‹ Théâtre du Petit-Château (volume 2)Chapitre 64 sur 147 · GILBERT, JANE · texte numérisé non relu

GILBERT, JANE

GILBERT

Il faut que je vous quitte aussi. Adieu, Jane, dormez bien.

Vous ne rentrez pas ce soir avec moi, Gilbert ?

GILBERT

Je ne puis. Vous savez, je vous l'ai déjà dit, Jane, j^ai un travail à terminer à mon atelier cette nuit. Un manche de poignard à ciseler pour je ne sais quel lord Clanbrassil, que je n'ai jamais vu, et qui me Ta fait demander pour demain.

JANE

Alors, bonsoir, Gilbert. A demain.

GILBERT

Non, Jane, encore un instant. Ah! mon Dieu! que j'ai de peine à me séparer de vous, fût ce pour quelques heures! Qu'il est bien vrai que vous êtes ma vie et ma joie ! il faut pourtant que j'aille travailler, nous sommes si pauvres I Je ne veux pas entrer, car je resterais, et cependant je ne puis partir, homme faible que je suis!

Tenez y asseyons-nous quelques minutes à la porte, sur ce banc; il me semble qu'il me sera moins difiBcile de m'en aller que si j'entrais dans la maison, et surtout dans votre chambre. Donnes-moi votre main.

(Il s'assied et lui piend les deux mains dans les siennes, elle debout.)

— Jane! m'aimes-tu?

JANE

Oh! je vous dois tout, Gilbert! je le sais, quoique vous me l'ayez caché longtemps. Toute petite, presque au berceau, j'ai été abandonnée par mes parents, vous m'avez prise. Depuis seize ans, votre bras a travaillé pour moi comme celui d'un père, vos yeux ont veillé sur moi comme ceux d'une mère. Qu'est-ce que je serais sans vous, mon Dieu! Tout ce que j'ai, vous me Pavez donné ; tout ce que je suis, vous l'avez fait.

GILBERT

Jane! m'aimes-tu?

lÀNB.

Quel dévouement que le vôtre, Gilbert ! vous travaillez nuit et jour pour moi , vous vous brûlez les yeux , vous vous tuez. Tenez, voilà encore que vous passez la nuit aujourd'hui. Et jamais un reproche, jamais une dureté, jamais une colère. Vous si pauvre! jusqu'à mes petites coquetteries de femme, vous en avez pitié, vous les satisfaites. Gilbert, je ne songe à vous que les larmçs aux yeux. Vous avez quelquefois manqué de pain, je n'ai jamais manqué de rubans.

GILBERT

Jane! m'aimes-tu?

JANE

Gilbert, je voudrais baiser vos pieds!

GILBERT

M'aimes-tu? m'aimes-tu? Oh! tout cela ne me dit pas que tu m'aimes. Cest de ce mot-là que j'ai besoin, Janel de la reconnaissance, toujours de la reconnaissance ! oh ! je la foule aux pieds, la reconnaissance! je veux de l'amour, ou rien. — Mourir! — Jane, depuis seize ans tu es ma fille, tu vas être ma femme maintenant. Je t'avais adoptée, je veux f épouser. Dans huit jours ! tu sais, tu me Tas. promis, tu as consenti, tu es ma fiancée. Oh! tu m'aimais quand tu m*as promis cela. O Jane ! il y a eu un temps, te rappelles-tu, où tu me disais : « Je t'aime! » en levant tes beaux yeux au ciel. Cest toujours comme cela que je te veux. Depuis plusieurs mois il me semble que quelque chose est changé en toi, depuis trois semaines surtout que mon travail m'oblige à m'absenter quelquefois les nuits. O Jane! je veux que tu m'aimes, moi. Je suis habitué à cela. Toi , si gaie auparavaat, tu es toujours triste et préoccupée à présent, pas froide^ pauvre enfant, tu fais ton possible pour ne pas Fétre; mais je sens bien que les paroles d'amour ne vieonent pas bonnes et naturelles comme autrefois. Qu'as-tu? Est-ce que tu ne m'aimes plus? Sans doute je suis un honnête homme, sans doute je suis un bon ouvrier; sans doute, sans doute, mais je voudrais être un voleur et un assassin et être aimé de toi! ^anel si tu savais comme je t'aime!

JÀN£.

Je le sais, Gilbert, et j'en pleure.

GILBERT

De joie! n'est-ce pas? Dis-moi que c'est de joie. Ohî j'ai besoin de le croire. Il n'y a que cela au monde, être aimé* Je ne suis <{a'nn pauvre cœur d'ouvrier, mais il

JOUKNÉE I, SCÈNE III. 453

faut que ma Jane m'aime. Que me parles-tu sans cesse de ce que j'ai fait pour toi? Un seul mot d'amour de toi, Jane, laisse toute la reconnaissance de mon côté. Je me damnerai et je commettrai un crime quand tu voudras. Tu seras ma femme, n'est-ce pas, et tu m'aimes? Vois-tu, Jane, pour un regard de toi je donnerais mon travail et ma peine ; pour un sourire, ma vie ; pour un baiser, mon âme !

JANE

Quel noble coeur vous avez, Gilbert !

GILBERT

Ecoute, Jane, ris si ta veux, je suis fou, je suis jaloux! c'est comme cela. Ne t'offense pas. Depuis quelque temps il me semble que je vois bien des jeunes seigneurs roder par ici. Sais-tu, Jane, que j'ai trente-quatre ans? Quel malheur pour un misérable ouvrier gauche et mal vêtu comme moi, qui n'est plus jeune, qui n'est pas beau, d'aimer une belle et charmante enfant de dix-sept ans, qui attire les beaux gentilshommes dorés et chamarrés comme une lumière attire les papillons! Ohl je souffre, va ! je ne t'offense jamais dans ma pensée, toi si boonète, tm si pure, toi dont le front n'a encore été touché que par mes lèvres ! Je trouve seulement quelquefois que tu as trop de plaisir à voir passer les cortèges et les cavalcades de la reine, et tous ces beaux kabîts de sttin et de velours sous lesquels il y a si peu de cœurs et si peu d'âmes! Pardonne-moi. — Mon Dieu! pourquoi donc vient-il par ici tant de jennes gentflshommes? Pourquoi ne suis-je pas jeune, beau, noble et riche? Gilbert, l'ouvrier ciseleur, voilà tout. Eux, c'est lord Chandos, lord Gérard Fit^jerard, le comte d'Arandel, le duc de Norfolk l oh! (pie je les hais! je

passe ma vie à ciseler pour eux des poignées d'épées dont je voudrais leur mettre la lame dans le ventre.

JANE

Gilbert!

GILBERT

Pardon y Jane. N'est-ce pas, l'amour rend bien méchant?

JANE

Non, bien bon. — Vous êtes bon, Gilbert.

GILBERT

Oh! que je t'aime! Tous les jours davantage. Je voudrais mourir pour toi. Aime-moi ou ne m'aime pas, tu en es bien la maltresse. Je suis fou, pardonne-moi tout ce que je t'ai dit. Il est tard , il faut que je te quitte, adieu. Mon Dieu! que c'est triste de te quitter! Rentre chez toi. Est-ce que tu n'as pas ta clef?

JANE

Non , depuis quelques jours je ne sais ce qu'elle est devenue.

GILBERT

Voici la mienne. — A demain matin. — Jane, n'oublie pas ceci. Encore aujourd'hui ton père; dans huit jours ton mari.

(II la baise au front et sort.) JANE, restée seule.

Mon mari! oh non, je ne commettrai pas ce crime. Pauvre Gilbert, il m'aime celui-là, — et l'autre!... — Pourvu que je n'aie pas préféré la vanité à l'amour! malheureuse fille que je suis, dans la dépendance de qui suis-je maintenant? Oh! je suis bien ingrate et bien coupable ! J'entends marcher, rentrons vite .

(Elle entre dans lu maison?.) '

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