O'ANGELO ET D'HERNANI
Comme le Roi s*amuse^ Hemani^ Marion de Lorme et Angclo ont eu leur procès. Au fond, c'est toujours la même affaire. Contre le Roi iamuse^ c'était une persécution littéraire cachée sous une tracasserie politique; contre Hernaniy Marion de Lorme et Angelo^ c'était une persécution littéraire cachée sous des chicanes de coulisse. Il faut le dire, nous sentons quelque hésitation et quelque pudeur en prononçant ce mot ridicule : persecuiion littéraire^ car il est étraœge qu'au temps où nous vivons les préjugés littéraires, les animosités littéraires, les intrigues littéraires aient encore assez de consistance et de solidité pour qu'on puisse, en les amoncelant, en faire une barricade devant la porte d'un théâtre.
L*auteur a dû briser celte barricade. Censure littéraire, interdit politique, empêchements de coulisses, il a dû faire solennellement justice et des motifs secrets et (les prétextes publics. Il a dû traîner au grand jour et les petites cabales et les grosses haines. La triple muraille des coteries, depuis si longtemps maçonnée dans l'ombre, se dressait devant lui : il a dû ouvrir dans cette muraille une brèche assez large pour que tout le monde y pût passer.
Si peu de chose qu'il soit, cette mission lui était donnée par les circonstances; il Ta acceptée. Il n'est^ et il le sait, qu^un simple et obscur soldat de la pensée; mab le soldat a sa fonction comme le capitaine. Le soldat combat, le capitaine triomphe.
Depuis quinze ans qu'il est au plus fort de la mêlée, dans cette grande bataille que les idées propres à ce siècle soutiennent si fièrement contre les idées des autres temps, Tauteur n'a d'autre prétention que celle d'avoir combattu.
Quand les vainqueurs se compteront, il sera peut-être parmi les morts. Qu'importe! on peut à la fois être mort et vainqueur.
Qu'on ne s*étonne donc pas si, au milieu de ce procès, l'affaire étant déjà engagée, il s'est levé tout à coup et a parlé. C'est qu*il venait d'en sentir subitement le besoin ; c'est qu'il venait d'apercevoir soudain, au tournant de la plaidoirie de ses adversaires, un grand intérêt de morale publique et de liberté littéraire qui le sollicitait d'élever la voix; c'est qu'il venait de voir surgir brusquement la question générale du milieu de la question privée. Et il fera toujours ainsi.
En quelque situation de la vie que le devoir vienne le saisir à l'improviste, il suivra le devoir.
Ce procès sera un jour de l'histoire littéraire ; non certes, à cause des trois pièces quelconques qui en étaient l'occasion, mais à cause du procès lui-même, à cause des révélations étranges qui en ont jailli, à cause de la lumière qu'il a jetée dans certaines cavernes, à cause des théâtres dont il a dévoOé les plaies, à cause de la littérature dont il a consacré les droits, à cause du public dont il a si profondément éveillé l'attention et remué la sympathie.
ET D'HERNAISI. 389
Ce que nous avons fait pour le Roi s'amuse^ nous le faisons pour Hernani, Nous joignons le procès au drame, la lotte à l'œuTre. Désormais, aucune édition ne sera complète si ce procès n'en fait partie.
Nous imprimons les quatre audiences devant les deux juridictions d'après la Gazette des Tribunaux ^ qui les a fidèlement rapportées. Il y aura toujours dans cette lecture, nous le pensons, plus d'un genre d'enseignement et plus d'un genre d'intérêt. Il est bon que le public qui viendra après nous puisse savoir un jour, si par hasard les pages que nous écrivons arrivent jusqu'à lui, à quelles aventures les tragédies étaient exposées au dixneuvième siècle.
Et maintenant que Tauteur a expliqué toute sa pensée, qu'il lui soit permis de remercier ici, pas en son nom, mais au nom de la littérature entière, les juges consulaires dont l'admirable bon sens a si bien compris que dans une petite question il y en avait une grande, et que dans l'intérêt du poète il y avait l'intérêt de tout le monde.
Qu'il lui soit permis de remercier la cour souveraine, dont l'austère équité s'est si complètement associée à la probité intelligente des premiers juges.
Qu'il lui soit permis de remercier enfin le jeune et honorable avocat pour lequel cette cause n'a été qu'un continuel triomphe, M. Paillard de Villeneuve, esprit incisif et noble coeur, beau talent dans lequel toutes les qualités ingénieuses et fines se corrigent et se complètent par toutes les qualités élevées et généreuses.
10 déoembra iSl?*