sur ces misères. Je ne suivrai pas l'avocat du théâtre dans l'inextricable dédale d'arguties où il a essayé d'enfermer mon bon droit. Je dédaigne, messieurs, toute cette discussion qui est complètement inattendue pour moi, je le déclare, et que M. Yédel désavouerait tout le premier, je l'espère pour lui, s'il était présent à cette audience... . »

M* Delangle : « Je n'ai plaidé que d'après les instructions de mon client. »

M. YicToa Hugo : « Je le crois, mais cela m'étonne, car je connais la loyauté de M. Yédel ; il m'est pénible de penser qu'il ait pu consentir à invoquer contre moi à l'audience des arguments dont il paraissait si éloigné dans ses conversations particulières.

c II est an autre point, messieurs, je le dis en passant, sur lequel je m'étonne que l'avocat de la Comédie- Française n'ait pas de lui-même appelé votre attention. La moyenne des recettes à!Hemani est de 3312 francs. >

M* Delanglb : « Je n'ai pas ce chiure. »

M. VicToaHuGo : « 331 2 (VaDcs, le chiffre est ezact.«.» et iâ centimes, si tous le voulez absolnment. » {Sou^ rires,)

M. VicTOH Hugo, continuant : « Je n'ai plus qu*an mot à ajouter, messieurs; j'ai été de bonne foi dans rette affaire, la Comédie a été de mauvaise foi. Chose. rare I c'est elle-même qui le déclare, et qui fait de sa mauTaise foi son système de défense. J'ai signé des traités qui étaient sérieux pour moi et que j'ai exécutés ; les directeurs successifs du théâtre ont signé des traités qui étaient dérisoires pour eux et qu'ils ont violés.

« Ce théâtre a eu souvent besoin de moi ;. il est venu me trouver : je ne cite ici que des faits, des faits que personne n'ignore. Je lui ai rendu des services qu'il ne nie pas ; il m'a répondu par des déceptions qu'il ne nie pas non plus.

« Vous êtes des juges d'équité, vous apprécierez cette 1 açon d'agir et cette façon de se défendre.

c Vous apprendrez à ce théâtre, par une condamnation sévère, qu'il est immoral de faire des traités et de les faire invalides exprès pour pouvoir les violer ensuite.

« Vous briserez le monopole qui confisque ce théâtre au détriment de toute la littérature, à laquelle deux Tliéâtres^Français suffiraient à peine.

K Vous n'admettrez pas je système de la ComédierVançaise par pudeur pour elle-même ; vous lui apprendrez, puisqu'elle a besoin que la justice le lui apprenne, que la signature de ses directeurs est une parole valable , que la parole de ses directeurs est une parole sérieuse.

« Vous ne ferez pas à ces directeurs l'injure de leur

donner gain de cause en déclarant lear signature nulle et leur parole menteuse.

< Et moi, messieurs, j'aurai à me féliciter de tous avoir donné une nouvelle occasion de prouver que vos jugements sont tout à la fois Pécho de vos consciences et Fécbo de la conscience publique. »

Après cette brillante improvisation , qui est suivie d'un murmure général d^approbation, monsieur le président annonce que la cause est mise en délibéré pour le mgementétre prononcé à quinzaine.

Audience du 20 noYembre 1837.

Une foule nombreuse, impatiente de connaître le résultat de cette affaire, était encore réunie aujourd'hui dans l'enceinte du tribunal de commerce.

Voici le texte exact du jugement qui a été rendu , et qui, indépendamment des questions spéciales élevées sur la nature des divers traités invoqués par M. Hugo, pose d'importants principes en matière de littérature dramatique :

a Le tribunal, en ce qui touche les représentations àiHernani :

« Attendu que , par les conventions verbales du 12 août 1832^ Victor Hugo, d'une part, et, d'autre part, Desmousseaux , représentant la Comédie-Française, se sont engagés, le premier à livrer à la Comédie-Française un drame intitulé le Roi Camuse; le second , à faire jouer le drame , et, de plus, à préparer la reprise- &Hernani pour le courant du mois de janvier 1833;

< Attendu que Victor Hugo a satisfait à cette con-

vention par la livraison du drame le Roi s^amuscy tacdis que la Comédie-Française s'est bornée à joaer ce drame et a négligé de remplir l'obligation relative à la reprise à'Hernani;

« Attendu qu'à la date du 25 janviet* 1835, par un autre traité verbal intervenu entre Victor Hugo et Jouslin de Lasalle, alors directeur du Théâtre-Français, traitant au nom de la Comédie-Française, il a été stipulé de nouveau qnHernani serait repris , et ce dans les si? mois qui suivraient le 10 avril lors prochain, sans t]U6 la Comédie- Française ait rempli ce nouvel engagement;

Attendu qu'il résulte de la correspondance entre Victor Hugo et Védel , directeur actuel du Théâtre- Français, que le 2 avril 1 837 celui-ci s'est engagé à son tour à effectuer la reprise à^Hernani^ et que ce troisième engagement n'a point reçu jusqu'à aujourd'hui l'exécution promise;

* Que c'est à tort que l'on reproche à Victor Hugo de n'avoir point distribué, conformément aux règlements, les rôles ^Hernani en premier et en double, parce que, dans l'usage > cette distribution se fait de concert par l'auteur et le directeur, et que, dans l'espèce, il y a eu une distribution de ces rôles;

flc En ce qui touche la représentation de Marion de Lorme:

« Attendu que, dans le traité verbal ci-dessus mentionné entre Victor Hugo et Jouslin de Lasalle , Victor Hugo, en promettant de livrer à la Comédie-Française un nouveau drame intitulé : Jngelo ou Padouc en 1549, ce qu'il a exécuté, a stipulé en sa faveur non- seulement (\{jLHernam serait repris, mais encore que Marion de

ET D'HERNANI. 4ii

Lorme serait jonée' deux fois au moins par la Comédie- Française, dans Tannée, à compter du mois de novembre 1835, lors prochain;

« Attendu que jusqu'à ce jour aucune diligence n'a été faite par la Comédie-Française pour représenter Marion de Lorme; que si cette pièce, après avoir été reçue au Théâtre-Français en 1829, a été retirée et portée au théâtre de la Porte-Saint-Martin, où elle a eu soixantehuit représentations, on ne peut trouver dans cette circonstance un motif suffisant pour la Comédie-Française de se soustraire à ses obligations, puisque c'était longtemps après, et nonobstant les représentations de Manon de Lorme sur un autre théâtre, que Jouslin de Lasalle avait pris l'engagement de la faire jouer par la Comédie- Française; que vainement on objecte contre Victor Hugo sa négligence à provoquer une lecture de Marion de Lorme devant le comité compétent ; que ce préliminaire, indispensable dans la nouveauté d'une œuvre dramatique, peut être omis dans l'espèce, puisque dès l'année 1 828 Marion de Lorme a été lue et reçue au Théâtre- Français ; q«e d'ailleurs il 'n'est pas sans exemple, à ce théâtre, que des pièces représentées d'abord sur d'autres scènes aient été jouées ensuite sur la scène française sans lecture préalable ;

« En ce qui touche la reprise à^Angelo :

< Attendu qu*il a été convenu entre Victor Hugo et Védel qu! Angelo serait repris et joué quinze fois au moins du 2 avril an 22 septembre 1837; que, malgré cette convention, Jngeh n'a été représenté que cinq fois dans l'intervalle de temps susmentionné; que la médiocrité de certaines recettes, dont on excipe pour justifier la négligence de la Comédie Française, peut avoir

412 PROCËS D'ANGEL

eu pour cause des circonstances étrangères an mérite de la pièce ; que d'ailleurs, et quelles qu'en soient les ca**ses, rengagement est pris parVédel sans réserves ni restrictions, et que, s'il a fait un mauvais calcul, il n'en est pas moins obligé par son engagement, et ne peut ni ne doit en imputer qu'à lui-même les conséquences, surtout lorsque ces conséquences pèsent sur nn théâtre subventionné par l'État;

c Attendu que, si les diverses conventions Verbiles invoquées par Victor Hugo n'ont pas été accompagnées de l'approbation du conmiissaire royal attaché au théâtre, il est constant pour le tribunal que cette approbation n'était pas indispensable pour valider lesdites conventions; que l'usage prouve qu'on ne s'y conforme pas toujours ;

« Attendu, d'ailleurs, que l'approbation est devenue superflue là où il y a eu exécution commencée, et que la Comédie-Française, ayant laissé exécuter les traités dont il s'agit dans la partie qui paraissait la plus favorable à ses intérêts, n'est que plus mal fondée à en invoquer la nullité lorsqu'il s'agit des clauses stipulées en faveur de Tauteur;

« Attendu que, si Victor Hugo n'a pas mis la Comédie- Française en demeure d'accomplir ses obligations, il résulte des faits de la cause que des réclamations nombreuses ont été faites par lui dans ce but, et que d'ailleurs chacun des traités verbaux qui se sont succédé portent en eux-mêmes la preuve de l'inexécution des conditions imposées à la Comédie-Française; que dès lors il n*y a lieu d'invoquer ni la nullité ni la péremption de ces traités, ni le défaut d'une mise en demeure par huissier ;

ET D'HERNANL 413

« Attenda que la propriété littéraire, qui est le produit des plus nobles facultés de l'homme^ doit trouver devant les tribunaux une protection équitable contre la violation des conventions où elle est intéressée ;

< Attendu qu'il est digne d'un peuple qui doit à la culture du drame tragique et comique une de ses gloires les plus belles, d'ouvrir à tous les systèmes de littérature, à tous les talents, un théâtre national où ils puissent, à leurs risques et périls, se produire devant un public éclairé, et, par une lutte de gloire plutôt que d'argent, concourir tous ensemble à l'illustration des lettres françaises ;

a Attendu que, par suite de l'inexécution de ses obligations,- la Comédie-Française a causé à Victor Hugo un préjudice dont elle lui doit la réparation ; que, de plus, il est juste que les engagements pris reçoivent pleine et entière exécution;

c Par ces motifs,

« Le tribunal, admettant, d'après les informations de la cause, le tort souffert par Victor Hugo, et jugeant en premier ressort ;

Condamne Védel, et par coi^s, à payer à Victor Hugo 6000 francs à titre de dommages-intérêts;

« Ordonne que dans le délai de deux mois, à compter de ce jour, Védel, en qualité de directeur de la Comédie- Française, sera tenu de représenter Hernani;

« Que dans le délai de trois mois, aussi à compter de ce jour, ledit Védel sera tenu de représenter Marion de Lk.rme;

« Que dans le délai de cinq mois Védel complétera les quinze représentations d^Angeh; sinon^ et faute par loi de le faire dans lesdits délais, condamne dès à pré-

kik PROCÈS D'ANGELO

sent Védel, par les voies de droit, et même par corps, à payer à Victor Hugo i 50 francs par chaque jour de retard;

< Condamne Védel aux dépens; ordonne l'exécution provisoire sans caution. »

ET D'HERNÂNI. 415

œUR ROYALE DE PARIS.

(pRÉSiDBIfCE DE M. SÉGUiER, PREMIER PRESIDENT.)

Audience du 6 décembre.

A l'oayerture des portes, une foule considérable se précipite dans la salle. On remarque dans les rangs du public un grand nombre de littérateurs et d'artistes dramatiques.

M. Victor Hugo a quelque peine à se placer dans la tribune particulière qui lui a été réservée, et qui est déjà envahie par des avocats.

' M* Delangle prend la parole en ces termes :

< En i8S9, M. Victor Hugo présenta à la Comédie Motion de Lorme : il était le chef de cette école qui, se frayant des routes nouvelles, annonçait la prétention et manifestait l'espérance de raviver la littérature. L'ouvrage fut lu, reçu ; le contrat était formé : mais la censure empêcha la représentation ; cette intervention établissait la force majeure, et la pièce fut retirée.

c En 1830, Htrnani fut accepté et monté avec soin; Mlle Mars y remplissait le principal rôle; tout fut mis en œuvre pour exciter la curiosité.

« Un journal, donnant son opinion sur ma plaidoirie devant le tribunal de commerce, a dit que je n'étab pas un homme littéraire.

4 1 b PROCÈS D' ANG ELO

« Je n'ai pas de prétention à ce titre; maïs il me sera permis de rappeler^ comme un fait notoire, que certains spectateurs, à Toccasion de la pièce nouvelle, dépassèrent toutes les limites connues de .l'admiration, et que, dans leur enthousiasme, ils voulurent imposer leur sentiment d*une façon peu littéraire : il faut le dire, on se battit au parterre ; ce fut , du reste, un nouvel attrait pour l'avide curiosité du public.

« Quarante-huit représentations produisirent de bonnes recettes.

« Survint la révolution de juillet et l'abolition de la censure. Les comédiens se rappelèrent la déconvenue de Marion de Lormcy ils la redemandèrent à l'auteor, qui refusa, par l'honorable motif qu'on pourrait voir dans cet ouvrage des allusions à la récente expulsion du roi Charles X.

« Depuis, Marion de Lorme fut par lui donnée à la Porte-Saint-Martin, oii elle eut soixante-huit représentations. Le contrat originaire, deux fois brisé, cessait donc d'enchaîner aucune des parties à l'égard de cet ouvrage,

« Le là août i832, le Roi Camuse devint, entre M. Victor Hugo et M. Desmousseaux, artiste du ThéÂtre- Français, agissant au nom du Comité d'administration, l'occasion d'un traité spécial.

a M. Desmousseaux promettait de reprendre Hemani pour le courant du mois de janvier 1833. Il était nécessaire de distribuer de nouveau les rôles, Mlle Mars renonçant à celui de dona Sol, et Michelot, chargé de celui de Charles-Quint, ayant quitté le théâtre. En onti:e, pour plaire à l'auteur, on engageait Mme Dorval ; puis on lui ^cordait une prime avantageuse dès avant la lecture.

ET D'HERNANI. 4i7

K II n'y eut aucun retard dans l'exécution de la première de ces promesses : le Roi s^ amusé fut représenté ; mais la pièce fut défendue par la censure après la première représentation. Fut-ce par l'effet d'une intrigue littéraire ?

« Ce qui est certain, c'est qu'un procès, fait par l'au teur an minbtre de rintérieur, devant le tribunal de commerce, demeura sans succès, et que les comédiens, qai avaient dépensé pour monter la pièce 20 000 francs et beaucoup de temps, en furent pour leur temps et leur argent.

« Un nouveau traité intervint, le 24 février 1835, avec M. Jouslin de Lasalle»

« Quel était M. Jouslin de Lasalle ? Il remplaçait le comité d'administration jusque-là chargé de faire les marchés relatifs à l'exploitation du théâtre, mais avec Tobligation de prendre l'avis du conseil judiciaii^ et d'obtenir l'avis du commissaire royal, dépendant luimême du ministre de l'intérieur.

« Le traité avait pour objet la reprise à^Hernani dans les six mois qui suivraient le 10 avril , lors prochain, la réception de Marion de Lorme^ la représentation ^Angeh, tyran de Padoue^ et l'allocation à M. Victor Hugo d'une prime de 4000 fr. payable même avant la lecture.

c Ce traité était-il légal ? On reconnaîtra au moins que le passé était purgé et que la plainte n*était plus permise à l'égard du retard qu'avait éprouvé la reprise à^Hemani,

c Aujourd'hui, procès et assignation au tribunal de commerce ; elle ne tendait à rien moins qu'à des dommages-intérêts pour le passé, et à la reprise des trois pièces dans le plus bref délai.

c Le débat s^est agrandi devant le tribunal y on a signalé le monopole exercé par certains auteurs et le favoritisme dont ils sont l'objet, tandis que la nouvelle école est l'objet de Tanathème et du dédain. M. Victor Hugo lui-même n'a pas dédaigné de prendre la parole, et le lendemain les amateurs de comptes fidèlement rendus ont pu lire son discours dans la Gazette des Tri^ hunaux,

« La Comédie répondait que le traité n'était pas obli* gatoire ; que, si une obligation en résultait, il n'était dû néanmoins aucuns donunages- intérêts pour le passé ; enfin qu'un délai suffisant devait être accordé pour reprendre les trois pièces de M. Victor Hugo.

« La contagion ayant en quelque sorte gagné les juges du tribunal de commerce, ils ont rendu, par des motifs moitié en droit, moitié littéraires, le jugement sévère qui est déféré à la cour. »

Après avoir donné lecture de ce jugement, M" Delan^le fait d'abord observer qu'il est déraisonnable d'a« voir condamné par corps M. Védel, simple agent et directeur, auquel on ne peut opposer de faits personnels.

« Dans ce jugement, ajoute l'avocat, on rencontre à la fois la théorie littéraire et l'appréciation des actes et des faits.

« Toutefois, bien qu'il n'y ait à s'occuper que des actes, un mot sur la théorie. C'est le reflet des plaintes de M. Victor Hugo ; mais il n'y a pas ombre de justice.

« Il suffit de rappeler comment l'illustre écrivain était accueilli au Théâtre-Français, et quelle belle part lui était faite, y compris les 4000 francs de prime qui lui étaient alloués même avant la lecture de ses drame« Mais c'est ainsi que raisonne l'intérêt personnel»

« Lorsqu'à la Chambre des députés il fut question de la subvention à allouer au Thé&tre-Français, on se récria contre la nature des ouvrages joués depuis quelque temps sur ce théâtre. Je veux que ces doléances soient venues de personnages du contraire parti {on rit) ; mais enfin, après de telles plaintes, après les préférences, on peut le dire, dont il était l'objet, M. Victor Hugo n'avait pas le droit de se plaindre.

« Qu'on dise, comme l'a fait le tribunal de commerce, c qu'il est digne d'un peuple qui doit à la culture du « drame tragique et comique une de ses gloires les plus « belles, d'ouvrir à tous les systèmes de littérature, à « tons les talents, un théâtre national oh ils puissent, à « leurs risques et périls, se produire devant an public « éclairé, et par une lutte de gloire plutôt que d'ar- « gent, concourir tous ensemble à l'illustration des « lettres françaises, » c'est fort poétique et fort libéral sans doute. S'il n'y avait risque et péril que pour les auteurs, passe encore ; mais qui se trouve exposé ? les comédiens, et c'est à leurs dépens que se fait la poésie et le libéralisme. 9

L'avocat, s'ezpliquant sur le traité dont le Théâtre- Français demande la nullité, fait remarquer qu'on ne peut imputer aucune mauvaise foi à M. Védel, qui n'e>t pas l'auteur de ce traité, qui a voulu l'exécuter, en tant qu'il eût été exécutable, et qui enfin ne fait que suivre la direction qui lui est imprimée parle conseil judiciaire du théâtre.

M* Delaogle résume rapidement les moyens qu'il a présentés.

M* Paillard de Villeneuve prend la parole pour M. Victor Hugo.

420 FROGËS D'ÀNGËLO

c Messieurs 9 dîNil, on tous a dû que c'étrit une question commerciale que vous aviez à juger. On a en raison ; car la propriété littéraire, quelles que soientla noblesse de son origine et la gloire de ses résultats, en l'absence des lois particulières qui la régissent, n'est autre chose, dans de pareils débats, qu'une marchandise.

« Soit donc, plaidons sur cette marchandise, mais au moins ne la rejetons pas au-dessous des marchandises les plus vulgaires. Plaidons sur une question commerciale, mais n'oublions pas alors qu'en pareille matière il faut, avant tout, bonne foi, loyauté, principes incontestables et sacrés, qu'il semble que dans toute cette discussion on ait voulu prendre à tâche de méconnaître et j de violer. Élaguons donc pour un moment de cette cause ainsi rétrécie, et le nom glorieux de l'auteur que je représente, et les graves conséquences que la liberté littéraire attend de votre décision.

c II s'agit de savoir si les traités que la Comédie- Française a demandés, implorés comme une grâce, doivent être exécutés au profit de M, Victor HugOj comme ils l'ont été au profit du théâtre. Telle est la seule question du procès.

« Avant d'y arriver, quelques mots sur les faits.

« En 1829, M. Victor Hugo composa Marion de Lorme, dont les représentations furent arrêtées par un -veto de la censure. En transmettant cet ordre à M. Victor Hugo, monsieur le ministre de l'intérieur lui envoya comme compensation l'ampliation d'une ordonnance qui portait à 6000 francsla pension de 2000 francs qu'il tenait de la volonté spontanée de Louis XVHI. M. Hugo refusa cette pension ; quelles que fussent les insistances du Il uiisue, ilpcisibta dans ce refus; et, plus tard, en 1832,

ET D'HERNANL 424

lorsqu'à Pocca»on da Roi s^amuse il se vit contraint de plaider contre le ministre de rintérieur, il renonça de loi-mème à cette pension de SOOO francs, dont on semblait lui faire reproche, poor l'arrêter dans la latte qa'ik soutenait.

« Ces faits me semblent de nature à être rappelés daîia» une discussion où l'on parait nous accaser d^élever de!> questions d'argent. Je puis rappeler aussi, au nom d'un auteur qu'on représente comme demandant à être joue par autorité de justice, que M. Hugo, en 1830, après Tabolition de la censure, refusa de laisser jouer Mario» de Larme, parce qu'il ne lui convenait pas de faire servir une œuTre littéraire à des passions politiques, et qu'il n'était pas dans sa pensée de spéculer sur un succès injurieux pour une dynastie tombée. »

L'avocat rappelle les divers traités intervenus, et dont il rattache la violation à des intrigues de camaradei-ie et à un système de monopole qui ferme les portes do Tliéàtre-Français à un des genres de la littérature dramatique.

« On a posé d'abord une question d'argent, poursuit l'avocat ; il importe d'y r^ondre. Si la Comédie*Fran* çaise, a-t-on dit, recule devant l'exécution des traités, c'est que cette exécution la menace d'un épouvantable déficit : tenir sa parole, ce serait pour elle une ruine inévitable. Voyons :

« Il y a au théâtre, pour les recettes , une espèce de thernM>mètre qui indique la situation la plus prospère* Ce sont les recettes de Mlle Mars.

< Or, pendant l'hiver de \ 835, saiscm favorable, comme «n sait, la moyenne de ces recettes a été de 261 8 francs 96 centimes : je prenik depuis la plus forte, celle du

Misanthrope^ qui est de 4331 francs, jusqu'à la plus faible, celle de V École des VieillardSy qui n'est que de 1230 francs; ce qui prouve, soit dit en passant, que la Comédie-Française n'exécute pas toujours aussi rigoureusement le règlement qui repousse du théâtre toute pièce qui ne fait pas les frais.

c Or, la moyenne des quatre-vingt-cinq recettes de M. Victor Hugo , toutes faites dans la saison d'été , est de 2914 francs.

« Admet-on les cinq représentations d!^ngelo^ données en vue du procès et dans des circonstances que je signalerai plus tard : cette moyenne est de 2856 francs. Et si nous défalquons les frais du théâtre, d'après le chiffre même qu'il nous donne, il en résulte que le bénéfice net sur les deux ouvrages de M. Hugo, Angelo et Uemaniy est de 1 25 600 francs.

c Ce sont là, sans doute, de misérables détails, je le sais; mais enfin il faut bien répondre par des chiffres aux étranges lamentations de ce théâtre!

« Nous aurions désiré que la Comédie-Française nous mit, par la communication de ses registres, à même de comparer ce qu'on appelle la situation pécuniaire de M. Hugo avec celle des auteurs les plus favorisés du théâtre.

« Cette communication a été refusée. Mais j'ai pu me procurer ce chiffre : or, la moyenne des recettes de l'un de ces auteurs est de 1917 francs; celle de l'autre, poète tragique, est de 1803; et cependant nous verrons de quelle singulière faveur jouissent ces deux auteurs, qui, lorsqu'il nous est impossible, à nous, d'obtenir l'exécution de nos traités, obtiennent de la volonté toute grr cieuse des comédiens, en 1836, par exemple, 115 re-

présentations y et tous les autres auteurs 54 seulement; en 1837, en dix mois, H 9, et les autres 34. »

M* Delanglb : « C'est inexact. »

M' Paillied de Yillensuye : « On m'arrête.... Ah! je sais que M. Védel , comme certain personnage d*un drame moderne « va vous dire : Mais le Constitution-nel,.,. (Rires élans t auditoire.) Oui, je sais que le O/istituticnnel, qui a voulu jeter dans cette question une intervention littéraire que je veux croire impartiale , prétend que j'ai devant les premiers juges, annoncé un fait matériellement inexact en soutenant qu'en 1836 ces deux auteurs avaient obtenu 1i5 représentations, attendu, ajoute ce journal, que l'un de ces auteurs n'avait eu que 98 représentations, et l'autre 17.

c Or, le journal en question trouve ridicule que j'aie additionné ces deux chiffres par 115. (On rit,)

« Arrivons à quelque chose de plus sérieux; voyons les traités. Ils sont nuls, dit-on; ceux qui les ont signés étaient incapables. (On rit.)

c Ainsi, on s'est présenté chez M. Victor Hugo avec une qualité qu'on n'avait pas, qu'on savait ne pas avoir.

« On lui a proposé des traités, on lui a imposé des obligations. Il les a, lui, exécutées fidèlement, loyalement; et lorsqu'à son tour il en demande l'exécution contre le théâtre... • on l'arrête*

« Tout cela n'était qu'un jeu; ces traités n'étaient que des mensonges : ces directeurs qui sont allés chez VOUS) ils ont trompé votre bonne foi, c'étaient des comédiens qui ont joué leur rôle ; c'étaient des signatures imaginaires, comme la veille, an théâtre, celle de Cris* pin.... Non, non, ce n'est pas ainsi qu'on se joue de la sainteté des conventions; ce n'est pas avec de tels

lè^k PROCÈS D'ANGELO

moyens qu'on abuse la justice; et, je n'en donte pas, MM. Desmousseaax et Védel, tous deux hommes honorables, je me plais à le dire, gémissent , dans leur loyauté, d'en être réduits à de pareils moyens. »

Ici Tavocat discute les dispositions du décret de 1 8i 2 ; il s'attache à démontrer que, d'après ce décret, le Gomité d'administration avait droit de traiter, siasi qu'il l'a fait, par Tentremise de M. Desmousseaux, son délégué; que les incapacités et les nullités doivent être formellement écrites ; que te décret ne parle ni de visa, ni de conseil judiciaire ; que ces formalités intrînsèc[ues et non essentielles ne se trouvent que dans l'ordonnance de i822, laquelle est toute de règlement intérieur, n'a point été insérée au Bulletin des lois, et n'a pu abroger ni modifier le décret de 1812.

M" Paillard de Villeneuve soutient de plus que, de l'aven même de M. Védel, aucun des traités par lui souscrits n'a été soumis à ces formalités d'avis préalable et de visa ; qu'il y a eu ratification des traités par l'exécution partielle qu'en a consentie le Comité.

11 répond ensuite aux objections tirées du défaut de mise en demeure.

c On prétend, ajoute l'avocat, que la lettre de 1 837, écrite par M. Védel, a eu pour effet de résoudre les traités. C'est un moyen nouveau dont il n'a pas été dit un mot en première instance.

« Or, s'il pouvait avoir quelque fondement, je m'étonnerais qu'il eût échappé à la pénétration de mon habile adversaire; et, certes, au lieu de se jeter dans des fins de non-recevoir toujours peu honorables , la Comédie-Française n'eût pas manqué d'ai^menter de cette renonciadon de M. Hugo à ses droits.

ET D'HERNANL 425:

« Qaoi donci Tobligation s'éteint par cette lettre quî^ est du débiteur Iaî<méme? Où donc est la renonciation du créancier? C'est une novation qu*on invoque ici.

« Qr, aux termes de laloi, la novation ne se présume pas; elle doit être stipulée dans des termes exprès.

« Faut-il maintenant nous expliquer sur les diverses fins de non-recevoir opposées à chacun des drames dont M. Victor Hugo demande que vous ordonniez la représentation?

« Quant à Hemani^ M. Victor Hugo, dit-on, devait distribuer des rôles en premier et en double. Il ne l'a pas fait, bien que l'ordonnance de i 822 lui en (It une obligation expresse. Il ne doit donc imputer qu'à lui-même un retard qu'il a ainsi occasionné par sa propre négligence.

c A cet égard , la Comédie-Française s'est vue forcéede modifier aujourd'hui les allégations qu'elle n'avait pas craint de produire en première instance.

1 Aucune distribution n'avait eu lieu, disait-elle. Or, les registres du Comité constatent qu'elle a été faite par M. Hugo et par M. Jouslin de Lasalle.

« On est forcé d'en convenir aujourd'hui, et on se contente de dire que la distribution n'a pas été faite en double. A cet égard , nous dirons, et M. Védel ne nous démentira pas, que cette distribution en double ne se fait jamais; que non-seulement les directeurs ne la demandent pas, mais qu'ils s'y refuseraient, car la troupe n'y pourrait suffire, et les doubles ne prennent jamais placean répertoire que lorsque les chefs d'«mploi, par caprice . ou par nécessité, abandonnent leurs rôles.

« Sur ce point, M. Védel, je le répète, confirmera mes assertions; il Ta lui-même déclaré lors du délibéré depremière instance.

« Tontes les formalités, à Fégard ^Eemani^ ont donc été remplies par Fauteur, et la lettre de M. Jouslin de Lasalle ne laisse aucun doute sur ce point. Elle constate que lorsqu'il a quitté la direction, tout était prêt, acteurs, décors, costumes, pour la reprise à^Hernani,

« Quant à Marion de Lorme^ on soutient qu'elle devait être soumise aux nouvelles formalités d'une lecture et d'une approbation par le Comité.

c Comment I Marion de Lorme a été reçue en 1 830 par acclama^on, c'est mon adversaire qui l'a dit, elle a obtenu soixante-huit représentations; et quand la Comédie-Française s'engage à en effectuer la reprise, elle a, dites-vous, sous-entendu la condition préalable d'une nouvelle lecture !

c Mais, lorsque la reprise a été stipulée , ne connabsait-on pas cet ouvrage? les comédiens n'avaient-ils pas battu des mains à sa lecture? ne l'avaient-ils pas accueilli avec l'enthousiasme le plus ardent? et le public ne l'avait-il pas applaudi durant soixante-huit représentations consécutives?

« Oui, sans doute, dites- vous; mais les comédiens ont un goût si sûr, si épuré; depuis sept années leurs études littéraires ont grandi , ont pris une direction nouvelle : il faut que leur judicieux contrôle s'exerce encore sur cette œuvre que peut-être, en 1829, ils ont mal appréciée , et que le public ignorant a eu le tort d'applaudir si souvent.

« Soyez plus francs ! dites que vous ne voulez pas exécuter le traité qui vous lie.

« Je le répète, jamais dans les traités on n'a songé aux nécessités d'une lecture nouvelle : elle serait en dehors de tous les usages du théâtre. Et je pourrais citer vingt

ouvrages qui, jonés sur d'autres théâtres, ont été sans lecture admis au Théâtre-Français : Marina Faliero^ les vêpres siciliennes^ les Comédiens^ etc.

c A l'occasion ^Angelo^ on excipe de cinq recettes inférieures, dit-on, au chiffre des frais. Il est des auteurs auxquels on n'oppose pas cette rigueur du règlement.

c D'ailleurs, vous connaissez la moyenne des recettes de M. Victor Hugo ; mais, nous l'ayons dit et nous le ré pétons, ces cinq représentations ont été données en vue du procès, et le théâtre a fait tout son possible pour en annuler la recette.

« Faut-il vous dérouler les mille intrigues, les misérables tracasseries auxquelles M. Hugo a été en butte? Vous pouvez , sur ce point, vous en rapporter aux bureaux et aux comédiens, dont les misérables inimitiés s^achament contre lui.

« Ainsi, par exemple, on annonce Angelo : au jour indiqué indisposition subite de Mme Volnys; le lendemain, rétablissement tout aussi subit qui lui permet de jouer avec beaucoup de vigueur et de talent dans la Camaraderie; le surlendemain, Angelo est encore annoncé : mais, tant la santé de ces dames est chose délicate et capricieuse {on rit)^ seconde indisposition subite de l'actrice, qui force de remettre la représentation ; et le lendemain encore, second rétablissement subit qui permet an public de l'admirer et de l'applaudir dans Don Juan dAutriclie,

< Je n'en finirais pas, si, depuis les caprices des premiers sujets jusqu'aux maladresses du sou£Beur, je vous racontais ce qui se passe quand il s'agit de nuire à Fauteur. Il y a pour cela un terme en argot de coulisses.... je l'oublie en ce moment.

« Ainsi» on a oommencé à six heures au lien de sept» de telle sorte qa'à oHÛns d'arriver à jeun, le public est menacé de ne voir que Le dénoùment; la seconde pièce sera ce qu'on appelle un repoussoir,.,» on joaei*a l'ouvrage» comme on Fa fait à Tégard ^Angeh^ le jour où des réjouissances publiques appellent tonte la pc^nla* tion sur la place publique ; on saura choisir les conditions les plus défovorableSy afin de s*en prévaloir plus tard, lors du procès qu'on attend». •. Que sais-je? Je le répète^ fiez*vous-en pour tout cela aux comédiens! »

L'avocat y dont la brillante plaidoirie a constamment captivé au plus haut point Fattention des juges et de l'auditoire^ s'attache ensuite à justifier chacune des dispositions du jugement, quant aux dommages-intérêts et aux délais fixés pour la représentation des ouvrages de M. Victor Hugo.

Ces délais sont précisément ceux que la Comédie- Française a fixés dans ses traités. Elle a reconnu elle* même qu'ils étaient suffisants pour la mise en scène des deux ouvrages.

« J'ai justifié, dit l'avocat en terminant, chacune des dispositions du jugement de première instance : von s le confirmerez dans son entier.

c A c6té des motifs de ce jugement, qui consacrent les droits privés de M. "N^ctor Hugo, il en est d'autres qui formulent en thèse générale les droits delà propiiété littéraire, et rappellent au Théâtre-Français le but de son institution, en protestant contre le scandaleux monopole qui l'exploite. Vous accorderez à l'une et 4 l'autre de ces pensées des premiers jages l'autorité de votre haute sanction; et en donnant ainsi à la Comédie- Française une leçon de bonne foi, vous consacrerez, au

ET D'HERNAJVI. 429

profit de la littérature dramatique, on principe tutélaire de liberté. » ^

M* Delangle, en quelques mots de réplique, cherche à rétablir les chiffres des recettes qu^il avait présentés, et qui donnent lieu à de vives interpellations auxquelles prennent part MM. Victor Hugo et VédeU

M. Victor Hugo : « Je dénie formellement les chiffres présentés par Favocat, ils sont inexacts, et, la Comédie le sait, le directeur m'a refusé communication des registres. »

M. Védel : C'est vrai. J'ai cm devoir le faire. »

M. LE PREMIER PRÉSIDENT, sévèremcnt : « Pourquoi avez- vous refusé vos registres? Vous avei eu tort, monbieur. »

M. Védel garde le silence.

M. XE pREMiEE PRÉSIDENT : c La parolc est à M. l'avocat général. >

M. VicTOE Hugo : « Je prie la cour de me permettre quelques observations. »

M. LE PREMIER PRÉsmENT : « Parlcz, monsieur Victor Hugo, parlez. »

M. Victor Hugo {mouvement d^aitention) : « Ainsi que je l'ai dit devant les premiers juges, si je prends la parole dans cette afiEaiire, c'est qu'il y va d'un intérêt général.

« Ce n'est pas de moi seulement qu'il s'agît, messieurs^ c'est de toute la littérature. Ce procès résoudra une question vitale pour elle.

« Aussi ai-je dû intenter ce procès: aussi ai-je dû ajouter ma parole, dévouée aux intérêts de tous, à l'éloquente parole de mon avocat.

«L Ce devoir, je l'ai accompli une première fob do«

430 PROCÈS D'ANGELQ

yant le tribunal de commerce ; je viens l'accomplir une seconde fois devant la cour.

c Et en effet, messieurs, le fait si grave que je viens d'énoncer résulte du procès tout entier. Qu'est-ce donc rjue ce procès? Examinons-le.

« Dans ce procès, j'ai deux adversaires : l'un public; l'autre latent, secret, caché.

« L'adversaire public n'est pas sérieux, c'est le Théâtre- Français j l'adversaire caché est le seul réel. Qui est-il? Vous le saurez tout à l'heure.

« Je dis que mon adversaire public, le Théâtre, n'est pas un adversaire sérieux.

« Et, en effet, que suis-je pour le Théâtre-Français? Un auteur dramatique. Et quel auteur dramatique? ^ c Ici, messieurs, est toute la question. Messieurs , il n'y a pour les théâtres que deux espèces d'auteurs dramatiques : les auteurs qui les enrichissent et les auteurs qui les ruinent. Pour les théâtres, les pièces qui /apportent de l'argent sont les bonnes pièces; les pièces qui ne rapportent pas d'argent sont les mauvaises.

« Sans doute c'est là une grossière façon de juger, et la postérité classe les poëtes d'après d'autres raisons.

« Mais nous a'avonspas à traiter ici la question Uttéraire : nous ne sommes pas la postérité, nous sommes les contemporains.

« Et pour les contemporains, pour les tribunaux en parUcuher, entre les critiques qui affirment qu'une pièce est bonne et les critiques qui affirment qu'une pièce est mauvaise, il n'y a qu'une chose certaine, qu'une chose prouvée, qu'une chose irrécusable : c'est le fait matériel c est le chiffre, c'est la recette, c'est l'argent.

« Les contemporains jugent souvent mal, c'est pos-

ET D'HERNANI. 43l

sible. Le Misanthrope a ruiné le théâtre, Tiridate Ta enrichi. £h bien I devant les contemporains, le Misan^ thrope a tort et Tiridate a raison.

' « La postérité casse parfois les jugements des contemporains; mais, je le répète, pour les auteurs vivants, nous ne sommes pas la postérité 1 Acceptons donc pour vérité, sinon littéraire, du moins commerciale, ce fait quCy pour les théâtres, il n'y a que deux espèces d'auteurs : les auteurs qui les ruinent et les auteurs qui les enrichissent.

« Eh bien! que suis-je pour le ThéÀtre-Français? Suis-je un auteur qui le ruine? Suis-je un auteur qui Tenrichit ?

« Voici le premier point don l il importe d'avoir la solution.Gette solution rayonnera ensmte sur toute la cause.

« Je n'ai fait recevoir au ThéÀtre-Français que quatre pièces, Marion de Lorme^ Eemanij le Roi samuse^ An» geh. De ces quatre pièces, deux, Marion de Lorme et le Roi iamuse^ ont été, à deux époques différentes, arrêtées par la censure ; deux seulement, Hemani et An» geloj ont pu être librement représentées.

« Maintenant, combien ces deux dernières pièces ont-elles eu de représentations? quatre-vingt-onze. Quelle somme totale ont produite ces quatre-vingt-onze représentations?

c Ici, messieurs, je dois le dire, dans le premier procès, justement indigné des manœuvres de la Comédie- Française contre les dernières représentations à'Angeio^ j*avais cru devoir rejeter du total de mes recettes ces quelques recettes évidemment préparées artificiellement par le théâtre pour le besoin de la cause et pour servir d'argument, comme mon avocat vous l'a excellemment

432 PROCÈS D'AKGELO

démontré, et comme l'a jugé le tribunal de commerce. J'avais cru, dis-je, devoir rejeter ces recettes ; mais à quoi bon? que m'importe?

c Ma cause n'est-elle pas victorlense, même en admettant ces recettes? Je les admets donc.

« £h bien ! messieurs, même en y comptant ces mau- %'aises représentations, résultat des intrigues du théâtre, les recettes de mes quatre-vingt-onze représentations à la Comédie-Française donnent un total de 295,963 fr. 15 c, et une moyenne de 2856 fr. 67 c.

« Les frais sont de 1470 francs par représentation. Calculez le bénéfice.

c La moyenne des recettes de Mlle Mars dans Tancien et le nouveau répertoire,de Mlle Mars, la célèbre actrice, qui a 40 000 fr. d'appointements pour les énormes recettes qu'elle produit, -^ prise dans les conditions les plus favorables, dans l'hiver, pendant que mes pièces ont toujours été jouées l'été, ■— la moyenne des recettes de Mlle Mars est de 2618 fr. 96 c.

« Calculez la différence. En faveur de qui est-elle? En ma faveur.

« Je puis donc le dire, et le dire hautement, — cela d'ailleurs ne préjuge en rien la valeur littéraire de mes ouvrages, — je suis pour la Comédie-Française au nombre des auteurs qui Tenrichissent ; cela résulte invinciblement des faits, des preuves, des chiffres.... »

M. Védel, interrompant : c Je ne l'ai jamais contesté; M. Victor Hugo n'avait pas même besoin d'insister làdessus ; M. Victor Hugo est au-dessus de cette dîscussion. >

M. VicToa Hugo ; « Je le crois, monsieur, je l'aurais même dédaignée, cette discussion de chiffres, parce que

la notoriété publique sufiGrait pour la trancher; mais votre avocat ayant avancé des allégations, j'ai dû lui répondre par des preuves. »

Ici M. Victor Hugo se retourne vers la cour et ajoute:

c Et, messieurs, il n*a paâ tenu à moi que ces preuves fussent plus complètes encore.

« Je voulais, par un dépouillement étendu des registres de la Comédie-Française, mettre les tribunaux à même de comparer mes recettes avec cdles des auteurs privilégiés qu'on joue le plus souvent à ce théâtre. Une vive lumière eût jailli de ce rapprochement.

c J'ai demandé au théâtre communication de ses registres. Le théâtre a refusé.

« Ainsi, dans cette cause, nos chiffres sont publiés, le théâtre cache les siens.

« Tout ce qui nous concerne est mis au jour, le théâtre se retranche dans l'ombre.

« Nous combattons à visage découvert; la Comédie combat masquée. De quel côté est la loyauté?

« On se récrie, on discute, on publie des chiffres dans certains journaux.

c Qui nous prouve que ces chiffres sont exacts? La vériGcation ne pourrait s'en faire que sur les registres du théâtre : le théâtre refuse ses registres. Jugez entre nos adversaires et nous, messieurs.

« Je reprends.

a Que suis- je donc pour le Théâtre-Français? Un auteur dramatique. Quel auteur dramatique? Un auteur dramatique qui remplit la caisse du théâtre. Voijà les faits.

« De quelle façon est-ce que je me présente dans cette cause? Avec des drames dans une main et des

m — as

traités dans Taatre. Qu'est-K^e que ces drames? Je vais roos le dire.

I Qu'est-ce que ces traités? Je ¥ais tous le dire.

c Les drames ont-ils été profitables au théâtre? Oui, messieurs.

« Les traités sont-ils valables? Oui, également.

< £h 1 messieurs, ces traités, mcm avocat vous Fa dit et Tavocat du tbéAtre n'a pu le contester : ce n'est pas moi qui les ai faits, c'est la Comédie-Française. Ce n'est pas moi qui les ai demandés : c*est la Comédie-Française. Ce n'est pas moi qui ai été cherdier le tbéfttre, c'est le théâtre qui est venu me cbercber.

« Au nom du théâtre, M. Taylor est venu me trouver; au nom du théâtre, M. Desmousseaux est venu me trouver; au nom du théâtre, M. Jouslin de Lasalle est venu me trouver^ au nom du théâtre. M, Védel est venu me trouver. Pourquoi?, pour m'oÛTrir ces mêmes traités que le théâtre repousse maintenant»

• Et je dis tout cela devant M. Védel, qui connaît les faits comine moi et qui ne me démentira pas.

« Ces traités, les directeurs successifs du théâtre les ont écrits en entier de leur main.

« Ces traités, ils les ont réclamés de moi, ils les ont sollicités, ils les ont obtenus comme une faveur, et bientôt ils me demanderont de nouveaux ouvrages. »

M. Védel : « Certainement, et c'est ce que j'ai toujours demandé. »

M. Victor Hugo ; « Vous l'entendez. (Mouvement.) G est qu'apparemment mes traités sont valables, et le théâtre le sait bien. Mes pièces ont rempli la caisse, et le théâtre le sait bien.

« Le théâtre, je l'ai dit en commençant, n'est pas se-

ET D*HERNARI. 435

rieoseaient mon adversaire. Le théâtre a en besoin de looi; et je ne crains pas de le dire, il en aura besoin encore. Avant trois mois, vons le verrez, si les recettes baissent, le directeur de la Gomédie-Frauçaise sanra retrouver le chemin de ma maison. Il me trouvera bienveillant.

« Il me trouvera knenveiUant. Pourquoi? parce que dans tonte cette affaire, je le répète, le théâtre, en vérité, n'est pas mon adversaire réel.

« La Comédie a mis beaucoup de mauvaise foi dans cette lutte, roab c'est une mauvaise foi qu'on lui a imposée, je le sais; die en rougira un jour, et je la lui pardonne dès à présent.

« Mais si les oomédiens français ne sont pas mes adversaires véritables, quels sont donc mes adversaires?

< Ici, messieurs, j'arrive à la véritable question, à la question importante, à la question générale, à la question qui m'a fait prendre la parole, à la question dont la solution intéresse la littérature dramatique tout entière.

c Non, ce n'est pas au théâtre que sont mes réels adversaires. Où sont-ils donc? Je vais vous le dire.

« Messieurs, mon adversaire dans cette cause, ce n'est pas le gouvernement, ce serait mettre un trop grand mot sur de petites tracasseries; ce n*est pas le minibtère, ce n'est pas même un ministre.

c J'en-suis fâché; j'aurais souhaité avoir affaire à quelqu'un de considérable dans cette occasion : ne fût-ce que par dignité, j'aime mieux les grands ennemis que les petits ennemis; mais, il faut bien que j'en convienne^ mes ennemis ne sont pas grands. {Sensation.)

c Mon adversaire, dans cette cause, c'est une petite

coterie embusquée dans les bureaux du ministère de Pintérieury qui, sous prétexte que la subvention passe par le ministère pour aller au Théâtre-Français^ prétend régir et gouverner souverainement à sa guise ce malheureux théÀtie.

c Je dis ceci hautement, messieurs^ pour que l'avertissement sévère de mes paroles aille jusqu'au ministre.

« Si ce procès a lieu aujourd'hui, c'est que cette coterie l'a voulu; si le Théâtre- Français a manqué à ses engagements, c'est que cette coterie toute-puissante l'a voulu; si, à Fheure qu'il est, trois ou quatre auteurs seulement sont représentés constamment au Théâtre- Français, â Texclusion de tous les autres, c'est que cette coterie le veut. C'est un groupe d'influences uni, compacte , impénétrable , une camaraderie^ — ce n'est pas moi qui ai inventé le mot {on rit)^ mais puisqu'on Ta fait, je m'en sers I — une camaraderie, dis-je, qui bloque et qui obstrue l'avenue du théâtre.

c Tout un grand côté de la littérature est mis par elle à l'index. C'est à la littérature presque tout entière que celte coterie prétend fermer la porte du théâtre. Cette porte, messieurs, votre arrêt la rouvrira.

« Je le dis parce que c'est un fait, mais c'est un fait bien étrange, cette coterie a déjà la censure politique, elle veut avoir en outre la censure littéraire.

« Que pensez-vous de la prélention, messieurs?

« Aussi c'est un devoir que j'accomplis maintenant. En 1832, j'ai flétri la censure politique ; en 1837, je démasque la censure littéraire. La censure littéraire ! comprenez-vous, messieurs, tout ce que ce mot a d'odieux et de ridicule?

« La fantaisie d'un commis, le bon goût d'un commis,

la poétique d'an commis, la bonne on mauvaise digestion littéraire d'un commis, voilà la loi suprême qui régira la littérature désormais I

c L'opinion sans contrôle et sans appel d'un censeur qui ne saura pas toujours le français, voilà la règle souveraine qui ouvrira et qui fermera désormais aux poètes le théâtre de Corneille et de Molière ! La censure littéraire ! et avec cela la censure politique I

c Deux censures , bon Dieu ! r9'était-ce pas déjà trop d'une? (F ive impression,)

a Et en terminant, messieurs, permettez-moi une observation. Pour attaquer toute espèce de censure, je suis dans une position simple et bonne. Dans un temps où une licence déchaînée avait envahi les théâtres, moi, partisan de la liberté des théâtres, je me suis censuré moi-même.

« Mon avocat et l'avocat de la Comédie-Française vous Tout raconté de concert, et je ne rappelle ici qu'un fait connu de tout le monde.

c En août 1830, j'ai refusé an Théâtre-Français d'autoriser la représentation de Marion de Lorme ; je l'ai refusé afin que le quatrième acte de Marion de Lorme ne fût pas une occasion d'injure et d'outrage contre le roi tombé.

« L'avocat du théâtre vous l'a dit lui-même, un immense succès de scandale politique m'était offert, je n'en ai pas voulu. J'ai déclaré qu'il n'était pas digne de moi de faire de l'argent, — comme on dit à la Comédie , — avec l'infortune d'une royale famille, et de vendre, en plein théâtre, aux passions haineuses d'une révolution, le manteau fleurdelisé do roi déchu. J'ai déclaré , ejd propres termes, quant à ma nièce , que j'aimais mieux

qu'elle tombât littérairement que de réussir politique ment; et, un an après, en racontant ces faits dans la préface de Marion de Lorme^ j'imprimais ces paroles, qai seront toujours, en pareille occasion, la règle de toute ma vie : c C'est quand il n'y a plus de censure que les « auteurs doivent se censurer eux-mêmes, honnêtement, « consciencieusement, sévèrement. Quand on a tonte li- « berté , il sied de garder toute mesure. » {Mouvement ^approbation,)

« Le tribunal de commerce a apprécié tous ces faits, messieurs. Il a entendu le débat public des plaidoiries, il a approfondi les moindres détails de la cause dans son délibéré. U a vu qu'il y avait au fond de la résistance du Théâtre-Français dans cette a£Paire une intrigue fatale à la littérature. Il a senti qu'il était injuste que ce théâtre, le seul national, le seul subventionné, le seul littéraire, fût ouvert à quelques auteurs et fermé pour tous les autres.

« Le tribunal consulaire, dans sa loyale équité, est Tenu au secours des lettres. Il a rendu un jugement mémorable que vous consacrerez, je n'en doute pas, par «me mémorable confirmation. Il a rouvert à deux battants pour tout le monde la porte du ThéÀtre-Français : ce n'est pas vous, messieurs, qui la fermerez.

« Vous aussi, messieurs, vous êtes la conscience virante du pays. Vous aussi, vous viendrez en aide à la littérature dramatique persécutée de tant de façons honteuses, et vous ferez voir à tous, à nous comme à nos adversaires, à la littérature dont je défends ici les libertés et les intérêts, à cette foule qui nous écoute et qui en-^ loure ma cause d'une si profonde adhésion, vous feiTz Toir, dis-je, qu'au-dessus des petites cavernes de police

ET D'HERNAM. 439

il y a des tribunaux, qu'au-dessus de riutrigue il y a la jastîce, qu'an-dçssus des commis il y a la loi. > {Sensa^ iion profonde et prolongée.)

M. LE PREMIER PRESIDENT : « La caose est remise à huitaine pour entendre Monsieur Tavocat général. »

Aadienoe dn 12 décembre.

Une afflnence aussi considérable qu*au jour des plaidoiries remplit l'auditoire et les places réservées.

M. Victor Hugo est assis dans une tribune près du barreau.

M. Précourt, avocat général, prend la parole en ces termes :

a Cette cau^e est importante pour M. Victor Hugo et pour tous ceux qui suivent la même carrière que lui.

c Toutefois, il ne s'agit pas ici d'un examen littéraire sur la préférence à accorder à tel ou tel genre de com positions dramatiques ; il s'agit uniquement de la validité et de l'exécution d'actes et de traités souscrits de bonne foi, et les principes les plus certains comme les plus ordinaires du droit suffisent à l'appréciation et au jugement de ces contrats.

c Le Thé&tre-Français conteste cette validité et se refuse à cette exécution. Entrons donc dans cette appréciation. »

M. l'avocat général rappelle que le décret du 15 octobre 1812, dit décret de Moscou^ attribue à un Comité d'administration du Théâtre-Français la passation de tons marchés, obligations pour le service, ou actes relatifs à la société, et n'exige ni le visa du commissaire impérial, ni l'avis du conseil judiciaire.

En 1822, une ordonnance royale prescrivit ce visa et cet avis ; mais ces formalités qai ne sont pas imposées comme conditions essentielles de la validité des traités, sont, dans Tusage, sans application.

« Nous devons même dire, ajoute M. Tavocat général, que M. le commissaire royal du Théâtre-Français nous a avoué avec la plus honorable franchise que les traités ont lieu maintenant sans Tune ni l'autre de ces formalités. D'ailleurs, Texécution que le théâtre a donnée aux traités faits par M. Victor Hugo en est la ratification la plus complète.

« On prétend que M. Hugo aurait renoncé à leur exécution, et cette prétention s'appuie sur les expressions de M. Védel, dans lesquelles il remercie Tauteur d'avoir bien voulu modifier les clauses des traités.

« Mais ces expressions n'ont rien d'explicite pour établir la renonciation de l'auteur, qui n*a point écrit cette lettre, mais à qui elle a été adressée. Ce serait d'ailleurs ici une novation, qui ne se présume pas et que rien ne ^ustifie avoir eu lieu de la part de M Victor Hugo.

« Les traités doivent donc être exécutés, et leur inexé- >ation donne lieu à des dommages-intérêts envers l'auteur, qui, depuis sept ans, en a vainement réclamé le bénéfice. Ces dommages-intérêts ont été fixés par le tribunal de commerce à 6000 francs, et nous devons dire qu'examen fait de tous les documents que nous avons eus sous les yeux, nous avons la conviction la plus entière que la représentation des drames de M. Victor Hugo aurait produit à leur auteur une somme bien supérieure.

< La Comédie-Française reproche à M. Victor Hugo de ne l'avoir pas mise en demeure par un acte extrajudiciaire.

ET D'flERNANI. 4^ I

« Mais cette mise en demeure résulte bien suffisamment des réclamations perpétuelles de l'auteur, certifiées par la correspondance des parties.

« La Comédie prétend aussi qu'il y aurait péril poui sa caisse à représenter les drames de M. Victor Hugo, qui, suivant elle, n'amènent que de médiocres recettes.

« Il est, au contraire, établi, par le relevé des recettes produites par ses drames, qu'elles sont supé* rieures à celles qui sont les plus fructueuses.

« La Comédie-Française refuse d'exhiber ses registres, et M. Victor Hugo, qui a montré dans cette cause une complète loyauté, dépose des bordereaux certifiés par l'agent des auteurs près le Théâtre-Français, qui constatent qu'en effet ces recettes dépassent celles des représentations les plus profitables à la Comédie.

< D'ailleurs, les plaintes de la Comédie fussent-elles justifiées, et elle ne le sont point, il n'en résulterait pas qu'elle pût se soustraire à ses engagements : un débiteur ne se délie pas de son obligation sous le seul prétexte qu'elle lui est onéreuse. •

M. l'avocat général s'explique ensuite sur chacune des pièces qui ont donné lieu au procès. «

c A l'égard d!Jngelo, poursuit M. l'avocat général, la Comédie s'est exécutée, et, depuis les dernières plaidoiries, ce drame a été représenté : nouvelle confirmation des traités.

« Quant à Hemani^ la distribution des rôles avait été faite par l'anteur, et la distribution en double, qu'on lui reproche de n'avoir point faite, ne serait point un motif de déchéance de ses droits, et en tous cas elle serait, pour ce drame, matériellement impraticable au Théâtre- Français, dont le personnel n'est pas assez nombreux

4(i2 PROCES D'ANGELO

pour cette distribadon en double : c'est au point que plusieurs rôles doivent nécessairement être joués par le même acteur. »

M. Tavocat général rappelle le procès de M. Vander- Burdi contre le Théâtre-Français, qui alors aussi repoussait cet auteur, sous le prétexte du défaut de la distribution en double.

c La cour, dit-il, accueillit cette défense du théâtre. Mais la situation était bien différente de celle du procès actuel. M. Vander-Burch, après avoir obtenu un jugement qui ordonnait au théâtre de jouer sa pièce, à peine de iOO francs par jour d'indemnité, avait laissé écouler le délai; puis il réclamait 3 ou 4000 francs, montant des jours de retard accumulés. La cour a bien pu ne pas s'associer à la rigueur de cette demande. Mais aujourd'hui M. Hugo réclame simplement Texécution d'un contrat de bonne foi , qu'on prétend répudier faute de l'accomplissement d'une formalité sans importance et tombée en désuétude.

« Le drame de Marion de Lorme offre les mêmes in- -convénients pour cette distribution en double. On veut imposer à M. Victor Hugo la nécessité d'une nouvelle lecture de ce drame, déjà reçu, après lecture au Théâtre- Français, par acclamation il y a quelques années. Comment concevoir une pareille prétention, après cette première réception, après soixante-huit représentations productives à an autre théâtre?

« Quelle doit être, dit en terminant M. l'avocat général, la quotité des dommages-intérêts à allouer à' M. Victor Hugo?

« Nul doute qu'en ne jouant pas depuis sept ans Her- .n€inî^ et depuis trois ans Marion de Lorme ^ nonobstant

ET D'HEUlXAm. 443

4e8 autiintes mfaiitKms et ÏMntemr^^aok n'ait i&ik éprou- Ter à M. Victor Hu^ un finéjvdÎBecQBsidérabk.

« Mais celle canse n'est pas de sa put un procès d'argent, et la position malheureuse dans bqneUe se trouve actuellement leThé&tre-Français peut détermkier la oo ir à une diiBÎnmîon dans le cfaoifre adopté par le tribunal deeomnierae; noos pensons, quant à nona, que ce diiffre pourrait être réduit, par ces seuls motifs, à la somme de 3000 francs.

« Le ti%una( de c o mme r ce a fixé à deux mens le délai qn^il accorde an Théâtre-Français pour la représentation ^âtHemani^ et à trois mois celui tpill impartit m théâtre pour celle de Manon de tftrme.

« r^ous n'apercevons aucun inconvénient à étendre ces délais à trois et quatre mois, ainsi que le demande la Comédie-Française. Les trois drames à^Hernani^ ^Jngelo et de Marion de Larme pourront encore être représentés dans une saison favorable aux recettes.

« Il est encore un point sur lequel porte l'appel de M. Védel : simple gérant du théâtre, il se plaint d'avoir été condamné même par corps ; mais une entreprise théâtrale est essentiellement commerciale, et celui qui en est gérant s'expose ainsi à la contrainte par corps.

c Cest en ce sens quUl a toujours été décidé par la cour dans toutes les causes où figurait le dii^ecteur du Théâtre-Français. »

M. l'avocat général conclut à la conBrmation du jugement, sauf la réduction à 3000 francs des dommagesintérêts et l'extension des délais pour les représentations.

M. LB pREMiBB PRÉsiDBNT : « La cour, pour être fait droit aux parties, ordonne qu'il en sera de suite délibéré. »

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